‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 65 sur 66 · LA VIE DE HOIIKMK · texte numérisé non relu

LA VIE DE HOIIKMK

des lampes mourantes donl les Qam s, qui B'élancenl par

bonds capricieux el inégaux, ne répandent jamais une clarté plus vive que lorsqu'elles vont s'éteindre,

Alors sou cœur se fendail de pitié. Il s'épouvantait luimôme de ce déplorable égoïsme qui s'obstinait à prolonger

une situati risérable, uniquement à cause d'un sentiment

qui caressait son amour-propre plus encon que son amour.

Huns ers instants où il étail sous l'impression d'un esprit de justice, il s'emportait contre lui-même en de violentes accusations.

Ce que je fais est lâcbe, pensait-il, je jour avec cette malheureuse Mlle une comédie d'autant plus horrible qu'elle court

le danger 'l'en rester victi J'en fais froidement un holo

causte à ma vanité Pour moi, sa jeunesse s'épuise, sa santé s'altère, J'assiste tranquillement à ce martyre quotidien, el tan dis qu'elle tremble sous le frisson 'le ta lièvre, je me réchauffe à la chaleur de son sourire. - Qu'ai-je besoin d'attendre pluslongtemps? ajoutait Ulric; nesuis-je pas sûr qu'elle m'aimecomme je voulais être aimé? Cet amour n'a-t-il pas subi le contrôle

de toutes les expérience-, el de toutes les épreuxcs n'a-t-il pas

traversé sans s'altérer la plus dangereuse, — la misère? Que

me faut-il de plus? — Et si Mare Gilbert a trouvé sa perle, pourquoi Ulric de Rouvres ne s'en parerait-il pas? — Comme Lindor, erraul sous le manteau d'un pauvre bachelier, j'ai rencontré ma Rosine; pourquoi ne l'crais-je pas comme lui? Pourquoi, à la lin de la comédie, n'écarterais-je pas le manteau

qui cache le coude Almaviva ? Rosette n'en seia-l-elle pas moins Rosette? Non, sans doute. Et pourtant j'hésite; pourtant je perpétue volontairement une existence dangereuse et presque mortelle pour celle pauvre fille... El pour mon châtiment, si Dieu voulait qu'elle mourût, je l'aurais tuée moimême avec préméditation 1 Et pourtant j'hésite... — pourquoi?...

Alors une voix qui sortait de lui-même lui répondait : — Tu hésites, parce que lu sais bien qu'aussitôt après avoir révélé qui tu es réellement à ta maîtresse, ton amour sera empoisonné par les méchantes pensées quête souillera l'esprit de doute. Ton cœur n'a pas pu se soustraire à la tutelle de ta rai son, et ta raison trouvera une éloquence pleine de sophismes cruels pour te prouver que ltosette ne t'aime plus qu'à cause de ton nom, (!<• la fortune; lu te laisseras persuader qu'elle était lasse de toi et qu'elle t'aurait quitté si lu ne t'étais pas l'ait connaître ; bien plus, lu arriveras à croire qu'elle ne t'a jamais aimé, qu'elle jouait la comédie de l'amour, comme lu jouais la comédie de la misère, parce qu'elle savait qui lu élais avant même que tu la connusses. Voilà pourquoi lu hésites.

En écoutant celle voix qui l'expliquait si bien lui-même, Ulric ne pouvait, s'empêcher de répondre :

— C'est vrai !

Alors il concluait de cette façon laconiquement égoïste :

— L'amour de Rosette est la seule chose qui me rattache à la vie; je l'aime, et je crois à son amour, parce que je ne suis plus pour elle qu'un ouvrier, — que son dévouement me parait sincère. — Mais si je lui révèle mon nom, mon amour sera frappé de mort, parce que je ne croirai plus à celui de Rosette. — Et je ne veux pas que mon amour meure; — car c'est mou amour que j'aime.

Telles étaient les réflexions d'Ulric en revenant de chez son notaire.

