‹ La vie de Ch. Paul de KockChapitre 18 sur 24 · LA BONNE QUI AIME LES BONS AUTEURS · texte numérisé non relu

LA BONNE QUI AIME LES BONS AUTEURS

a Elle savait la cuisine.

« Et pourtant les rôtis étaient nrùlés, les sauces tournées, les légumes manques.

« Et elle ne bougeait pas de sa cuisine.

« Je résolus de percer ce mystère — et j'appris la surprenante rérité.

« Julie aimait la littérature...

« Elle dépensait ses gages en romans à quatre sous et en journaux de romans illustrés.

« Le poulet brûlait durant une lecture des Mohicans de Pans.

« Le poisson se desséchait pendant l'absorption de la Jeunesse du roi Henri.

« La crème se décomposait, tant elle était subjuguée par les Mystères de la Morgue.

« Elle pensait à d'Artagnan quand elle oubliait de mettre du sel dans son ragoût — ou à Jean-le-Diable quand elle mettait trop de poivre.

« Je fus obligée de chasser cette amante des poétiques fictions et de la rejeter dans la réalité.

« J'eus encore, me dit madame Galuchard,

LA BOXNE QUI FAIT SON SALCT.

« Elle n'était jamais à ses fourneaux; les cuivres n'étaient jamais frottés... les tapis n'étaient pas secoués — le potau-feu n'était pas écume.

« Quand on lui demandait pourquoi elle n'avait pas fait le salon, elle répondait : Fêtais à la messe.

« Quand on s'apercevait que la couverture des lits n'était pas faite, elle répliquait : fêtais auas o//

« Parfois elle excusait six heures de fugue en disant : C'est aujourd'hui saint Pancrace ou sainte Cunégonde.

« Elle renversait la marmite à Vigiles et faisait cuisine buissonnière aux Quatre-Temps.

« A toutes représentations elle répliquait : Je veux faire mon salut.

« Comme je m'aperçus qu'elle faisait son salut aux bals du Vieux-Chêne et de l'Élysée-Montmartre , je renvoyai cette sainte, afin que ma maison profane, qu'elle avait affamée, ne nuisît pas à sa canonisation.

« Madame Galucbard me parla aussi de la bonne qui use le savon de sa maîtresse, — de la bonne qui laisse tomber l'enfant dans le bassin du Palais-Royal, — de la bonne qui fait, chez la portière, partie du congrès des bavardes, — de la bonne qui boude, — de la bonne qui donne des thés dans le salon aux domestiques de la maison, quand la maîtresse est au bal, — et de cent autres variétés de défectueuses qui ont fait le chagrin de sa vie...

« Je fus longtemps à m'extasier sur le malheur de ma confidente; car enfin, j'ai rencontré un grand nombre de bonnes, vives, accortes, propres, honnêtes, intelligentes, gaies sans familiarité, religieuses sans bigoterie, coquettes sans méchantes intentions — et cultivant la littérature sans pi cil pour le godiveau...

« Je racontais mon étonnement à une daine de grande distinction qui garde vingt ans ses domestiqnes et en esl adorée...

« — Votre plaignante, me dit-elle, a changé de bonnes cent fois en dix ans.

« — Elle l'avoue.

a — Elle aura été intolérante, exigeante, avare, revécue.

Les capitaines font des soldais avec les paysans les plus rebelles. Les bons maîtres font les bons valets...

« Alors la dame, avec sa perspicacité d'esprit ordinaire, devina pourquoi madame Galuchard l'enrichie, madame Galuchard, dont l'origine se perdait dans la nuit des temps; madame Galuchard , que son mari avait prise dans une condition très-honorable, mais très-humble, était si difficile en matière de bonnes.

« Les renseignements que je pris après le jugement de mon charmant oracle confirmèrent sa révélation point par point...

« C'est qu'aux jours de ses débuts dans la vie... avant d'avoir Marie, Julie, Yvonne, Rosalie ou Gothon à son service,

« Madame Galuchard avait été... bonne elle-même! »

L'article ci-dessus fut montrée à Paul de Kock par un ami commun.

11 le lut... et sourit. Ce sourire était plein de bonté, de grâce, et disons-le... de commisération.

