I.A VIE DE ItOHKMF
en apercevant un étranger, et murmura quelques paroles confuses. Puis les sanglots la reprirent, et elle tomba de nouveau à genoux au pied du lit.
Allons, ma petite, dit la voisine, ne tous désole/, donc
pas comme ça ! à quoi que ça serl ? Nous sommes tous mortels, d'ailleurs ; et puis, après tout, c'est un bien pour un mal. BIJe n'était pas bonne, la défunte; méchante, hargneuse et dépensière; on ne pouvait pas la souffrir dans la maison, d'abord : demandez un peu aux voisins, vous verrez ce qu'ils vous diront.
— Madame!... dit Ulric en jetant à la voisine un regard sévère.
— Eh! c'est la vérité du bon Dieu, ce que je dis là, repritelle. Vous ne vous figurez pas, mon cher monsieur, quelle méchante créature c'était que la mère Durand, et combien elle a fait souffrir la pauvre Rosette, qui est bien un véritable ange de patience; qu'elle la battait comme plâtre et lui prenait tout l'argent qu'elle gagnait, pour aller boire toute seule des liqueurs qui l'ont conduite insensiblement au tombeau; que le médecin l'avait bien dit, là! Aussi, moi, je dis que ça ne vaut pas la peine de tant se chagriner et que c'est un bon débarras, comme dit cet autre...
— Silence! madame! s'écria Ulric, indigné de pareils propos-. Dans un tel moment, devant ce lit, c'est odieux.
Et comme la voisine continuait, Ulric, ne pouvant davantage contenir sa colère, la prit par le bras et la mit dehors.
Peu à peu Rosette sortit de son abattement, et lorsque, revenue presque entièrement à elle, elle aperçut un jeune homme dans cette chambre où elle se croyait seule, elle ne put retenir un cri d'étonnement.
— Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Ulric très-doucement, si j'ai pris la liberté d'entrer chez vous...
— Je... ne... vous connais pas... Je ne sais, monsieur... répondit la jeune fille en balbutiant.
— Tout à l'heure, reprit Ulric, j'ai entendu appeler au secours, et je suis monté ; voilà comment vous me trouvez ici. Veuillez m'excuser si j'ai pris la liberté de rester ; dans les circonstances douloureuses où vous vous trouvez, et vous voyant seule, j'ai cru devoir rester pour me mettre à votre disposition...
— Merci, monsieur, dit Rosette. Je...
— La mort de votre mère nécessite des démarches à faire ; il y a une foule de détails dont vous ne pouvez vous occuper vous-même. Il faut prévenir vos parents, vos amis, pour qu'ils viennent vous assister... Toutes ces courses, je les ferai. Ce sont là de légers services qui se proposent et qui s'acceptent entre voisins, car je suis le vôtre ; je m'appelle Marc Gilbert ; je suis ouvrier, et je travaille dans la fabrique de M. Vincent...
— Je n'ai ni parents, ni amis ; je n'avais que ma mère. —
Propriété Je M. Caïmans I.évy
Ah! mon Dieu! comment faire? qu'est-ce que je vais devenir? s'écria Rosette en pleurant.
Ce cri, qui révélait un abandon et une misère si profonds, émut Ulric.
— S'il en est ainsi, mademoiselle, dit-il à Rosette, par amour même pour votre mère, vous devriez accepter mes propositions et me laisser le soin de veiller aux tristes devoirs qu'il reste à accomplir.
Après une longue hésitation, Rosette se laissa convaincre et accepta les offres de service que lui faisait Ulric.
Le lendemain, un modeste corbillard emmenait à l'église le corps de la mère Durand, et de là au cimetière, où Ulric avait acquis une fosse particulière pour que l'orpheline pût y agenouiller son souvenir filial.
Deux jours après l'enterrement de sa mère, Rosette vint chez Ulric pour le remercier de ce qu'il avait fait pour elle. Elle exprima sa reconnaissance avec une franchise et une sincérité telles, qu'Ulric resta encore plus ému, après cette seconde entrevue, qu'il ne l'avait été lors de sa première rencontre avec la jeune tille.
Quelque temps après, comme il rentrait chez lui le soir, son portier lui remit une lettre. Ulric, inquiet de savoir qui pouvait lui écrire, courut d'abord à la signature : il y trouva celle de Rosette. La lettre contenait ces mots : « Monsieur Marc.