Comme il passait sur un pont, une neige épaisse commença à tomber, dispersée par un vent glacé.

Une pauvre femme qui mendiait lui tendit la main en disant :

— Mon bon monsieur, la charité ; j'ai ma fille malade, elle a froid, et j'ai faim.

— Pauvre Rosette ! murmura Ulric; elle aussi, elle a froid... Et il mit dans la main de la mendiante le rouleau qui contenait les vingt-cinq louis.

Deux jours après les craintes d'Ulric se trouvaient réalisées. Rosette tomba sérieusement malade. Aux premières atteintes du mal, Ulric la fit conduire dans un hôpital.

Quand il revint à la maison et qu'il se trouva seul dans la chambre déserte, Ulric tomba dans une prostration dans laquelle son être tout entier demeura anéanti.

Ce fut son cœur qui sortit le premier de cet anéantissement.

Au milieu 'de celte chambre qui avait été pendant si longtemps un paradis, il entendit s'éveiller le chœur des souvenirs qui chantaient la joie des jours passés. Comme un tableau fantasmagorique, il vit bientôt se dérouler devant lui tous les épisodes du poëme de son amour. Il vit Rosette, pétulante et gaie, tournant, chantant dans la chambre, donnant ses soins au ménage, ou préparant le repas du s"bir qu'on prenait en commun, assis au coin du feu, l'un auprès de l'autre, et toujours à portée de lèvres.

Chaque meuble, chaque objet, lui venait rappeler la grande fête domestique dont son acquisition avait été la cause. Toutes ces choses muettes semblaient prendre une voix pour lui parler et lui dire avec un doux accent de reproche :

— Où donc est-elle, — celle-là qui avait un si grand soin de nous? Et qu'as-tu fait de ta jeune amie ?

— Ne reviendra-t-elle plus? — disait la petite glace entourée d'un humble cadre de bois de sapin verni, ne reviendra-l-elle plus celle-là qui, coquette pour toi seul, venait me demander des conseils ? J'étais l'innocent complice de sa beauté modeste, et quand elle ondulait devant moi ses cheveux blonds, j'aimais à lui dire : — Tu es belle, ma pauvre fille du peuple ; le prin-

^.^i&$hF&*ft

lemps de la jeunesse sourit dans tes yeux bleus comme le ciel d'une aube de mai, et l'amour qui bat dans ton cœur fail mon ter a ton Iront une pourpre charmante. Tu regardes tes mains, et tu fais une petite moue en voyant tes doigts mutilés par l'aiguille et les travaux du ménage. Ah ! ne les cache pas ces marques de ton labeur intelligent, sois-en hère et montre-les ; pour celui qui t'aime elles te parent pins que les bijoux les plus choi-s.. — Hélas! nereviendra-t-elle pas, et ne réfléchirai -je plus son image ?

— Où donc est-elle, demandait la commode, où donc est-elle l'entant soigneuse et économe, qui jadis était si heureuse en rangeant les frôles trésors de sa coquetterie? 11 fut un temps où mes tiroirs étaient pleins, et sa joie était grande à relie époque de prospérité et d'abondance où elle avait peine à me faire contenir toutes ces petites choses qui la rendaient si heureuse. Mais, tour à tour, sont partis et le beau châle d'hiver, et la chaude robe de laine, et l'écharpe aux couleurs vives qui semblait un arc-en-ciel flottant, et les petits peignoirs d'été qu'elle mettait le dimanche pour aller cueillir des roses dans les plaines fleuries de Fontenay. Puis un jour mes tiroirs se sont trouvés vides, et ne contenaient plus que les papiers gris du Montde-Piété, contre lesquels toutes ces pauvres richesses avaient été échangées. Hélas ! où donc "ést-elle, et ne reviendra-t-elle plus, la fille sage et économe qui avait si soin de nous?

