CHAPITRE PREMIER
Il est ordinaire de constater, lorsqu'on analyse avec intelligence la vie des grands hommes, qu'une pensée dominante a inspiré leur carrière, et qu'une œuvre principale a été le but de leurs efforts. Cette pensée qui préside à tout, cette œuvre qui domine sur tout, caractérisent avec exactitude le passage dans l'histoire et la mission au milieu de l'humanité des privilégiés de la vertu ou du génie : elles sont, par conséquent, le point de départ et le point de repère des jugements que porte sur eux la postérité.
Christophe Colomb n'eut qu'une pensée, ne se consacra qu'à une œuvre. Lesquelles? Quand on avait dit, naguère, qu'il se voua à la découverte d'un monde ou d'une route, si l'on veut, qui équivalait à un véritable agrandissement de la carte terresrte, on croyait avoir résumé complètement son rôle et dénoncé ses inspira-
tions les plus hautes. On se méprenait. La découverte des Indes fut pour Christophe Colomb une conception en quelque sorte secondaire : elle entra pour une part seulement, en qualité de moyen, dans un plan plus vaste et supérieur. Loin qu'il se fût voué, comme on l'entend en général, à la Découverte , Christophe Colomb ne tenait , au contraire , à la Découverte que d'une façon subsidiaire.
En 1484, Christophe Colomb débat, avec la cour de Lisbonne , les conditions de la grande entre2)rise : au lieu d'écarter d'une négociation si épineuse, si sujette à insuccès par sa seule nature, toutes les aggravations dangereuses , il la complique , au contraire , de sangfroid et avec une ténacité invincible ; il articule, comme condition sine quâ non de sa coopération, des demandes offensantes aux yeux du courtisan, dures pour le roi, et hors de proportion avec l'humilité de sa situation.
En 1492, dans les plaines de Grenade, Christophe Colomb reprend les pourparlers avec les couronnes de Castille et d'Aragon, juste au point où ils ont échoué avec la cour de Portugal. Il a eu , certes , le temps, les occasions , les moyens , dans cet intervalle de huit années, de s'entendre dire et de comprendre combien les prétentions dont il doubla naguère ses promesses, sont et seront un empêchement, près des souverains, à la réalisation de la Découverte. N'importe! malgré l'expérience déjà faite et ses déductions plus claires que le soleil, de gaîté de cœur, si nous pouvons ainsi parler, il remet en avant toutes ses exigences : il se replace sur le terrain d'autrefois, bien qu'il ait éprouvé que c'est une impasse : il s'y replace et y persiste : et si l'Espagne n'eût pas subi enfin ses inflexibles demandes, plutôt que d'en rabattre, il eût renoncé à toute chance, à
toute volonté d'obtenir de Ferdinand et d'Isabelle l'armement sollicité : il serait allé à la cour de France et, au besoin , à la cour d'Angleterre , recommencer son , cruel métier de coureur d'antichambres. ■P: Là, dans des pays complètement étrangers à ses sympathies personnelles, se serait-il montré moins haut et moins absolu qu'avec le Portugal et l'Espagne, où il avait vécu ses belles années? Évidemment non : en France, en Angleterre, partout, il eût continué de subordonner la Découverte à Facceptation préalable des clauses immuablement arrêtées dans son esprit et sa conscience. Or, ce qui peut être subordonné n'est pas le principal.
La vérité est donc que quelque chose tenait à Christophe Colomb plus au cœur que la Découverte. Quoi? La fortune? L'ambition? La preuve que la fortune et l'ambition n'étaient de rien à Christophe Colomb, ne résulte pas seulement de la facile résignation avec laquelle il supporta toujours, avant comme après le succès, les peines de la pauvreté et les déboires d'une position humiliée. Ce qui aurait dû frapper plus encore, c'est précisément le bon marché qu'il faisait de ses intérêts personnels , en s'obstinant à rendre comme irréalisable, par des complications de sa part essentiellement facultatives, cette Découverte, point de départ nécessaire et seule source possible, pour lui, de la richesse et de l'élévation.
Entre nos passions, une seule, l'amour de la gloire, aurait pu, par ses aspects nobles, avoir prise sur le graud cœur de Christophe Colomb : il fut supérieur à l'amour de la gloire non moins qu'à toutes les autres faiblesses. Il accepte que son nom reste enseveli dans l'obscurité; il renonce à poursuivre l'entreprise qui
doit l'illustrer, aussi longtemps qu'il ne peut pas s'en promettre un résultat distinct de la gloire, et plus cher à sa piété. Tant qu'il n'obtient pas des garanties suffisantes, à son gré, que , les Indes découvertes , il pourra marcher à la conquête de la Terre Sainte, il immole, sans hésitation comme sans murmure, ses aspirations d'inventeur; et tous ces rêves d'illustration posthume qui bercent si doucement les douleurs du génie en butte à l'incrédulité moqueuse, il les immole du même coup avec placidité.
Nous prions qu'on le remarque : il y a dans Christophe Colomb considéré comme révélateur d'une vérité importante, un trait éclatant qui oblige de lui assigner, parmi les inventeurs, une place et un rang uniques. Toutes les fois, en effet, que la solution d'un problème de haute portée a saisi l'esprit soudainement illuminé d'un glorieux chercheur ; à partir de cette solennelle minute de l'illumination, le chercheur n'a plus eu qu'un seul objet en vue : son sentiment le plus impérieux, son invincible désir, son tourment, son idée fixe, ont été de démontrer à la raison générale, de rendre visibles à tous les yeux, palpables à toute main, les vérités nouvellement épanouies sous son regard.