« Excusez-moi si je prends la liberté de vous écrire ; c'est que j'ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre, et je ne puis pas aller chez vous pour vous les dire. Il y a des méchantes gens dans la maison, et on dit de vilaines choses sur nous deux, à cause du service que vous m'avez rendu. J'ai beaucoup de chagrin, et je voudrais vous voir un moment. Ce soir, en revenant de mon ouvrage, je passerai par la grande allée du Jardin des Plantes.
« Votre servante bien reconnaissante, « Rosktte Durand. »
Ulric courut au rendez-vous que lui donnait l'orpheline. Elle venait seulement d'arriver. Sans parler, elle prit le bras d'Ulric, et le jeune homme s'aperçut que son cœur battait avec violence. Son visage était pâle, fatigué, et laissait voir des traces d'une rosée de larmes. — Il la conduisit dans une allée peu fréquentée et la fit asseoir auprès de lui sur un banc désert.
— Uu'est-il arrivé, Rosette? demanda Ulric.
— Ne l'avez-vous pas deviné en lisant ma lettre? répondit la jeune fille en baissant les yeux. Oh ! c'est horrible, ce qu'on a dit! ajouta-t-elle précipitamment, et une rougeur d'indignation empourpra son visage
— Eh bien, dit Ulric, — qu'a-t-on pu dire? — que j'étais votre amant, — n'est-ce pas?
— Si on n'avait dit que cela, je ne souffrirais pas tant, conti-
nua Rosette, — car ce serait sculrnu-nt ma vertu qu'on attaquerait ; — mais c'est plus horrible. On a dil que nous avions joué tous les deux une comédie, te jour môme où ma mère es) 'morte. Ce service que vous m'avez si généreusemenl rendu sans me connaître, on a dit que c'était une spéculation, un marché... conclu et payé... devant 1 pps de ma mère...
— C'est odieux ! on a dit cela? fit Ulric.
— Et depuis quelques jours tout le monde le répète dans la maison, dit Rosette.
— Eh bien, ma pauvre enfant, que voulez-vous y faire? Ce que vous m'apprenez ne m'étonne pas. Je comprends que vous vous soyez indignée de cette monstrueuse calomnie; mai*. à vrai dire, j'eusse été surpris davantage -i elle n'avait pas été faite. Il y a des gens qui ne peuvent pas comprendre qu'on fasse le bien seulement pour le bien ; nous avons affaire à ces gens-là, et quoi que nous disions, quoi que nous fassiou*, l'honnêteté de nos relations sera toujours criminelle à leurs yeux.
En ce moment une ombre passa rapidement devant le liane sur lequel ils étaient assis, et une voix leur jeta ces mots en passant :
— Bonsoir les amoureux!
Rosette tressaillit et se serra auprès d'TJlric. Tous deux venaient de reconnaître la voix d'une de leurs voisines.
Peu de jours après leur entrevue au Jardin des Plantes, Ulric et Rosette quittaient ensemble la maison où ils s'étaient connus, et emménageaient dans un logement commun, situé dans une des rues désertes et tranquilles qui avoisinent le Luxembourg.
Sa liaison avec Rosette n'avait été. dans le principe, pour Ulric que le résultat d'une affection tranquille et presque protectrice que la jeune orpheline lui avait tout d'abord inspirée. Mais peu à peu, à sa grande surprise et à sa grande joie, comme un homme qui recouvre tout à coup un sens perdu, il comprit qu'il aimait Rosette.
Alors une nouvelle existence commença pour lui. Cette misanthropie amère,ce dégoût obstiné des hommes et des choses qui auparavant se trahissaient dans toutes ses réflexions et dans ses moindres paroles, s'adoucirent graduellement, et son esprit retrouva le chemin qui conduit aux bonnes pensées.
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Cependant, quelquefois, par une brusque transition, il lui arrivait de retomber dans les ombres de l'incertitude, un souvenir importun des jours passés apparaissait tout à coup devant lui, comme une fatale prophétie de l'avenir. Il voyait alors se dresser devant lui le fantôme jaloux des femmes qu'il avait aimées jadis, et toutes lui criaient : Souviens-toi de nos leçons! Comme toutes celles qui ont tenté de faire battre ton cœur si bien pétrifié, la nouvelle idole te prépare une déception : fuisla donc aussi, celle-là qui est notre sœur à nous toutes, qui t'avons trompé. D'ailleurs, tu te trompes toi-même en croyant l'aimer : — les cadavres remuent quelquefois dans leur tombe ;
— tu as pris un tressaillement de ton cœur pour une résurrection, ton cœur est bien mort...