Et comme Ulric, pour fuir ces voix qui l'emplissaient de tristesse, s'était réfugié sur la terrasse, il aperçut, au milieu du petit jardin planté par son amie, un oranger en caisse dont il lui avait l'ait cadeau le jour de sa fête, et il entendit le frêle arbuste qui disait : — Où donc est-elle, celle à qui tu m'as donné par un beau jour de fête? Il faut qu'elle soit malade ou morte pour m'avoir oublié toute une nuit sur cette terrasse, où la neige glaciale m'a vêtu de blanc comme d'un linceul. Hier au matin je l'ai vue encore, elle m'avait mis là parce qu'il faisait un peu de soleil et que j'avais froid dans la chambre où l'on ne faisait plus de feu. Où donc est-elle, pour m'avoir oublié, elle qui m'aimait tant et que j'ai rendue si heureuse à l'époque de ma floraison? Hélas! le froid de la nuit m'a tué, et je ne refleurirai plus; et quand reviendra le printemps, ses premières brises trouveront mes rameaux morts et mes feuilles fanées. Hélas ! où donc est-elle, celle à qui tu m'as donné par un beau jour de fête ?

Sous l'impression des sentiments qu'il éprouvait en ce moment, Ulric s'épouvanta lui-même en voyant dégagé de tout raisonnement sophistique le monstrueux égoïi,me qui lui servait de mobile.

— Je suis fou, s'écria-t-il ; ma conduite avec celte pauvre fille est plus que slupide, elle est odieuse... Je vais la perdre, et avec elle tout le bonheur, toute la jeunesse qu'elle avait su me rendre par cet amour dévoué qui ne s'est pas démenti jusqu'au

i«Jr.i

dernier moment. Oh! non! non! ma pauvre Rosette, tu ne mourras pas !

Ulric courut tout d'une haleine chez son notaire, et le rencontra au moment même où celui-ci se disposait à aller en soirée.

— Monsieur, lui dit Ulric, les raisons pour lesquelles j'avais quitté le monde n'existent plus; je quitte mon incognito et je rentre dans la société ; je reprends possession de ma fortune; je vous prie donc, dans le plus court délai qui vous sera possible, de réunir les fonds que j'ai déposés chez vous. En attendant, et pour l'heure présente, de quelle somme pouvcz-vous disposer?

— Monsieur le comte, répondit le notaire, je puis sur-lechamp vous remettre vingt-cinq mille francs.

— C est bien, dit Ulric : je vais vous en signer la quittance. Mais ce n'est pas tout, j'ai un autre service à vous demander.

— Je suis entièrement à vos ordres.

— 11 faut, dit Ulric, que d'ici à deux jours vous m'ayez procure un appartement habitable pour deux personnes. Comme je n'ni pas le temps de m'occuper de tous ces détails, je vous prierai également de me trouver un homme d'affaires intelligent, qui s'occupera de l'ameublement. Je veux que tout y soit sur le pied le plus confortable, qu'on n'épargne rien. Je ne puis pas accorder plus de deux jours.

— Je prends l'engagement de ne point dépasser ce délai d'une heure, répondit le notaire ; dans deux jours, j'aurai l'honneur de vous faire prévenir.

Le lendemain matin, Ulric courut à l'hôpital pour voir sa maîtresse et lui avouer qui il était. Elle était hors d'état de le comprendre ; la fièvre cérébrale s'était déclarée pendant la nuit, et elle avait le délire.

Ulric voulait l'emmener, mais les médecins s'opposèrent au transport ; néanmoins ils donnèrent quelque espérance.

Au jour fixé, l'appartement du comte Ulric de Rouvres était préparé. Ulric y donna rendez-vous pour le soir même à trois des plus célèbres médecins de Paris. Puis il courut chercher Rosette.

Elle venait de mourir depuis une heure.

Ulric revint à son nouveau logement, où il trouva son ancien ami Tristan, qu'il avait fait appeler, et qui l'attendait avec les trois médecins.

