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ques-unes et qu'il veut voir loutes ensem])le avec leurs soucoupes. 11 est amateur de vieux sèvres, mais plus encore de la vue de Marie- Louise dont les regards lui brûlent les yeux, . . Ils arrivent ainsi dans une aile reculée, dans une chambre tendue d'une draperie perse, devant un sopha du premier empire, au-dessus duquel sourit une miniature d'Isabey père. Là, tous deux s'arrêtent... Ils tombent assis sur le sopha. Marie-Louise, contenant avec peine une larme furtive, sent le bras de son ami d'enfance enlacer sa taille, tandis que sur son front, Jacques dépose un baiser...
En ce moment, ils entendent au loin les pas de Verchères^ qui les cherche et ils se lèvent brusquement.
— Et maintenant, dit Marie-Louise, adieu pour toujours !
— Adieu? N'êtes-vous pas libre désormais ?
— Comme vous, mais pas plus que vous, Jacques!
MARCELLE lil
M. de Valigny ne sait que répondre.
Dans le transport de sa tendresse, il ne songe plus ni à feu Chabagnot, ni à la boutique d'épicerie de Couleuvre; mais il se rappelle que Marie-Louise est riche depuis quelques semaines, et il a honte d'insister. . .
Confus, il sort de la chambre et marche au-devant de Verchères.
Celui-ci voit le trouble de Marie-Louise, et il appréhende que des paroles imprudentes n'aient été échangées. Crainte chimérique ! Ils n'ont pu se dire tout ce qui leur remplit le cœur et la tête.
D'ailleurs Marie-Louise est fière comme son père; Jacques ne l'est pas moins. Il a recherché la fille pauvre; maintenant qu'elle est riche, le baron de Valigny doit hésiter.
La scène est à la fois dramatique, muette, courte. Le drame est dans les âmes, les dehors sont unis. Jacques prend congé du nouveau seigneur de la Dague, en lui parlant de choses indifférentes.
— Vous avez là douze bien belles tasses de vieux sèvres, lui dit-il; vous agréerait-il de les céder ?
— Je les connais à peine, répond évasivement Verchères, et j'ignore si elles sont toutes en état et pourvues de leurs soucoupes... Mais franchement, j'aimerais mieux les garder que de les vendre !
La réplique était glacée, comme la tenue de Jacques vis-à-vis de Verchères. Ces deux hommes s'aimaient^ se chérissaient même; seulement, placés l'un en face de l'autre, il leur était impossible d'en convenir; une blessure trop profonde d'amour-propre les avait séparés.
Rodolphe et Jacques revinrent ventre à terre de la Dague. Ils parlèrent peu le long du trajet. Cependant Jacques demanda à son ami comment il trouvait le père et la fille. Rodolphe, qui n'avait eu de regards que pour Marie-Louise, ne parla que de Verchères.
— ^Mais sait-on, questionna-t-il, comment
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le Pactole est entré tout à coup dans l'arrièreboutique de cet honnête artisan?
— Moi, répondit Jacques, je n'en sais pas le premier mot. Cependant en raisonnant le fait, on ne peut l'attribuer qu'cà un héritage. Verchères n'était ni d'humeur, ni de force matérielle à jouer un quine à la Bourse; on ne peut jouera Couleuvre, comme au Havre et à Liverpool, sur les indigos et les cotons. Et Verchères n'a tué aucun mandarin de sa vie, j'en répondrais sur ma tète. Donc la fortune lui est tombée du ciel, qui a supprimé un de ses ascendants, ou quelque riche protecteur de nous inconnu.
— Pourquoi Marie-Louise semblait-elle avoir pleuré, quand elle est revenue du fond de ce corridor?... Vous l'aviez suivie jusque-là?...
— Je ne saurais vous le dire, riposta Jacques, qui en effet ne pouvait répondre à cette question.
PiQdolphe en conclut que Jacques n'avait pas remarqué le fait, bien qu'en apparence
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pareille inadvertance ne fût guère possible. Mais insister là-dessus, c'était marquer Timporiance que Rodolphe y aurait attachée. Et l'on devient discret, dès que l'on commence à être amoureux...
La veille de l'adjudication, Verchères étant à Moulins avec sa fille, M'"" Yerchères ne parut pas de la journée à sa- boutique d'épicerie; elle s'y était fait représenter par une vieille voisine, comme elle le faisait à l'époque des vendanges, ou quand elle cédait à l'attrait d'une fête communale du voisinage, ce qui lui arrivait rarement. Où était-elle? Partie pour Moulins, à son tour, depuis la veille au soir; donc dès la surveille de la vente.
Verchères, non prévenu, ne l'attendait nullement. Il la vit arriver place de la Préfecture^ de bon matin, et il courut à elle, pour savoir s'il était arrivé quelque malheur.
La pauvre femme avait les traits altérés.
la face rouge, un air de fièvre; et quoiqu'elle fût endimanchée pour le voyage au chef-lieu, il ne se rassura point encore, surtout en lui entendant dire :
— Je suis venue ici pour te voir, pour te parler sans témoins, sans Marie-Louise... Ne rentrons pas à présent chez elle. Mène-moi à la promenade publique; je te parlerai sur un banc...
Verchères s'y prêta sans rien dire à Marie- Louise, occupée de soins domestiques et qui n'avait point aperçu sa mère, et le couple s'éloigna de la rue d'Alger. Quand ils furent seuls, loin de toute oreille indiscrète :
— Hyacinthe, dit la brave femme, tant que nous avons été pauvres, j'ai regardé à acheter une méchante robe de trente sous le mètre. Je ne me suis jamais donné un bijou. Enfin, j'ai été constamment ce que tu sais!... Mais il n'est que faire d'en parler; je sais bien ce que tu penses de moi. Eh bien, à présent que nous sommes riches, et pour appeler les choses par leur nom (ajouta-t-elle très bas)
millionnairGS, je te demande, pour la seule fois de ma vie, quelque chose pour moi, oui pour moi!...