Mais, en relevant la tête, Ulric apercevait devant lui Rosette heureuse et belle, Rosette, dont le cœur, gonflé d'amour et de* juvénile gaieté, semblait, comme un vase tr^p plein, débo-'-'er par ses lèvres en flots de sourires. Alors, en regardant ce doux visage, en écoutant cette voix vibrante d'une douceur sonore, Ulric croyait voir dans sa maîtresse la fée souriante de sa vingtième année, et il l'entendait lui dire :
— C'est moi qui suis ta jeunesse, ta jeunesse dont tu t'es si mal servi. Tu m'as renvoyée avant l'heure, et pourtant je reviens vers toi. J'ai de grands trésors à prodiguer, et quand tu les auras dépensés, j'en aurai encore d'autres. Laisse-toi conduire où je veux te mener : c'est à l'amour. Tu t'es trompé, et l'on t'a trompé, toutes les fois que tu as cru aimer ; cette fois ne repousse pas l'amour sincère. Celle qui te l'apporte a les mains pleines de bonheur, et elle veut partager avec toi. Laisse-toi rendre heureux; il est bien temps.
Alors Ulric, couvrant de baisers insensés le visage et les mains de sa petite Rosette, entrait dans une exaltation dont la jeune fille s'étonnait et s'effrayait presque. Il lui parlait avec un langage dont le lyrisme, souvent incompréhensible pour elle, faisait craindre à Rosette que son amant ne fût devenu fou.
— Merci ! mon Dieu! s'écriait Ulric, vous êtes bon ! La vie a longtemps été pour moi un lourd fardeau, — vous le savez. Il est arrivé un moment où nulle force humaine n'aurait pu le supporter; j'ai failli fléchir et m'en débarrasser par un crime.
— Vous l'avez vu. J'ai douté un instant de votre justice souveraine; puis, au bord de l'abîme où j'étais penché déjà, j'ai crié vers vous du fond de mon âme : Ayez pitié de moi ! Vous m'avez entendu, vous avez envoyé cette femme à mon côté et vous m'avez sauvé par elle. — Merci ! mon Dieu ! Vous êtes bon !
— Comme tu m'as aimé à temps, ma pauvre Rosette ! et comme tu as bien fait de m'aimer I si lu savais... Maintenant, je ne suis plus le même qu'autrefois. Le bain de Jouvence de ton amour m'a métamorphosé. Dans moi, hors moi, tout est
changé. J'ai laissé au fond de mon passé ténébreux tout ce que j'avais de flétri : passions mauvaises, Instincts haineux, mépris
des hommes. Je renais à la lumière du jour, pur comme un entant ; je salue la vie comme une bonne chose que j ai longtemps maudite, dédaignée ; et cela, je lo dis en vérité, parce que je t'aime, et parce que tu m'aimes.
Rosette, dont l'esprit n'avait pas fréquenté le dictionnaire familier aux passions exaltées, comme l'était devenue celle d'Ulric, ne comprenait peut-être pas blet) les mots dont il se servait, mais sous l'obscurité du langage, elle devinait le sens, et, à défaut de paroles, elle répondait par des caresses.
Pendant près d'un an, ce fut une belle vie.
Ulric et Rosette continuaient à travailler chacun de son côté ; et comme ils menaient l'existence régulière et tranquille des ménages d'ouvriers laborieux et honnêtes, on les croj ait mariés, et plus d'une fois leurs voisins leur lirent des avances pour établir entre eux des relations de voisinage.
Mais l'un et l'autre avaient préféré rester dans la solitude de leur amour, et s'étaient obstinément efforcés à vivre en dehors de toute relation avec les étrangers.
Un jour, pendant l'absence de Rosette, Ulric reçut la visite d un jeune homme qui lui apportait une lettre.
Cette lettre était adressée à M. le comte Ulric de Rouvres.
En lisant cette suscription , Ulric ne put s'empôcher de pâlir.