— Vous pouvez vous retirer, messieurs, dit Ulric à ceux-ci. La personne pour laquelle je desirais vous consulter n'existe plus.

Tristan, resté seul avec le comte Ulric, n'essaya pas de calmer sa douleur, mais il s'y associa fraternellement. Ce fut lui qui dirigea les splendides obsèques qu'on fit à Rosette, au grand étonnement de tout l'hôpital. Il racheta les objets que la jeune

\p&$3të~&^-^

fille avait emportés avec elle, et qui, après sa mort, étaient devenus la propriété de l'administration. Parmi ces objets se, trou vrtit la petite robe bleue, la seule qui restât à la pauvre défunte. Par ses soins aussi, l'ancien mobilier d'Ulric, quand il demeurait avec Rosette, fut transporté dans une piéee de son nouvel appartement.

Ce fut peu de jours après qu'Uliic, décidé à mourir, partait pour l'Angleterre.

Tels étaient les antécédents de ce personnage au moment où il entrait dans les salons du café de Foy.

L'arrivée d'Ulric causa un grand mouvement dans l'assemblée. Les bommes se levèrent et lui adressèrent le salut courtois des gens du monde. Quant aux femmes, elles tinrent effrontément pendant cinq minutes le comte de Rouvres presque embarrassé sous la batterie de leurs regards, curieux jusqu'à l'indiscrétion.

— Allons, mon cher trépassé, dit Tristan en faisant asseoir Ulric à la place qui lui avait été réservée auprès de Panny, signalez par un toast votre rentrée dans le monde des vivants. Madame, ajouta Tristan en désignant Panny, vous fera raison. Et vous, dit-il tout bas à l'oreille de la jeune femme, n'oubliez pas ce que je vous ai recommandé.

Ulric prit un grand verre rempli jusqu'au bord et s'écria :

— Je bois...

— N'oubliez pas que les toasts politiques sont interdits, lui cria Tristan.

— Je bois à la mort, dit Ulric en portant le verre à ses lèvres, après avoir salué sa voisine masquée.

— Et mol, répondit Fanny en buvant à son tour... je bois à la jeunesse, à l'amour.

Et comme un éclair qui déchire un nuage, un sourire de flamme s'alluma sous son masque de velours.

En entendant cette voix, Ulric tressaillit sur sa chaise, et, prenant dans sa main la main que Fanny lui abandonna, il lui dit :

— Répétez, répétez, madame...

Fanny reprit son verre, qu'elle n'avait achevé qu'à demi, et répéta avec un accent d'enthousiasme juvénile :

— Je bois à la jeunesse, je bois à l'amour !

— C'est impossible... Cette voix, d'où vient-elle? Ce n'est pas cette femme qui a parlé. De quelle tombe est sortie cette voix? Quelle est cette femme? murmura Ulric en interrogeant J i regard Tristan, qui se borna à lui répondre : —Vous avais-je

enti?

Mais tout à coup, sur un geste de Tristan, Fanny laissa tomle capuchon de son domino en même temps qu'elle déta-

ait son masque, et avec une grâce adorable elle se retourna vers Ulric, et lui dit en lui parlant de si près qu'il sentit la fraîcheur de son haleine :

Propriété de M. Calmann I-évv

trWSmM*

— Me ferez-vous raison, monsieur le comte?

En voyant le visage de Fanny, Ulric resta muet, foudroyé, presque épouvanté.

Fanny était admirablement belle ce soir-là.

Une couronne de petites roses naturelles était posée sur son front comme une auréole printanière,et les brins do son feuillage faisaient une alliance charmante avec ses beaux cheveux blonds, dont les crêpelures avaient l'éclat lumineux de l'or en fusion. C'était, comme idéalisée par unpoëte mystique, une de ces adorables figures qui sourient si doucement dans les toiles de Greuze.

— Rosette! ma Rosette!... C'est Rosette!... s'écria Ulric à demi fou.