— Parle, Delphine, c'est trop juste! Tu as été à la peine, il faut que tu sois à l'honneur. Est-ce une montre en or ou une robe de velours qu'il te faut?
— Il me faut bien plus, Hyacinthe!
— Eh! quoi donc? questionna vivement le dessinateur, à qui les yeux ilambants de sa compagne donnaient crainte...
— Je veux, il me faut la Dague !
— Diable, s'écria Verchères, en sursautant, comme tu y vas !
— Ne railles, pas mon ami! J'ai bien réfléchi. Je n'ai guère dormi depuis la visite de ce Gabin, ni depuis ton départ avec Marie- Louise. Il faut que tu m'achètes la Dague! Tu peux me la payer; te voilà riche à présent de douze cent mille francs; cette propriété peut t'en coûter la moitié. Tu cherches un bon placement!.,. C'est ta tranquillité, c'est mon bonheur et celui de mes enfants que je
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te demande à genoux, liens, si tu veux que je m'y mette! Mais c'est dit : il nous faut cela!
— Tu n'as pas songé à une chose, Delphine, dit poliment Verchères, en cherchant à modérer sa femme; c'est que le premier avantage à tirer de cette fortune inespérée, à peine croyable, c'est de soustraire la pauvre Marie-Louise à un voisinage... fâcheux!
— Tu es donc de ceux qui croient que le cœur d'une femme digne de ce nom peut oublier quelque chose? Je te le dis, Verchères, Marie-Louise est à tout jamais toquée de Jacques! Nous pourrons l'emmener du pays, son cœur y restera... Elle nous obéira et elle en mourra de chagrin.
— Hélas! soupira le père; mais quand nous aurions la Dague, cela ne ferait point que Marie-Louise ne fût la fille de gens ayant vendu jusqu'ici, dans une boutique de deux sous, de la cannelle et du café, et que les Valigny ne fussent l'une des plus vieilles familles nobles du Bourbonnais. Et puis
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Marie-Louise est la veuve de Ghabagnot...
— Mon ami, reprit M""" Verchères, tu pouvais avoir oublié où en étaient les choses, quand Ghabagnot s'est présenté pour épouser Marie-Louise. Il s'en est fallu de çà que Marie-Louise ne devint forcément la femme du petit baron. Hé! tu le sais bien, voyons!
— Oui, à notre honte... Laisser enlever sa fille, quand on peut l'empêcher comme je l'ai fait... la laisser enlever par un homme riche, parce qu'il est riche... Autant vaudrait la vendre!... Forcer ainsi la main d'une famille respectable, en retour du bien qu'elle nous a toujours fait... Je me serais fait horreur et je n'aurais plus osé me regarder dans mon miroir à barbe...
— Tu n'aurais pas été si scrupuleux, si tu avais été alors ce que tu es à présent : millionnaire! G'est peut-être les Valigny qui auraient demandé Marie-Louise.
— Tu ne les connais pas, Delphine. Ce n'est pas de tous leurs écus que ces gens-là sont fiers : c'est de leur rang, de leurs aïeux!
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Et fichtre! ils en ont le droit... Ils ne sont pas tout le monde...
— On voit à présent tous les jours des rois dans la dèche épouser des bergères riches... Les idées du monde ont bien changé làdessus.
— Pas tant que cela! Je crois qu'elles ont été toujours les mêmes. Quand nous assistons à ces unions-là, nous en remarquons l'inconvenance et le ridicule. On voit même des filles de théâtre enrichies, Dieu sait comment! se faire épouser par des gens à particule, qui ont débuté par se ruiner avec d'autres filles de théâtre! Mais ces turlupinades ne changent rien au fond de la question, qui est cette sage maxime : Il faut se marier enire pcweils, sinon absolument entre égmix ! Autrement, c'est le malheur des familles, c'est le divorce à brève échéance!
— Où vois-tu donc, Yerchères, que Marie- Louise ne soit pas aujourd'hui la pareille de M. Jacques? Par l'éducation que tu lui as donnée, elle l'était déjà, quand nous étions
pauvres. Aujourd'hui elle est plus riche, beaucoup plus riche que lui ! Mais enfin qu'elle l'épouse ou non, j'ai subi d'assez longues privations el assez de mortifications pour mon compte! A la Dague, je serai châtelaine à mon tour, et cantonnée là, bien à mon aise, abritée contre les coups du sort, j'aurai toujours de quoi bien nourrir, bien loger, bien chauffer tous les miens. Ils iront où ils voudront, ils feront ce qu'il leur plaira;
mais ils sauront où trouver le colombier
Voyons, fais cela, Verchéres, dis?
— A dire le vrai, je me sens si embarrassé pour employer ma nouvelle fortune, que je remercierais presque celui qui me débarrasserait de la moitié! Je comptais déjà en placer la majeure partie en biens fonds; mais la Dague est un bien gros morceau. J'aurais mieux aimé des fermes cà et là. On n'aurait seulement pas su à qui elles appartenaient.
— Plus on a de fermiers, plus on a de soucis, vois-tu! Tandis qu'à la Dague, nous aurons tout sous la main, dans un petit
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rayon. Je connais tout le monde alenloui-. Je m'entends assez au commerce. Mes coupes, je les vends sur pied aux maîtres de forges. En dehors de cela, je n'ai qu'une grande ferme et, par conséquent, qu'un seul gros fermier. Je sais qui je prends, si je suis forcée de changer; car il n'y pas un bounhoume dans la contrée, dont je ne sache s'il est courageux, pas ivrogne et de bonne paye ! Quant à la maison, au château, je me charge de l'entretenir à bon compte. Tu n'auras qu'à faire de la gravure à ton plaisir, à voyager avec ta princesse de fille, pendant que Laurent fera de l'agriculture et du jardinage avec moi et cueillera mes raisins et mes poires.