— Vous vous trompez, dit-il au jeune homme qui lui avait apporté le billet ; cette lettre n'est pas pour moi... Je m'appelle Marc Gilbert.
— Pardon, monsieur le comte, répondit lejeunehommeen souriant. Ne craignez point d'indiscrétion de ma part. Je suis envoyé par Mc Morin, votre notaire. Des motifs sérieux l'ont mis dans l'obligation de vous rechercher, et ce n'est qu'après bien des peines et des démarches que nous avons pu parvenir à vous découvrir... Cette lettre, qui est bien pour vous, car, ayant eu l'honneur de vous voir dans l'étude de mon patron, je puis vous reconnaître, cette lettre vous apprendra, monsieur le comte, les raisons qui ont forcé M" Morin à troubler votre incognito.
Ulric comprit qu'il était inutile de feindre plus longtemps, et prit lecture du billet que lui adressait son notaire.
Il ne contenait que ces quelques lignes : . « Monsieur le comte,
« Étant sur le point de vendre mon étude, je désirerais vivement avoir avec vous un entretien pour vous rendre compte des fonds vous avez bien voulu me confier le dépôt il y a dix-huit s. Depuis cette époque, les neuf cent mille francs déposés vous entre mes mains se sont presque augmentés d'un s, grâce à des placements avantageux et dont je puis garante sûreté pour l'avenir ; toute cette comptabilité est parfaioent en ordre, et je voudrais vous la soumettre avant de ré-
ifc^M*.
signer mes fonctions. C'est pourquoi je vous prie, monsieur le comte, de vouloir bien m'assigner un rendez-vous. Selon qu'il vous plaira le mieux, j'aurai l'honneur de recevoir chez moi M. le comte Ulric de Rouvres, ou je me rendrai chez M. Marc Gilbert.
« Recevez, etc.
« Morin. »
— Veuillez répondre à M. Morin que j'irai le voir demain, dit Ulric au clerc de son notaire, quand il eut achevé la lettre dont le contenu venait brutalement lui rappeler un passé, une forlune et un nom qu'il avait complètement oubliés. Aussi la lecture, de cette lettre le jeta-t-elle dans un courant d'idées qui amenèrent sur son front un nuage de tristesse et d'inquiétude dont Rosette s'aperçut le soir en rentrant.
Aux interrogations de sa maîtresse, Ulric répondit par un banal prétexte d'indisposition. Le lendemain il alla voir son notaire; et, après avoir écouté très-indifféremment les explication que M. Morin lui donna sur l'administration de sa fortune, Ulric le pria de transmettre à son successeur tous les pouvoirs qu'il lui avait donnés; il insista surtout pour qu'à l'avenir, et sous aucun prétexte, on ne vînt déranger son incognito, qu'il voulait encore conserver.
— Ne désirez-vous pas que je vous remette quelque argent? demanda M. Morin à son client singulier?
— De l'argent? dit Ulric; non, j'en gagne...
Il rentra chez lui l'esprit plus libre, le front rasséréné, et retrouva auprès de Rosette la tranquille et charmante familiarité que l'incident de la veille avait vaguement refroidie. Mais le malheur avait fait brèche dans le ménage.
Peu de temps après, la fabrique dans laquelle Ulric était employé comme contre-maître fut ruinée par un incendie. Ulric chercha de l'occupation dans d'autres établissements ; il essaya de se placer seulement en qualité d'ouvrier; mais on était alors au milieu d'une crise commerciale, et un grand relâche s'était opéré dans les travaux de son industrie. Les patrons avaient été dans la nécessité de mettre à pied une partie de leurs ouvriers. Ulric se trouva les bras libres, — la sinistre liberté de la misère; et lui, w/A-à-millionnaire, il comprit l'épouvante du pèpe de famille, pour qui la saison du chômage est aussi l'époque de la famine.
— Pourtant, pensait-il au retour de ses courses infructueuses, je n'aurais qu'un motà dire..:
Quant à Rosette, jamais peut-être elle n'avait été plus gaie, jamais ses dix-huit ans en fleur n'avaient embaumé la maison d'un plus doux parfum de jeunesse et d'amour. Seulement elle travaillait deux heures de plus soir et matin ; — et le petit ménage vécut encore un mois, malgré les privations imposées par la nécessité.
A la nécessité succéda la misère. Plusieurs fois, le soir, à la
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