‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 64 sur 66 · LA VIE DE DO H KM K · texte numérisé non relu

LA VIE DE DO H KM K

nuit tombante, choisissant les nus déserte», Rosette s'aventura dans ces comptoirs d'usure patentés vers lesquels les premiers vents de l'hiver poussent une foule de misères frissonnantes, qui viennent, timides el honteuses, demander au prêt le maigre repas du soir ou le petit cotret de bois vert qui doit pour une heure enfumer la mansarde.

Peu à peu tous les tiroirs se vidèrent dans les magasins <lu Mont-dè-Piété. Et cependant, durant cette lutte avec la misère, Ulric éprouvait la volupté singulière qui, chez quelques natures, résulte d'un sentiment inconnu, fùt-il même douloureux. Son amour souffrait en voyant la pauvre Muselle sortir le matin, par le brouillard et le froid, vêtue d'une pauvre robe bleue à petits pois blancs, reléguée jadis pour cause de vétusté <t devenue maintenant son unique vêtement. Mais l'esprit d'analyse l'emportait sur le cœur. La manie de l'expérience étouffait la voix de l'humanité, — et il voulait savoir jusqu'à combien de degrés pourrait atteindre le dévouement de limette.

Un soir, comme il rentrait avec Rosette, qu'il allait chercher tous les soirs dans la maison où elle travaillait, Ulric entendit deux femmes marchant derrière lui, mises avec le somptueux mauvais goût des loretles bourgeoises, railler la toilette de Rosette, qui faisait effectivement une antithèse avec la rigueur de la saison.

— Tiens, vois donc, disait l'une, une robe d'indienne; c'est original.

— Et un chapeau de paille, ajoutait l'autre, en novembre: c'est un peu tôt ou un peu tard.

Rosette avait entendu, mais elle ne le fit point paraître. Quant à Ulric, il lança aux deux femmes un coup d'œil charge de colère et de mépris.

Quand ils furent rentrés chez eux, Ulric fut pris d'une crise violente dont l'exaltation effraya Rosette, pourtant accoutumée à ces explosions d'amour. Il se jeta aux pieds de sa maîtresse, et, embrassant à pleines lèvres la petite robe bleue dont elle était vêtue, il s'écria :

— Ma pauvre fille, tu es malheureuse avec moi^ tu souffres ; hier et aujourd'hui tu as eu froid, demain tu auras faim peutêtre. Si tu voulais, ta jeunesse pourrait s'épanouir au- milieu d'une existence de joie et de plaisir, au lieu de rester emprisonnée dans la misère. Mais, patience, les bons jours viendront. Toi aussi, tu seras belle, élégante, parée; tu auras de la soie, du velours, de la dentelle, tout ce que tu voudras, ma chère. — Ah ! quels trésors pourraient payer ton sourire? — Tu ne travailleras plus... Tes pauvres mains, mordues tout le jour par l'aiguille, elles ne feront plus rien que se laisser embrasser par mes lèvres. Oh! ma chère Rosette, ma pauvre fille!... patience, tu verras,

En cet instant, Ulric était bien déridé à aller le lendemain chercher de l'argent chez son notaire.

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Je puis sur le champs vous remettre vingt cinq mille francs,

Propriété de M. Culmann Lévy

Le lendemain, en effet, il se présenta chez le successeur de M. Morin, qui, prévenu d'avance sur les excentricités de son client, ne parut point surpris du costume délabré sous lequel il voyait le comte de Rouvres.

' — Monsieur, dit Ulric, je viens vous prier de me remettre quelque argent.

— Je suis à votre disposition : quelle somme désirez-vous, monsieur le comte? demanda le notaire.

— J'ai besoin de cinq cents francs, répondit Ulric.

Le notaire entendit cinq mille lranes. — 11 ouvrit sa caisse et en tira cinq billets de banque, qu'il posa sur son bureau en face d'Ulric.

— Pardon, monsieur, dit celui-ci, vous me donnez trop ; c'est seulement cinq cents francs que j'ai eu l'honneur de vous demander.

Le notaire resserra les billets et compta vingt-cinq louis à Ulric , qui les mit dans sa poche après avoir signé la quittance.

Mais en entendant le bruit de cet or, qui sonnait joyeusement, Ulric fut pris de réflexions qui lui firent regretter la démarche qu'il venait de faire. Par quelles raisons pourrait-il expliquer à Rosette la possession de cette somme, qui aurait, pour la pauvre fille, l'apparence d'une fortune? Ulric lui avait trop souvent répété qu'il n'avait aucune connaissance, aucun ami, aucune protection, pour qu'il pût prétexter un emprunt fait à quelque personne. Mais ce n'était pas encore là le vrai motif qui inquiétait Ulric : le motif réel avait sa cause dans l'égoïsme dont était pétri l'amour violent qu'il éprouvait pour Rosette. Ulric se savait, plus que tout autre, habile à se créer des tourments imaginaires. Enclin à faire ce qu'on pourrait appeler de la chimie morale, il ne pouvait s'empêcher de soumettre tous ses sentiments, toutes ses sensations aux expérimentations d'une logique impitoyable. Il avait remarqué que son amour pour Rosette, amour né d'ailleurs dans des conditions particulières, avait acquis une violence nouvelle depuis qu'une misère, chaque jour plus agressive, avait assailli le ménage.

A ce dénûment, Rosette avait toujours opposé non une résignation muette, tristement placide et faisant la moue, mais au contraire une indifférence en apparence si vraie, un oubli si complet, un si profond dédain du lendemain, qu'Ulric éprouvait un charme étrange à voir cette créature si insolente avec le malheur.

Quelquefois cependant, ayant remarqué la pâleur maladive qui peu à peu avait envahi le visage amaigri de la jeune fille, en écoutant cette voix dont la fraîche sérénité était souvent altérée! par des éclats métalliques, Ulric se demandait avec inquiétude si ces fanfares de gaieté immodérée, ces fusées de . rires fous qui s'échappaient sans motifs des lèvres de sa maîtresse, n'étaient point semblables aux lumières fantastiques

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