La passion ainsi déclarée de M'"*" Verchères pour la Dague flattait l'inclination secrète de son mari, comme de tout Parisien pour la villégiature. Il était bien aise que Delphine ne pût se passer d'une chose dont il s'était commandé la privation par sagesse, et il se disait qu'après tout, il n'avait jamais été dans le
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cas de prouver à sa courageuse associée l'admiration qu'il avait pour la résignation et le dévouement de ce modèle des femmes et des mères! Cette occasion, l'adjudication la lui offrait !
La victoire de Delphine fut donc une victoire relativement facile. Et, en fin de compte, Verchères s'en remit au hasard des enchères en ce qui concernait l'achat de la Dague... Passé un certain chiffre il laisserait aller!...
Il s'entendit avec un notaire de Moulins, à qui il avoua, sous le sceau du secret, comme s'il s'agissait de fausse monnaie, qu'il était riche, et il le mit à même de s'en assurer. Au vu des pièces que Verchères lui communiqua, l'officier ministériel lui promit de négocier à Moulins même, et dans les délais voulus, le montant de l'enregistrement.
Toutefois, avant de passer outre, Verchères sonda les dispositions de Marie-Louise.
Celle-ci répondit simplement que là où elle serait avec ses parents, elle se trouverait
heureuse, mais qu'étant depuis l'enfance en Bourbonnais, ce pays lui était cher et qu'elle en préférait le séjour à tout autre.
Alors Verchères acquiesça mentalement à ce qui lui semblait la volonté de Dieu!
Tels furent les préliminaires de ce coup de hardiesse qui enleva la Dague, au profit du dessinateur de la porcelainerie de Couleuvre, sous le nez de M. de Crosne, venu de Paris tout exprès pour acquérir ce domaine vraiment seigneurial.
Delphine Verchères, à l'exemple de son mari, ne bougea pas plus, quand elle se sut propriétaire de la Dague, que s'il se fût agi de l'acquisition d'un champ de trois mille francs. Mais elle ne put s'empêcher de dire, se trouvant seule avec la petite veuve, qui ne s'expli(iuait pas l'audace de l'enchère paternelle, puisqu'elle ignorait encore sa réelle fortune :
— Le plus fort est fait à présent ! Je voudrais bien voir que l'on nous méprisât!... Je tiens la Dague, et toi, Marie-Louise, tu auras
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ton Jacques de Valigny, ou j'y perdrai mon nom ! . . .
Marie-Louise regarda sa mère; elle n'aurait pas été plus surprise en apprenant que Bourbon-l'Archambault venait d'être pris d'assaut par les Turcs !
Elle craignit que la tète de M™° Verchères, échauffée par le changement de position, ne fût un peu dérangée. Mais elle garda le silence et elle attendit son père. Quand elle le questionna, Verchères haussa tristement les épaules et ne répondit rien. Il ne lui convenait pas de dire à la fille que sa mère perdait la raison.
A la suite de sa visite involontaire aux nouveaux propriétaires de la Dague, Jaccjues relut, dans un journal de sa vie auquel il confiait ce qu'il ne pouvait dire à personne, les souvenirs de ce premier amour, qui l'avait rendu à la fois si heureux et si malheureux, et voici ce qu'il y trouva relativement à Marie-Louise :
« J'ai connu Marie-Louise toute enfant, lorsque, étant enfant moi-même, j'allais au catéchisme à Couleuvre. Elle allait aussi au catéchisme. Elle avait huit ans et j'en avais onze. Notre bon curé l'avait distinguée. La petite Parisienne, fixée à Couleuvre avec sa famille depuis peu de temps, montrait une
intelligence supérieure. Aussi le prêtre ne manquait jamais de dire, à l'ouïe des réponses saugrenues des autres enfants, mal réveillés :
« — Demandez cela à Marie-Louise Verchères, elle va vous le dire. »
« Au sortir du catéchisme, je me trouvais faire un bout de route avec elle. Nous causions comme causent les enfants : des nids, des mûres de haie, des jeux de notre âge! Je proposais souvent à ma petite camarade de l'emmener à Avreuil, pour jouer avec elle h la marelle.
« Elle me refusait pour ne pas désobéir à ses parents; mais alors je me risquais à demander une permission à M"" Verclières, quand je la voyais, en passant, au comptoir de sa boutique. A l'ordinaire, elle me refusait; mais pour tempérer l'autorité du refus elle ajoutait :
« — Quand j'irai de vos côtés, j'emmènerai la petite avec moi.
« C'est à cela que je dus de voir Marie-
Louise à Avreuil, de temps à autre. Elle était, comme sa mère, habituellement vêtue de noir, avec autant de propreté que de simplicité. Gela lui donnait déjà l'air d'une petite demoiselle, quoiqu'elle portât le casque bourbonnais, comme les fdles des champs. Mais elle était si jolie là-dessous, que je ne lui rêvais point d'autre coiffure.
K On jouait une demi-heure, on se promenait un moment encore, sans se disputer jamais, puis quand M"'° Verchères avait terminé ses affaires à Avreuil, il fallait se dire adieu !
« La seule fois que je vis Marie-Louise positivement en toilette, ce fut pour sa première communion. Elle avait douze ans et moi, par conséquent, quinze ans à peine. Ce fut une vision angélique pour mes yeux et pour mon cœur. Je distinguais, à travers son voile, ses superbes cheveux noirs, nattés et ses yeux bruns et caressants. Mes parents, qui assistaient à la cérémonie, étaient aussi émus que les siens! Cn aurait dit que la fête
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était célébrée en son lionneur, tous les autres enfants semblaient des comparses, les serviteurs de la petite Marie-Louise Verchères. Mais elle n'y prenait pas garde, se croyant régale des moindres! Cependant elle se sentait l'objet d'un culte, elle se doutait ({u elle flattait l'orgueil de son père et aussi le mien.
« Flélas! c'était le co722me/2ceœe7]/f/e la un; car je fus envoyé à Paris au collège Louisle-Grand, pour y faire sérieusement mes études.