— Pour tout le monde je m'appelle Fanny, dit la jeune femme en inoculant à Ulric une exaltation qui croissait à chaque coup de son regard bleu, — je m'appelle Fanny; j'ai dix-huit ans, et je suis une des dix femmes de Paris pour qui les hommes les plus considérables marcheraient à deux pieds sur tous les articles du Code pénal. La porte par où l'on sort de mon boudoir ouvre sur le bagne ou sur le cimetière, et pour y pénétrer, il y a des pères qui ont vendu leurs filles, il y a des fils qui ont ruiné leur père. Si je voulais, je pourrais marcher pendant cent pas sur un chemin de cadavres, et pendant une lieue sur un chemin pavé d'or; pour l'instant où je vous parle, je suis presque ruinée, à cause d'un accès de confiance que j'ai eu dans un moment d'ennui. Aussi, pendant un mois, vais-je coûter très-cher. Voilà quelle femme je suis, monsieur le comte, ajouta Fanny en terminant son cynique programme, et, par un dernier coup d'œil provocateur, elle sembla dire à Ulric :

— Maintenant, monsieur, que désirez-vous de moi?

Mais celui-ci avait à peine écouté ce qu'elle avait dit ; il n'avait entendu que le son delà voix, sans prêter d'attention aux paroles ; il regardait fixement Fanny, comme on regarde un phénomène, et n'interrompait sa contemplation que pour murmurer de temps en temps :

— Rosette ! Rosette !

— Eh bien I vint lui demander tout bas son ami Tristan, — ce que vous avez vu ne vaut-il pas la peine du voyage que je vous ai fait faire ?

— Mais, maintenant que je suis venu, je ne pourrai plus repartir, dit Ulric en montrant Fanny, qui feignait d'être indifférente à la conversation des deux hommes, bien qu'elle n'en perdît pas un mot.

— Enfin, dit Tristan en tirant Ulric à l'écart, que voulez-vous faire ?

Ulric parla longuement, en baissant la voix, à l'oreille do Tristan, et quand il eut achevé, Fanny, qui redoublait d'attention, entendit Tristan qui répondait à son ami :

— Je vous assure qu'elle acceptera.

lp^3 ' : ■'"■■''-

fta

— Que d'affaires pour une chose si Bimple) murmura la créature en elle-même; mais elle ne pul dissimuler une cei tainc inquiétude en voyanl que le comte de Rouvres se disposai! à se retirer. En effet, Ulric ne pouvant pal contenir l'émotion qu'il avait éprouvée en se trouvant en face do fantôme vivant de sa maîtresse morte, avait rapidement salué tou convives et venait <le sortir, reconduit jusqu'au dehors par son ami Tristan.

— Eh bien ! ma chère, dirent les autres femmes en royan!

l'a mine dépitée do Fanny, voilà nue eon<|nele main|iiée !

— Je sa\s bien pourquoi, répondit celle-ci. Je l'ai mis au pied

du mnr. Il est ruiné.

— Encore une lois, vous êtes dans l'erreur, ma belle, dit Tristan, qui venait do rentrer dans le salon.

— Eh bien ! alors, je ne vous fais pas compliment, mon cher,' répliqua Fanny. Malgré toute la mise en scène ei la lionne vo-| lontê que j'y ai mise pour ma part, votre plan me parai! coin plétement manqué. Votre ami ne m'a pas même fait l'honneur de demander à être reçu chez moi.

— Mon ami est un homme bien élevé et un homme de sens! il ne s'amuse pas à faire des demandes inutiles. Vous n'êtes pourlui qu'une curiosité, un objet d'art, un portrait, et rien de plus, ma chère, répondit insolemment Tristan. Il m'a chargé d'être son homme d'affaires, et voilà ce qu'il vous propose par mon entremise.

— Ah ! voyons un peu.

— Je vous préviens d'avance qu'on ne TOUS a jamais fait de proposition semblable.

— Mais parlez donc, dirent les femmes, nous sommes sur le gril de l'impatience.