C'est avec la conviction de compléter, mieux qu'avec

un autre moyen, ma tâche qui consiste à rappeler Paul de Kock le plus complètement possible, que j';u butiné dans

son œuvre, ramassant de çà, de là les fleurettes qui peignent le mieux son caractère.

Dans tous les temps de sa vie, Paul de Kock a consacré de longues heures au travail.

Il écrivait quatre ou cinq heures par] jour, sans maux de tète, sans dégoût, presque sans fatigue.

11 eût pu dire, comme son Muletier :

Un rendez-vous Loin des jaloux

A mon âge, Ce n'est pas sage ; Pourtant mon cœur n'a nulle peur.

La mort est venue frapper Paul de Kock, alors qu'il semhlait avoir encore de longue^ années à vivre. Voici un compte rendu de ses funérailles.

« Dès deux heures, une foule nombreuse et appartenant à toutes les classes de la société se pressait aux abords du domicile de celui qui fut le plus charmant de nos conteurs. Au second étage, dans une chambre d'apparence modeste, ornée seulement de tableaux, souvenirs de famille, était placée la bière, recouverte d'un simple drap noir frangé d'argent, sur lequel des mains amies avaient déposé quel-

ques roses. Un pasteur protestant a prononcé auprès du cercueil des paroles émues, puis la bière a été transportée dans le corbillard , et le funèbre convoi s'est mis en marche.

« Parmi ceux qui sont venus rendre à l'auteur de Georgette un dernier hommage , nous avons remarqué MM. Grange, Lartigues, Bertall, Belmontet, Eugène Cogniard, notre aimable confrère M. de la Bédollière, et au nom de la société des auteurs et compositeurs dramatiques, M. de Najac. M. Henri de Rock, fils du défunt, conduisait le deuil.

« C'est au cimetière de Belleville, petit cimetière plein de calme et de recueillement, avec de grands ^peupliers verts ensoleillés, retentissant de chants d'oiseaux et des fleurs sur toutes les tombes, que le corps a été déposé.

« Après un discours du pasteur, qui s'est tiré de sa besogne (assez épineuse, il faut en convenir) au moyen de la parabole de l'Enfant prodigue, délicatement appliquée au défunt, M. de Najac a caractérisé rapidement, et avec un rare bonheur d'expression, le fin talent d'observateur et les qualités toutes rabelaisiennes de Paul de Kock, celles qui ont fait la popularité européenne dont il jouit.

« Dans ses œuvres, dit l'orateur, les archéologues de l'avenir pourront retrouver les mœurs de toute une génération dont il ne restera bientôt que le souvenir rapidement éteint.

« Paul de Kock n'était pas décoré, mais son nom était inscrit depuis longtemps, et pour toujours, à l'Officiel de l'avenir.

« On s'est séparé au milieu d'une émotion profondement

sincère. C'est que tous sentaient bien que l'on venait de perdre un des derniers représentants de l'esprit gaulois dans ce qu'il a de plus incontesté et de plus prestigieux la verve humoristique, le rire sans fiel et la gaieté souriante.

« CH. AUCHER-FOULP. »

M. Théodore de Banville a consacré au défunt les lignes suivantes :

« Moi aussi, je veux dire un dernier adieu à ce joyeux et charmant esprit qui vient de nous quitter. La joie ! telle fut en effet le don si merveilleux et si rare que posséda entre tous l'inépuisable romancier Charles-Paul de Kockj et c'est par là qu'il tient aux poètes les plus illustres; c'est par là qu'il y eut dans son rire quelque chose du grand rire de Rabelais ; c'est par là qu'il y eut dans ses veines une goutte du sang de Molière. Il savait rire et il savait faire rire les autres, sans contrainte et sans colère; car son cœur ne s'était ni irrite ni endurci devant le spectacle de la vie amère et furieuse. !1 n'ignorait ni le crime, ni le vice, pour lequel il avait plus de pitié encore que de haine; niais doué à Sun berceau par quelque fée bienveillante et pleine de e, il lut avait été accordé de voir surtout la toujours renaissante et délicieuse comédie de l'amour, el c'est pourquoi s'attache à son œuvre une idée persistante de jeunesse cr 'Iule et enchantée. Ceux-là seuls sont poètes, a dit un grand écrivain, qui onl pu donner une vie durable à des êtres imaginaires : à ce titre, Paul de Kock mérite autant