« Cependant, aux vacances de chaque année, je la retrouvais, mais elle venait de moins en moins à Avreuil. Pourquoi? Je la pressai de questions, et j'obtins de l'enfant cette réponse, qui me parut cruelle : « Papa me l'a défendu. »
« Comme M'"' Verchères ne m'avait pas défendu la porte de sa boutique, c'est moi qui me chargeais à dessein de toutes les commissions d'Avreuil pour Couleuvre. Ce fut justement cette boutique minuscule qui fut le berceau de nos amours...
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« Aussi les moindres objets composant le mobilier commercial de M""" Yerchères sontils demeurés pour moi les vases sacrés du temple, et l'odeur de la cannelle et de la chicorée me cause encore aujourd'hui les mêmes impressions que les effluves des plus suaves parfums !
« Marie-Louise m'aima avant de donner aucun nom particulier à ce sentiment. Son cœur battait aux champs, quand elle entendait mon cheval; plus doucement, quand j'arrivais au pas; plus fort, quand les pieds ferrés de ma monture au galop battaient la mesure à trois temps sur les cailloux du chemin.
« Dans l'attente de l'apparition souhaitée, elle soignait sa coiffure et son humble toilette. Elle aurait rougi que son Jacques la trouvai sans un bout de ruban noué en ceinture sur sa camisole blanche du matin, sans une fleurette dans les cheveux, enfin sans que ses petits sabots fussent noircis et luisants. A ces riens se bornait la parure de la jeune fille, les jours ouvrables.
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« A chaque retour au pays, je me demandais : Qu'est-elle devenue? Demeure-t-elle encore à l'angle des routes, dans cette masure dont la porte montrait aux passants quelques marchandises disputées à la poussière et aux mouches, à travers des morceaux de vitres posés sur l'embouche de caisses ou de sacs ouverts. Reverrais-je le petit écriteau bleu portant en lettres blanches : Café noii\ et celte pyramide formée par des cubes de savon de Marseille? Risibles et touchantes circonstances d'un véritable amour!
« Dès le lendemain de mon arrivée à Avreuil, je courais au village; mais je n'approchais pas de la boutique de Verchères sans un malaise qui tenait à la froideur de la mère. Son accueil était poli, mais glacial. Cela jetait comme un crêpe sur la joie qui brillait dans les yeux de Marie-Louise et dans mon cœur.
« Aussi préférai-je bientôt un entretien plus fugitif, mais plus intime, plus tête h tête avec mon amie. Du côté des champs, la palis
sade en bois qui formait la petite cour, était à peine à hauteur d'homme, en sorte qu'à cheval, je dépassais la clôture de toute ma taille, plongeant ainsi par la fenêtre ordinairement ouverte près de laquelle Marie-Louise travaillait. Un sarment de vigne contournait le bord de cette fenêtre, et à l'un des angles de la baie, pendait la cagette où sifflait un bouvreuil. Je saluais de quelques propos joyeux mon amie à son travail, et, s'il n'y avait personne en vue, je lui envoyais un baiser, qu'elle me rendait de loin.
« Par-dessus le grillage en bois, à travers la fenêtre ouverte, nous nous sommes dit, des yeux, du cœur, de la bouche aussi, à la dérobée, les choses les plus chastement tendres, sous la forme badine, enfantine, avec une larme aussi quelquefois.
« La plus grande hardiesse de nos causeries était loin du libre essor du poète oriental, auteur du Cantique des cantiques; elle ne dépassait pas une allusion à ce jeu de la marelle qui nous avait divertis tout enfants.
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« La dernière case de ce jeu est le paradis terrestre; on s'y repose d'avoir fait à clochepied le reste du trajet.
V Or, quand nous accomplissions ce pèlerinage à cloche-pied, nous mettions une chaise de cuisine dans le paradis terrestre et, arrivés là tout essoufflés, nous nous asseyions, moi sur la chaise, la petite Marie-Louise sur mes genoux. Nous nous embrassions; on aurait pu imaginer des anges à notre place ; il n'y aurait eu entre eux ni plus ni moins !
« C'est de ce souvenir enfantin que nous parlions elle et moi, quand je lui disais pardessus la grille à couleurs :
c — Nous ne jouons plus à la marelle?
« — Quel dommage, n'est-ce pas? répondait-elle en riant. Eh bien! sautez avec votre cheval par-dessus la grille et vous reviendrez au paradis terrestre. . . .
« Encore une impossibilité! Alors je lui jetais jusque sur les genoux une branche de fleurs cueillie — chemin faisant — pour elle.
Elle en détachait une fleur qu'elle me tendait après l'avoir portée à ses lèvres.
« J'ai un tiroir rempli de ces Heurs!...
« On a fini par jaser de ces rendez-vous d'une minute.
« Je n'étais pas homme à plaisanter sur la réputation de cet ange. Ce fut l'arme dont, bien à regret, ma mère se servit pour arrêter les progrès de cette mutuelle passion.
« De retour à Paris, pour achever mon droit que j'avais commencé à dix-huit ans, au sortir du collège, je cherchai des distractions à mon amour pour Marie-Louise, mais je n'en trouvai de réelles que dans le travail. Les plaisirs faciles ont toujours été pour moi un objet de répulsion. Que de fois, après les avoir goûtés, je me suis surpris écrivant h Marie- Louise, pour en effacer la honte. C'était un voile que je jetais entre les misères de la volupté banale et moi. Ces lettres que j'écrivais à l'absente, je ne les envoyais pas. Une fois cependant, à la veille de mon dernier examen, ne pouvant, à moins d'être un sylphe,
courir, sur le fleuve du Tendre, une bordée de quatre-vingts lieues, de la rue de Tournon à Couleuvre, je jetai, en tremblant, dans la boîte aux lettres, une épître brûlante pour Marie-Louise. Elle m'est revenue à deux jours de là portant deux timbres ; l'un que j'y avais collé pour l'affranchir, l'aulre servant de clôture à l'enveloppe, qui, ouire ma propre lettre, contenait sur un papier séparé ces mots :
« Marie- Louise vous remercie de votre « souvenir et moi pour elle. Mais elle ne sau- « rait y répondre. Elle quitte le pays; elle va « se marier. »
« Point de signature; l'écriture était celle de Verchères.