— Nous y voici. Écoutez, dit Tristan en s'adressant particulièrement à Fanny. Le comte Ulric de llouvres renouvelle votre mobilier.

— Le mien a six mois. Soit, dit Fanny.

— C'est presque séculaire, ajouta un des hommes.

— Le comte Ulric vous loue, dans une rue qu'il a choisie luimême, une chambre de cent soixante francs. — Ne m'interrompez pas. — Dans cette chambre, il fait disposer un charmant ménage d'occasion, qu'il tient caché en quelque endroit. Les meubles seront garnis de tous les objets de toilette qui vous seront nécessaires ; mais je vous préviens que toute cette garde-robe est d'occasion comme les meubles, et la robe la plus chère ne vaut pas vingt francs.

— Après? dit Fanny.

— Après, continua Tristan, le comte Ulric vous trouvera, dans une maison à lui connue, une occupation qui vous rapportera quarante sous par jour.

— Quelle occupation? demanda Fanny.

— Je n'en sais rien. Au reste, vous ne travaillerez qu'autant

ZJ2

que cela pourra vous amuser; seulement vous aurez soin de vous faire sur le bout des doigts des piqûres d'aiguille. Vous irez dans cette maison depuis le matin jusqu'au soir. Mon ami, M le comte de Rouvres, ira vous chercher pour vous reconduire au sortir de votre besogne et vous ramènera à votre chambre, où vous passerez la soirée avec lui. A dix heures vous serez 1P —e de votre personne ; mais le lendemain, dès sept heures, vous serez à la disposition de M. le comte do Rouvres, qui vous conduira à votre travail. Le dimauche, quand le temps sera beau, vous irez avec lui à la campagne manger du lait et cueillir des fraises. En outre, vous appellerez M. de Rouvres Mure, et vous apprendrez, pour les lui chanter, quelques chansons qu'il aime à entendre. Vous lui préparerez aussi vous-même certaine cuisine dont il vous indiquera le menu.

— Est-ce tout? demanda Fanny, qui ne savait pas si Tristan se moquait d'elle.

— Ce n'est pas tout, reprit celui-ci. — Pendant deux mois de l'hiver, vous irez travailler, — ou du moins dans la maison où vous serez censée travailler, — vêtue seulement d'une vieille petite robe d'indienne bleue semée de pois blancs.

— Mais j'aurai froid.

— Certainement, d'autant plus que pendant ces deux mois d'hiver vous ne ferez pas de feu dans votre chambre.

— Ah ! dit Fanny, j'ai connu des gens singuliers, mais votre ami les surpasse ; le comte de Rouvres me paraît un être ridicule. Pourquoi ne me propose-t-il pas tout de suite de me couper la tête pour la faire encadrer comme étant le portrait de sa maîtresse?

— Il y a pensé, dit tranquillement Tristan.

— Et après? reprit Fanny. Est-ce là tout ?

— C'est tout, dit Tristan.

— Voilà ce qu'il exige? Et moi, que puis-je exiger en échange de cette comédie, si je consens à la jouer?

— Le comte de Rouvres vous offre le traitement d'un ministre : cent mille francs par an!

— C'est sérieux ? s'écria Fanny.

— Très-sérieux. On passera, si vous l'exigez, un acte notarié.

— Mais il est donc décidément bien riche ?

— Il a plus d'un million de fortune.

— Et combien de temps durera cette fantaisie ?

— Tant que vousle voudrez. Ah ! j'oubliais de vous dire qu'en acceptant ces conditions, vous changez de nom, comme mon ami. Il s'appellera Marc Gilbert, et vous vous nommerez Rosette.

— Eh bien ! Fanny, demanda à celle-ci une de ses compagnes, qu'en dis-tu ?

— Mesdames, répondit Fanny, je ne vous connais plus. Je m'appelle Rosette, et je suis la maîtresse vertueuse de M. Marc Gilbert.

Le lendemain soir, dans l'ancienne chambre de la rue de

Page 1