que personne le beau nom de poëte; et dans ses livres qui ont charmé la jeunesse de tous, Georgette, Frère Jacques, M. Dupont, André le Savoyard, Le Barbier de Paris, Jean, La Femme, le mari et l'amant, Le Cocu, La Pucelle de Belleville, entre mille types comiques et bouffons qu'il a créés et qui ne sauraient périr, on voit se détacher tout un chœur, tout un peuple de jeunes filles amoureuses qui portent pour jamais sur leurs fronts couronnés de belles chevelures le fugitif éclair de la seizième année.

« Il excellait, en effet, à jeter à travers la folie et à travers les aventures les plus insensées de ses livres improvisés ces jeunes figures qui laissent dans l'âme du lecteur un long souvenir ; et comme il fut un génie non-seulement essentiellement français , mais essentiellement parisien, comme il adorait ces environs de Paris fleuris et verdoyants et baignés par des flots argentés au delà desquels il ne faut pas chercher le paradis du monde: Meudon, Frais-Fontaine, Fleury, Romainville, sa patrie d'adoption, Montmorency aux cerises de pourpre, et Fontenay que fleurissent les roses, les jeunes filles de ses romans heureux avaient fait de tous ces pays en fleur le théâtre de leurs fragiles amours, si bien qu'elles en étaient véritablement devenues les fées et les nymphes légitimes, présidant à la floraison des roses et au murmure des froides et joyeuses fontaines! Quand les Prussiens eurent abattu ces bois, détruit ces retraites pleines de baisers et pleines de chansons, et haché ces riants bocages où chantaient le rossignol et l'alouette, le fidèle amoureux de nos campagnes enchantées comprit que sa tâche ici-bas était finie et qu'il n'avait plus qu'à mourir.

a II se serait consolé peut-être d'avoir vu l'ennemi ren-

verser sa jolie maison hospitalière et détruire brutalement ses livres, ses collections, joie et richesse de toute sa vie ; mais il ne se consola pas de voir les environs de Paris dénudés, saccagés, réduits à une pauvreté horrible et privés de leur luxuriante chevelure. 11 se dit qu'il n'avait plus rien à faire dans un monde où les jeunes couples créés par son rêve ne trouveraient plus un arbre ni un chemin d'ombre pour abriter leurs tremblants aveux, et il a fermé ses yeux pleins d'images et de charmantes visions, sans avoir jamais haï ni maudit personne. Hélas ! avec lui meurt bien décidément la folle musc gauloise, au large rire, à laquelle on pardonnait volontiers les mots crus et salés, parce qu'ils voltigeaient entre des dents de neige et de lys, et sur une lèvre rougissante et rose , pareille à une belle fleur de sang ! »

A celte époque, celui qui a écrit ce livre insérait les lignes suivantes dans le journal l'Événement.

>< A Paris viennent d'apparaître de charmants avantcoureurs du printemps.

« Ils ont uni! forme, une couleur, un parfum à eux.

« Ils nesonl m rouges,c )•■ les fédérés,ni vertscomme

1rs royalistes, ni bleus comme les impériaux.

« Ce sonl les lilas.

« \\\ hanneton folâtre, qui a profité d'un jour de soleil pour venir à Paris, bien que la grande cité ne soit pins

capitale, m'a conté ce que les lilas de 1872 se disent entre eux.

« Nul ne contestera l'existence du langage des fleurs.

« Leurs amours, si adorablement mystérieuses, doivent être une imitation des amours des anges.

« Leur arôme est une des grâces de la nature.

« Leurs conversations doivent être curieuses à comprendre, intéressantes à retenir.

« Les lilas causeurs, dont m'a parlé le hanneton loquace, se sont épanouis à Romain ville.

« Le vent soufflait, emportant, comme une carte de visite leurs parfums jusqu'au boulevard Saint-Martin.

« Mais ce qui les étonne, c'est que leur ami, celui qui habitait le n° 8 de ce boulevard, depuis 1821, celui-là n'est pas venu les voir cette année.

« C'était un doux et bon vieillard, sans ambition, sans orgueil, moins sceptique que Béranger qui fut toujours de l'opposition.