« En relisant ma lettre à Marie-Louise deux jours après son envoi et le succès de mon examen, je rougis, en songeant que je lui proposais de l'enlever, de l'épouser, coûte que coûte... et que son père avait vu cela! Pas un mot pour me tancer de mon audace, mais cette parole plus significative et plus mortifiante que toutes les mercuriales d'un
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père olTensé : « Marie-Louise va se marier! » « Je tombai malade. Le docteur Meursault passa plus d'une nuit à mon chevet, rue de Tournon.
« Quand je recouvrai la santé, j'étais calme, mais à la condition de ne pas songer à Marie- Louise infidèle. Et là était justement la difficulté. Retournerais-je au pays? Il était désormais désenchanté pour moi! Cependant, l'amour filial l'emporta. Mes bons parents me firent, comme de coutume, le plus tendre accueil, mais je je vis bien qu'ils savaient tout, à l'attention qu'ils eurent de ne plus jamais prononcer le nom de Marie-Louise devant moi!... »
Voilà ce que relisait Jacques dans ses souvenirs intimée, mais il pouvait se dire : « Marie est veuve ! L'obstacle à mon bonheur, le principal, a cessé d'exister! »
L'achat de la DagueparVerclières sembla à la famille de Valigny le coup le plus funeste. 11 fixait définitivement à la porte d'Avreuil cette famille d'artisans dont M. de Valigny ni sa femme n'avaient l'idée de se plaindre, mais dontla fille avait tourné la tête à Jacques, au point de le rendre insensible en apparence aux innocentes avances de M'" de Grôsne. L'union avec la famille du magistrat ne pouvait que les flatter. Jacques y aurait trouvé le bonheur. C'était demeurer dans sa sphère! Adieu tout cela!...
L'amitié de Rodolphe était une distraction ; mais Jacques ne pouvait prendre pour confi-
dent de son iriclinalion le frère de la jeune fille à laquelle il ne songeait plus, et R.odolplie ne pouvait parler de Marcelle à Jacques!
La bague retrouvée fut le sujet d'une conversation un peu plus prolixe que de coutume avec ses hôtes. Ignorant le drame où Marie-Louise avait joué un rôle, Rodolphe n'avait aucune raison de cacher aux Valigny que Jacques l'avait accompagné à la Dague. M"'° de Valigny frémit en apprenant que son fils y avait rencontré la jeune veuve et qu'ils avaient causé ensemble, hors de la présence de Piodolphe et des Verchères. Rodolphe risqua même cette laconique, mais significative appréciation : Personne séduisante, paraissant au-dessus de son état!
Jacques se demanda, avec angoisse, s'il devait se réjouir de cet hommage rendu à Marie-Louise, ou s'il devait voir en Rodolphe un compétiteur. Il fut dès ce moment plus attentif aux paroles et aux agissements de son hôte.
Or il arriva à Rodolphe de retourner aux
environs de la Dague, Jacques le sut, parce qu'en province tout se remarque et se redit. Il en résulta une certaine fermentation dans sa tête : l'incubation de la jalousie.
Un incident singulier vint jeter une complication dans cette situation déjà tendue.
M"'" Verchères, à qui son mari ne cachait rien, avait appris, de lui, la visite de Rodolphe et de Jacques. Aussi entreprit-elle 3Iarie-Louise pour savoir exactement ce que Jacques avait dit.
Marie-Louise hésitait. Enfui elle répéta, mot pour mot, deux courtes phrases échangées entre elles et son ancien ami :
— N'êtes-vous pas libre désormais ?
— Gomme vous, mais pas plus que vous, Jacques.
Elle avoua même que ces mots étaient venus à la suite d'une scène d'attendrissement et de larmes, dans la chambre écartée où, après deux ans de séparation, elle et lui s'étaient trouvés un instant seuls.
M""^ Verchères eut un sourire de triomphe.
Non seulement Jacques aimait toujours Marie-Louise, mais il la recherchait en mariage!
M"" Verchères se figurait que tous les préjugés de caste tomberaient devant le million d'héritage quifaisait des enfants Verchères les matadors du canton de Lurcy! M. et M"'" de Valigny ne pouvaient ignorer l'ouverture faite à la jeune veuve par leur fils. Delphine se trouvait debienpeu d'initiative depuis quelque temps... Jamais Verchères, livré à lui-même, ne se serait décidé à acheter le château de la Dague, dont il avait cependant envie!
Delphine avait de l'orthographe, si elle n'avait pas de style. A Fécole des sœurs ({u'elle fréquentait assidûment à Paris, quand elle était gamine, celte fille d'un ouvrier typographe, avait remporté des prix de français. Elle se mit à composer en secret une lettre qui devait, dans sa pensée, renverser la dernière barrière. Après mille tergiversalions, elle s'arrêta à la rédaction suivante, qui lui demanda une semaine de travail clandestin :
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« Madame de Vdlnjny, ù Avreuil .
« Madame,
« Vous savez que mon mari et moi nous avons vu avec peine l'aLtacliement de nos enfants l'un pour l'autre.
« Nous n'avons jamais rien fait pour l'encourager. Et même nous avons marié notre fille, contre son cœur, espérant qu'elle oublierait M. Jacques. Gela n'a servi de rien et M. votre fils a pu vous dire les ouvertures qu'il vient de faire encore à ma fille, en visitant notre propriété, sans attendre la fin de notre deuil. M. Verclières ne sait pas ce qui s'est passé, et, pour lui épargner de nouveaux chagrins, je me garderai de lui en parler aussi longtemps que M. Jacques n'aura pas fait connaitre positivement ses intentions, que je crois, comme toujours, honnêtes. Du reste, elles n'ont plus rien qui choque, vu que notre fille est devenue un assez
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bon parti. A force de voir pleurer ses enfants, on finit par souhaiter, en bons parents, ce qu'ils désirent, quand même on se serait sans cela décidé autrement! Enfin M. Jacques n'aurait pas dit ce qu'il a dit, si ce n'était pas sérieux! Il est trop bon pour avoir voulu plaisanter avec le sentiment que Marie-Louise conserve pour lui. Je suis, madame la baronne, votre très humble servante. »
On imagine aisément l'impression de tristesse et de dépit que la lecture de cette lettre produisit sur M'"' de Valigny. Elle transmit aussitôt la lettre au baron. Celui-ci fut hésitant et consterné. La lettre ne s'expliquait pas sur ce que Jacques avait pu dire à Marie- Louise; il n'y avait d'autre parti à prendre que de le demander à lui-même.