Christophe Colomb a dérogé à cette loi. Pendant de longues années, il sollicite, il importune les trônes et se condamne aux démarches les plus pénibles pour obtenir les moyens de montrer au vieux monde qu'il existe, à l'ouest, par delà l'océan réputé désert et infranchissable, un hémisphère entier; lui offre-t-on ces moyens? il en fait fi, à moins qu'on n'y ajoute des accessoires de parfaite surérogation , et auxquels , pourtant, il attache une importance absolument déterminante. Pourquoi?
Colomb s'était spontanément lié, étroitement enchaîné par tout ce que la parole engagée à Dieu, avec certaines circonstances, a, pour le catholique, de plus strict et sacré : il avait tait un vœu, vœu formel, précis, délibéré mûrement, pleinement consenti , et qui demeura inviolé : le vœu de conquérir à Jésus-Christ, l'une par l'autre, les deux moitiés de la terre; de découvrir les Indes, dans des conditions qui le mettraient à même d'affranchir la chrétienté ; de ne les découvrir qu'à cette fin.
Nous pourrions, à l'appui de notre affirmation, nous prévaloir ici du témoignage positif, quoique, à certains égards, très incomplet et mal formulé, du protestant Washington Trwing. On a pu remarquer déjà qu'il prononce le mot de vœu^ en parlant du dessein de Colomb de délivrer la Terre Sainte. Nous pourrions lui emprunter, dès maintenant, par anticipation, les passages oîi, par la suite, Washington Irwing a exprimé la même pensée dans les mêmes termes. Nous pourrions, en outre, prier le lecteur de se reporter à l'arrivée de Colomb, en 1485, au couvent de la Rabida; de se rappeler le caractère ascétique de la vie qu'il y embrassa, et ses relations avec le saint religieux Juan Ferez de Marchena, son confesseur. L'admiration que le père Gardien conçut alors pour la vertu, plus encore que pour le génie de cet étranger, son hôte, nous laisse peu de doute sur la nature des confidences à lui faites par Colomb. La part active, énergique, décisive, qu'il prit ensuite aux démarches près de la cour d'Espagne, nous nous l'expliquons bien plus facilement par le zèle dévot de contribuer à l'accomplissement d'un xœ'ii^ que par le dévoûment scientifi([ue à une idée , grande certainement, magnifique en promesses pour la religion et le patriotisme, mais étrange aussi, et de nature à imposer,
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pour mille motifs louables, une circonspection craintive, sinon une abstention absolue, au recueillement et à rhumilité du modeste moine.
L'ambition de Colomb fut-elle trop vaste? Il a pu, dans la sincérité de sa foi, se croire, qu<)ique indigne, comme il le remarque souvent, appelé de Dieu, par une vocation spéciale, à réaliser la grande œuvre tout entière : se croire appelé à une noble tâche, quelle qu'elle soit, n'implique nullement, dans un cœur pieux, la présomption. La présomption, c'eût été d'abandonner volontairement une partie de son mandat réputé providentiel ; c'eût été de faire un choix entre des volontés tenues pour volontés d'en-haut : de croire aux unes, de s'y conformer, et de douter des autres, de les rejeter.
" Tout ou rien „ : cette dure et banale locution rend clairement ici une idée sublime. A qui n'admettra pas qu'ainsi se résument, pour devenir une sorte de mandat divin, toutes les aspirations du grand Génois ; à qui doutera que tels aient été, à ses yeux, les termes précis d'une indivisible et indéclinable mission, Christophe Colomb demeurera éternellement, comme il a été jusqu'à ce jour, une indéchiffrable énigme, un composé hétéroclyte des contradictions les plus heurtées. Avant et après la Découverte, en effet, il a désiré la conversion des Indes d'un désir digne d'un apôtre; c'est un fait ; les historiens ne Tout jamais passé sous silence; lors même qu'ils ne le comprenaient pas, ils l'ont constaté; d'un autre côté, cependant, il met en péril, de propos délibéré, la Découverte, et, par conséquent, la conversion, par sa résolution tenace de n'explorer l'Océan qu'à de certaines conditions, réputées inacceptables. Qui expliquera, en dehors de notre explication, cette ano- . malie : tant de zèle et si peu d'empressement ; un pro-
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sélytisme si agissant et en même temps, si facile à prendre son parti de n'agir pas?
L'énigme cesse d'en être une dès qu'on se place au point où nous nous sommes placé.
Nous ferons, pour finir, cette observation : le feu sacré des croisades, en s'allumant dans le cœur de Colomb, à la suite et par l'effet de vingt années de courses et de combats dans la Méditerranée, éleva en lui, dans des proportions infinies, et transforma radicalement, quant au choix des moyens, toutes les idées reçues et suivies depuis Pierre l'Ermite. Colomb inventa, qu'on nous passe le mot, la politique de l'Europe moderne. Il ne lui sufiit plus des chances usées du champ clos contre le Turc. Ce fut, détour immense mais infaillible, à l'ouest et par l'ouest, qu'il rêva de vaincre le Levant. Il fit entrer, en première ligne, au nombre des éléments de la victoire chrétienne, le développement des échanges commerciaux avec le Nouveau Monde. Que fût-il arrivé si Colomb eût trouvé, dans une cour catholique et une nation maritime : Espagne, Portugal, France pu Angleterre, des coopérateurs capables de comprendre, des associés capables d'épouser, dans l'ensemble et les détails , avec l'esprit de suite nécessaire , sa théorie à la fois religieuse et politique, militaire et commerciale? L'Europe eût été, tout entière, aux préoccupations civilisatrices, enthousiastes et catholiques de sa nouvelle voie, lorsque Luther se leva : la réforme eût péri, en naissant, dans une indifférence générale.
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