« C'est lui qui composa ces vers que nous avons tous chantés dans notre jeunesse :

Qu'on est heureux, Qu'on est joyeux,

Tranquille A Romainville.

Ses bois charmants Pour les amants, Sont remplis d'agréments.

« Il se nommait Charles-Paul de Kock.

« Paul de Kock est mort il y a quelques mois à peine.

'( On a prétendu que, s'il n'a pas été décoré, c'est en raison de l'impératrice qui lui était contraire.

« Paul de Kock n'a jamais demandé la croix. — Sans l'appeler un vain hochet, comme certains esprits forts, il eût préféré, à sa boutonnière, une branche de lilas.

« Et, pour répondre à l'injuste reproche d'immoralité qu'on .'dressait à ses livres, il citait le pape Grégoire.

« Grégoire, le prédécesseur de Pie IX, lisait les romans du romancier français.

« Un diplomate de 1846 se présenta à son audience un beau matin.

« Le pape Grégoire l'interrompit dans son préambule, et, aiuvs lui avoir demandé s'il venait directement de Paris, il lui dit :

« — Corne sta il signor Paolo di Kock?

« — Mais, répondit le chargé d'affaires, il se porte bien

« — J'en suis enchanté, dit le Saint-Père.

« Il > a mieux : à plusieurs reprises le nonce du Pape, à Paris, lii parvenir au solitaire de Romainville L'expression de la considération du Saint-Père.

« Cela n'eûl point été accordé à un conteur immoral et malintentionné.

« Ce que ces lilas doivent savoir — en ces jours où le soleil commence à dorer la banlieue de Paris — c'est que Paul de Kock n'est pas mort tout entier.

« Il a d'abord laissé trois romans : La mariée de Fontenay-aux-Roses , qui vient de paraître ,• puis deux encore inédits : Friquette et les Intrigant*.

« Mais, en sus, il a laissé des Mémoires qui paraîtront en octobre prochain.

a Là, il sera parlé de Pigault Lebrun, de Boïeldieu et d'Hérold auquel Paul de Kock a fourni des livrets d'opéras comiques; du pasteur Marron, car Paul de Kock était protestant. Puis aussi du père do l'historien guillotiné sous la Terreur, et faisant partie de la dernière charrette. 11 sera également parlé des premiers débuts littéraires de l'aimable écrivain.

« C'est lui-même, dans la préface de Georgette, qui nous raconte la peine qu'il eut pour trouver un éditeur.

« J'ai trouvé la copie d'un traité de Paul de Kock que je donne ici comme une curiosité littéraire.

« Entre les soussignés, Cliarles-Paul de Kock, homme de lettres, demeurant boulevard Saint-Martin, n° 8 — d'une part ;

« Et Jean-Nicolas Barba, libraire au Palais-Royal, derrière le Théâtre-Français, n° bl, et cour des Fontaines, n° 7 — d'autre part;

« Il a été convenu et arrêté ce qui suit :

« Art. 1er. M. de Kock vend par ces présentes, en toute propriété, au sieur Barba, le droit exclusif de faire imprimer, vendre et faire vendre les romans de sa composition, intitulés :

« in Sœur Anne, en 4 vol. in-12;

« 2" Monsieur Dupont, en 4 vol. in-12;

« 3° Frère Jacques, en 4 vol. in-12;

a 4° Gustave ou le Mauvais Sujet, en 3 vol. in-l*>;

« 5° L'Enfant de ma femme, en 2 vol. in-12;

« G0 Enfin un vol. in-12 de Contes en vers, etc., moyennant la somme de deux mille francs, qu'il a reçue comptant; lui cédant en outre tous ses droits, et le mettant en son lieu et place pour deux romans aussi âe sa composition, intitulés :

« 1° Mon Voisin. Raymond, en 4 vol. in-12;

« 2° Georgette ou la Nièce du Tabellion, en 4 vol. in-12 (qui sont vendus à différents libraires) et ce, moyennant la somme de mille francs, qu'il a aussi reçue comptant.

« Art. 2. Moi, Barba, accepte Jes conditions ci-dessus stipulées.

« Fait double entre nous à Paris, le 1er novembre 1S24.

« Approuvé l'écriture ci-dessus,

« Approuvé l'écriture,

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