Le jeune homme avait dû céder simplement à un attendrissement soudain, à la vue de celle qn'il aimait encore, et il ne pouvait être blessé de l'interrogatoire résultant d'une indiscrétion commise.
Jacques le fut cependant dès que son père,
désirant atténuer cette douleur pour lui, lui eut tendu la lettre, sans y joindre aucune réflexion.
M. de Valio-nv vit aussitôt s'accentuer, dans la physionomie si franche de Jacques, une colère que celui-ci eut peine à contenir. Ses poings se crispaient ; il rougit et, rendant la lettre à M. de Yaligny, il affima n'avoir rien dit à Marie-Louise,. qui fût destiné à produire un pareil éclat; qu'au surplus il se chargeait de répondre non pas à M"'" Yerchères, mais à sa fille, et de bonne encre!
— Prends garde, objecta M. de Yaligny, tu ne t'es que trop avancé déjà!
— La retraite que je vais opérer, répliqua le jeune homme, sera cette fois décisive; vous pouvez compter sur moi, mon père! Du reste, pour vous tenir en dehors de tout cela, ainsi que ma mère, je ne parlerai, croyez-le bien, qu'en mon nom!
— Tu es dans ta vingt-sixième année, dit encore le gentilhomme en souriant ; ainsi tu es en âge d'agir et d'écrire sans lisières. Ce-
pendant, réfléchis bien, avant de rompre. Si tu dois pleurer Marie-Louise comme tu n'as cessé de le faire en secret, depuis qu'elle avait formé un autre lien, j'aimerais mieux... oui, j'aimerais mieux... et la mère certainement aussi, l'entendre dire que tu veux Marie- Louise pour femme! Mais voici mon impression. Je tiens M. Verclières pour un galant homme, au-dessus de sa condition. Je liens M"" Verclières pour une personne grisée par la fortune. Enfin, je suis sûr que leur tille, quoique irréprochable, l'apporterait à la longue, surtout après avoir été unie à un... rustre, la somme de petits dégoûts inhérents à un certain milieu populaire et qui détruit le bonheur conjugal, aussi sûrement que les plus grosses infidélités! On ne change point impunément de milieu. Celui de ces braves gens n'est pas le nôtre. Le trésor d'un nabab découvert par eux dans le fond d'un baril de harengs ou dans le sable de la Bieudre, ne modifierait rien! Cependant tu es libre, absolument libre. Nous subirons, pour ton bon-
heur, les sacrifices qu'il le plaira de nous imposer!
Jacques écoutait d'une oreille, ou plutôt déjà il n'écoulait plus son père; pour toute réponse, il l'embrassa. Puis il se mit à préparer la réponse, qu'il croyait devoir faire à Marie-Louise.
Ce que fut cette réponse, il ne le dit à personne. Par quelle voie fut-elle remise à la jeune veuve? Nul ne le sut. Le fait est qu'elle ne fut ni interceptée, ni portée à sa destination en présence de ses parents. On peut, d'après ce qui s'ensuivit, penser que Marie- Louise était seule à la Dague.
Toujours est-il qu'effarée, affolée, elle sortit du château, sans se rendre un compte positif de ce qu'elle faisait.
C'était au déclin du jour, dans une saison où la nuit vient déjà de meilleure heure. Elle arriva tête nue, à travers bois, et peu visible à cause de la couleur noire de ses vêtements, au bord de l'étang Billot, dont la nappe argentée semblait un linceul préparé
158 MAIICELLE
pour un pauvre être, las de vivre et de souffrir,
A ceux qui connaissent le site enchanteur de l'étang, et la partie au sud où les taillis bordent presque la rive, ce pli de terrain capitonné de bruyères roses à hauteur de coude, •et baigné sur sa grève fine et satinée, par une onde si pure qu'une plume de cygne y ferait tache, à ceux-là il n'est rien à apprendre de l'espèce de fascination que subit Marie- Louise.
— Mourir! murmura- t-elle en fermant les yeux. Mourir!.-..
Elle roula sur la pente. L'onde la couvrit et l'enveloppa sans un murmure. La mort la prenait comme un souffle de brise saisit et emporte un frêle oiseau !
A la même heure, Rodolphe de Crosne, qui rêvait de devenir propriétau'e du moulin et de Fétang Billot, côtoyait la rive de cette belle nappe d'eau pure bordée au tiers par les taillis de Soussarin et aux deux tiers par la forêt de Champroux. Enveloppé dans son manteau, il épiait le lever de la lune. A quelque distance, entre les fuseaux d'une svelte colonnade de jeunes arbres, on apercevait dans Soussarin l'étoile rouge d'une charbonnière en feu et la chevêche voletait de branche en branche, en poussant à de courts intervalles un cri d'appel auquel une autre chevêche ne tardait pas à répondre.
Rodolphe avançait ainsi tranquillement, en
IGO MARCELLE
se recueillant dans la contemplation de la nature, quand, au détour d'un méandre, après avoir enjambé un saule à demi déraciné, il remarqua, presque à fleur d'eau, un objet étrange et volumineux de couleur noire.
Cet objet ne bougeait pas, mais son immolité était récente, à en juger par le sillage circulaire qui ridait l'onde, avec cette chose pour centre et point de départ.
L'effort suprême, la dernière convulsion d'un noyé avait dû produire ce sillage... Rodolphe ne (it qu'un bond jusqu'au point le plus rapproché de l'objet englouti. En un clin d'œil il eut jeté son manteau, il s'élança, plongea pour saisir ce qu'il voyait!... Un moment après, il ramenait le corps d'une femme et le déposait sur la grève. La femme était Marie-Louise Verchères!...
Elle était privée de sentiment; mais la lutte physique contre l'asphyxie venait à peine de cesser. Rodolphe aurait perdu un temps précieux à appeler du secours. Il fit ce qu'il avait vu faire en pareil cas à des médecins :
il inclina le corps de façon à faciliter Févacualion de l'eau 'par la bouche, et ouvrant, déchirant, quand ils résistaient, les vêtements de la noyée, il la frictionna avec énergie; il lui insuffla l'air de ses propres poumons, en opérant sur sa poitrine d'énergiques pressions. jNIais comme il n'obtenait aucun résultat, il allait recourir au cruel moyen qui consiste à brûler de distance en distance le dos du noyé, de chaque côté de la colonne vertébrale, et se servir, pour cela, d'une boîte d'allumettes qu'il avait sur lui... Avant l'application de ces moxas, Marie-Louise tressaillit, soupira... Elle vivait encore.
Craignant alors pour elle le froid de la nuit, il oublia qu'il était trempé des pieds à la tète pour la couvrir de son propre manteau.
A peine les soins ingénieux de Rodolphe eurent-ils complètement ranimé la jeune veuve qu'elle parut excessivement troublée et effrayée de l'état où elle se trouvait, et de la compagnie de ce personnage.
Sous le manteau ([iii la couvrait, Marie- Louise se sentit presque nue. Ses plus intimes vêtements étaient déchirés, arrachés. Tout son buste était livré aux regards de son sauveteur, de la nuque à la ceinture, et tandis que, d'une main, Rodolphe soutenait le manteau au-dessus de la ceinture de la ieune femme, son autre main la frictionnait encore.
— Monsieur, que faites-vous? balbutia-telle en repoussant cette main d'un geste impérieux.
Rodolphe obéit à l'injonction avec le respect d'un homme bien élevé et il se hâta d'expliquer à Marie-Louise ce qu'elle ne paraissait pas comprendre, puis il lui adressa de tendres reproches sur une imprudence, qu'il évita de qualifier de suicide, car il ne savait encore à quelle cause précise attribuer la chute de Marie-Louise dans l'étang.
La première pensée de la jeune veuve fut pour ses parents, évoquée par son repentir ; car elle condamnait déjà son action, rappelée
qu'elle était, par la réflexion, aux réalités de la vie.
— Merci mille fois, monsieur, de m' avoir sauvée, merci pour mon père!... Mais comment cacher à tous les yeux ce qui m'est arrivé?... Vous êtes mon sauveur, mais éloignez-vous, je vous en prie... Si l'on nous voyait...
En même temps Rodolphe dont les dents claquaient de froid, mais qui ne pouvait reprendre son manteau, regardait l'étoile rouge de la charbonnière... II y avait là un feu superbe, un sûr moyen de se réchauffer, de se sécher. Sans plus s'embarrasser des convenances, il allait charger Marie-Louise sur ses épaules et l'y porter roulée dans le manteau... Un bruit de voix et de pas sur la berge de l'étang coupa court à ce projet.
Au clair de la lune, qui venait d'émerger du bord de l'horizon, arrivaient trois chevaux chargés de sacs et conduits par trois hommes dont l'un était le meunier de Billot et les deux autres ses garçons.
104 MAHCKLLE
Celui-ci, qui marchait à côté de son cheval, en chantant un air de bourrée, examina le groupe avec une attention inquiète d'abord, puis narquoise.
— Quelqu'un là? dit l'un des suivants, qui se balançait, jambe de ci, jambe de là, sur le dos de sa monture, en fumant sa pipe.
— Nenni! répartit son chef de fde, y n'y n personne !
Puis Marie-Louise et Rodolphe purent entendre un rire étouffé, tandis que les trois meuniers poursuivaient leur chemin.
Il était impossible que ces paysans n'eussent pas reconnu Rodolphe, sinon sa compagne. Y n'y n personne était un commentaire plus fâcheux que la question la plus simple adressée au groupe dont les meuniers venaient de constater la présence. Il aurait mieux valu que les meuniers vinssent offrir leurs services, que le sauveteur aurait accueilHs, en les limitant.
Rodolphe essuya le rire moqueur des trois
paysans, comme on essuie une décharge, quand on est désarmé.
Le danger était le même du côté de la charbonnière, et pourtant il fallait y aller. L'angoisse et le malaise des deux jeunes gens devenaient insupportables. Rodolphe se rajusta comme il putet, laissant Marie-Louise enveloppée dans le manteau, il marcha résolument vers la charbonnière.
— ^lonsieur, dit le charbonnier, dès qu'il vit M. de Crosne à portée de la voie, voudrait trouver qiieuque moyen de reconduire la néyée à Couleuvre chez ses père et mère ?
Cette question à brûle-pourpoint démonta presque l'ancien lieutenant de cavalerie. Ainsi, dès avant la c/ausse des meuniers, le charbonnier était au courant; sans bouger du sommet de sa pyramide de bùclies, il avait tout remarqué, tout vu! Après tout, mieux valait pour Marie-Louise et pour Rodolphe la vérité que la calomnie.
— Pourquoi monsieur n'a-t-il pas em-
pléyé le meunier qui passait? La chose était facile!
Question embarrassante. Rodol})he aurait fait cela, si la jeune femme avait été vêtue.
— Écoutez, mon brave, dit Rodolphe; nous n'avons pas le loisir de discourir. Le temps presse. Vous savez ou vous ne savez pas qu'une femme est tombée à l'eau, et que je l'ai repêchée. Avez vous ici près votre charrette et un cheval'à y atteler?
— J'ai ce qu'il faut; venez!
Le charbonnier prit le bras de Rodolphe et le mena à cinquante pas de là. Le bonhomme avait une douzaine de mulets qui passaient en maraude dans le taillis.
— Choisissez, monsieur ! ajouta le charbonnier en montrant le troupeau à Rodolphe.
— Avez-vous une selle ou un bât? demanda Rodolphe? Tenez, ajoula-t-il, en mettant une pièce d'or dans la main du charbonnier, procurez-moi lestement l'un ou l'autre.
— On a de tout ça, répliqua le paysan. Ce
sera bientôt prêt, mais si vous ameniez cette pauvre petite Chabcignot ici, elle se sécherait au feu de ma charbonnière, comprenezvous?
Rodolphe répondit par un signe de refus poli.
Et tandis que le charbonnier harnachait un mulet tant bien que mal, Ptodolphe, retourné sur la berge, aidait Marie-Louise à se rajuster. Mais elle ne voulut jamais consentir à s'approcher de la charbonnière. Elle demeura blottie dans le manteau, tandis que Piodolphe retournait quérir la monture. Il mit la jeune femme en selle et il guida à travers bois le mulet vers Couleuvre.
Neuf heures sonnaient au clocher du village quand un homme harassé de fatigue et dont les vêtements collaient encore à ses épaules aborda la maisonnette de Verchères.
Les volets étaient mis à la boutique, mais a porte était entr' ouverte. Piodolphe la poussa légèrement et vit, au fond, la mère, à peine éclairée par le feu do l'àlre, et qui
les marci::lle
sanglotait sans bruit. A pareille heure, tout dormait dans le village ou, du moins, chacun était clos chez soi. Mais il y avait, chez Tépicière^ une agonie incompatible avec le repos; une mère qui ne savait ce qu'était devenue son enfant! Et dehors, probablement, Verchères courait de côté et d'autre, demandant si l'on avait vu sa fille... s'il osait seulement demander cela!
— Madame, dit Rodolphe d'une voix qu'il s'efforça de rendre aimable et gaie, je vous apporte de bonnes nouvelles de votre enfant.
]\jme Verchères bondit et ne fit qu'un cri.
— Où est-elle?
— Ici près, madame!
Delphine courut à la porte.
— Permettez, madame! Sachez d'abord ce qui est arrivé!
En trois phrases il raconta, ou plutôt il inventa que M™= Ghabagnot, en suivant le bord de l'étang Billot, avait glissé, était tombée à l'eau, et que lui, Rodolphe, passant par là, lui avait sauvé la vie.
— Alors, VOUS êtes venu m' avertir, monsieur? Mon Dieu, je ne vous connais pas, mais que de remerciements! Conduisez-moi où est Marie-Louise. Il faut des vêtements secs, je les lui porte !... et vous-même, monsieur, vous êtes trempé! Il y a de quoi attraper le mal de la mort!
Delphine Verchères allait, venait, prenait des habits pour sa fdle, offrait à Rodolphe une place au foyer, puis hâtait le départ...
— Et Verchères!... Le père qui cherche Marie-Louise! Il faut l'avertir qu'elle est retrouvée! Mais où le prendre? Il en mourra, bien sur!
Au moment où Delphine et Rodolphe allaient sortir ensemble, une femme vêtue d'un long manteau d'homme qu'elle relevait, en s'y drapant, pour pouvoir marcher, s'encadra dans la porte : c'était Marie-Louise.
Impatiente de revoir sa famille et de se soustraire à tous les regards, elle avait abandonné à la lisière du bois le mulet, qui l'a-
vait amenée, et elle arrivait à la maison, sans avoir rencontré personne.
Rodolphe avait accompli sa mission. Il eut hâte de se soustraire à la reconnaissance des Verchères et aux pièges que les transports de Delphine tendaient à ce mutisme de commande qu'il envoyait maintenant à tous les diables. Il reprit son manteau et s'esquiva.
Mais comme il marchait rapidement vers Avreuil, il remarqua, venant en sens contraire, Verchères qui marchait encore plus vite que lui. Le père était haletant et sans que Rodolphe pût voir distinctement les traits de son visage sous un chapeau rabattu, il était évidemment désespéré :
— Pardon, monsieur, lui dit M. de Grôsne, aucun malheur n'est arrivé. Votre fille est chez vous avec sa mère.
Verchères s'arrêta.
— Ma fille?.., x\h! merci, monsieur!
Et il reprit sa marche, en doublant le pas. Rodolphe gagna sa chambre, sans avoir
rencontré personne, sinon les chiens de garde du château, qui le reconnurent et qui aboyèrent à peine. Il changea de tout. Jacques, qui avait entendu marcher, vint s'informer des nouvelles de son hôte. Rodolphe le reçut d'un air riant et dans un costume qui ne trahissait plus rien de son aventure ; l'exercice violent auquel il s'était livré le sauva d'une indisposition, conséquence inévitable, sans cela, du bain froid qu'il venait de prendre.
— Vous auriez des amours heureuses dans le voisinage, dit Jacques en s'efforçant de plaisanter, que vous n'auriez pas l'air plus jovial.
— N'est-ce pas? répondit M. de Crosne.
— Inutile de vous demander si votre belle est brune ou blonde? Par discrétion vous ne me le diriez pas.
— Je serais fort empêché de vous le dire, mon ami, quoiqu'il fasse un assez beau clair de lune !
— Mais voici des bottes de chasse aussi
mouillées que si vous reveniez de l'affût aux canards sauvages.
— Il n'y a vraiment que le fusil et la giberne qui manquent! Mais, en effet, les canards vontarriver prochainement par bandes nasillardes!... Nous pourrions, un de ces soirs, en tuer quelques-uns, quand ils s'abattent sur les étangs pour la nuitée ! Pour aujourd'hui je vous demande la permission de me coucher; je suis las et je tombe de sonmieil.
— A votre aise et bonsoir, Rodolphe! dit alors Jacques, en prenant congé de M, de Crosne.
C'était, de longtemps, la dernière fois que les deux amis se tendaient la main!