‹ La vie de Christophe ColombChapitre 9 sur 47 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LONGS DÉLAIS QUE LA COUR d'eSPAGNE FAIT SUBIR A COLOMB. — IL PART POUR FRANCE.

Les conférences de Salamanque eurent pour Colomb l'avantage de mettre en relief son érudition, de révéler sa dévotion dans le centre ecclésiastique le plus considérable d'Espagne, de rendre notoire que de puissants patronages s'étendaient sur lui. Ce résultat ne fut pas étranger aux marques de considération qui, depuis, signalèrent toujours ses rapports avec la cour. Il contracta, dans le palais, les amitiés les plus honorables. Il fut plusieurs fois l'hôte du duc de Médina Sidonia, du duc 'de Médina Cœli et de Quintanilla, grand trésorier de Castille. Santangel, receveur des droits ecclésiastiques d'Aragon; la marquise de Moya, favorite de la reine ; dona Juana de la Torre, nourrice du prince Jean, lui prêtèrent un appui dont la suite du récit fera connaître l'efficacité. Il lui fallut essuyer encore néanmoins les hauteurs de bien des courtisans et les moqueries du populaire. Dans les rues, les enfants, lorsqu'il passait, se frappaient le front du bout des doigts , pour faire entendre qu'il avait le cerveau dérangé.

Les Rois assiégèrent Malaga, en 1487 . Colomb , mandé, se rendit au camp durant l'été ; mais les travaux d'un siège ne permirent pas de renouer les pourparlers au sujet de la Découverte.

Au printemps de l'année 1488, il reçut une lettre du roi de Portugal : Jean II l'invitait, avec les plus vives instances, à revenir à Lisbonne. Il refusa.

En 1489, Ferdinand assiégea en personne les Maures dans Baza. Ce siège était une opération capitale. Prologue en quelque sorte de la campagne de Grenade, son succès devait entraîner l'expulsion plus ou moins prompte des Maures, de tout le territoire espagnol. " Colomb prit son épée et se rendit au camp (1). „ La campagne lui fut " glorieuse „, dit Diego Ortiz de Zuniga : il se battit avec bravoure et donna , pour la conduite du siège, des avis excellents.

Devant Baza , deux moines arrivèrent de Jérusalem au camp espagnol. Le Soudan d'Egypte signifiait, par leur entremise à la cour Catholique, qu'il ferait massacrer tous les chrétiens de ses États, si elle continuait la guerre contre Grenade. Cette insultante menace et les récits des pauvres moines sur les souffrances des chrétiens d'Orient, " impressionnèrent profondément l'esprit pieux et enthousiaste de Colomb (2). „

A Baza, non plus qu'à Malaga, les sollicitudes de la guerre ne permirent aux Rois de traiter avec Colomb la question de la Découverte. Ils en furent empêchés, Tannée suivante, par les grandes fêtes de Cordoue, à l'occasion de la prise de Baza. Ils en furent empêchés encore par les préparatifs et les réjouissances du mariage de l'infante Isabelle, leur fille aînée , avec l'héritier présomptif du trône de Portugal : cette union fut célébrée au mois d'avril 1491.

Plusieurs mois après, dans l'hiver, à Séville, Colomb eut une audience. Il obtint que la junte, dont le rapport était toujours attendu, statuerait aéfimtivement. Ce fut alors que Talavera remit les conclusions que nous avons rapportées.

(1) ROSELLY DE LOBGUES. — (2) WASHINGTON IkWING,

En dépit de ces conclusions et grâce aux sympathiques, efforts du moine Diego Deza, Isabelle chargea Talavera de dire à Colomb, qui était à Cordoue, que les soins infinis et les frais énormes de la guerre prête à s'ouvrir sous Grenade ne permettaient pas de s'engager dans d'autres entreprises, mais qu'après la guerre, ses offres seraient prises en très sérieuse considération.

Après tant d'années d'activés sollicitations et d'espérances déçues, cette nouvelle réponse dilatoire eût accablé tout autre que Colomb. Pour lui, il espéra encore. Il se flatta, non sans apparence, que le confesseur avait aggravé les termes de son message. Il revint à Séville apprendre la vérité de la bouche même d'Isabelle. La reine lui fit, au fond, la même réponse. Soit qu'elle l'adoucît pourtant par des expressions évidemment sincères de bon vouloir, soit qu'un pressentiment intime persuadât toujours à Colomb que FEspagne serait l'instrunient choisi par la Providence pour la réalisation du grand dessein, il ne se détermina pas encore à partir pour une autre cour. Il offrit seulement à deux grands seigneurs espagnols de se substituer à la couronne dans l'entreprise.

Les ducs de Médina Sidonia et de Médina Cœli possédaient en propre des ports et des escadres. Colomb se tourna vers eux. Le duc de Médina Sidonia refusa, mais il fut flatté de la proposition : toujours, depuis, il s'intéressa très effectivement à Colomb près de la reine. Le duc de Médina Cœli accepta de prime abord. Il fit mettre en chantier les navires voulus pour la navigation spéciale dont il s'agissait. Il chargea Colomb luimême de surveiller les constructions et de présider à tous les préparatifs. Mais, au moment décisif, il se souvint, avec raison, que quelque puissant qu'il fût, il était

sujet : son devoir lui imposait, avant de passer outre, d'obtenir l'autorisation de la reine. Il lui écrivit de Rota. Isabelle était au camp de Grenade. Elle sut gré au duc de sa déférence. Elle lui répondit que, sans avoir grande confiance dans le projet de Colomb, elle voulait en faire l'essai (1). Elle le priait donc de vendre à la couronne l'armement commencé, et de lui envoyer Colomb.

Colomb se rendit au camp de Grenade. La reine l'accueillit avec sa constante bienveillance ; elle le confia à l'hospitalité de son grand trésorier Quintanilla; mais elle se borna, quant au point essentiel, à lui promettre de nouveau qu'après la guerre on reprendrait l'examen de ses projets.

Quand la guerre finirait-elle? Les années se succédaient, la vie de Colomb s'usait, et sa mission n'avançait pas. Il est hors de doute que les rois d'Angleterre et de France lui écrivirent, pendant qu'il sollicitait en Espagne des lettres engageantes. Il est certain qu'Isabelle vit ces lettres, ainsi que celle de Jean II : elles lui furent lues par Yillalon ; Colomb nous a transmis ce détail. Il se décida donc à venir en France, à pousser, au besoin, jusqu'en Angleterre. Mais il voulut revoir, avant, son ami, le Père Gardien de la Eabida, prendre au couvent son fils Diego, qu'il y avait laissé, et le conduire ensuite à Cordoue, près de son frère Fernand, sous la tutèle de sa femme Béatrix.

Colomb se présenta une seconde fois, voyageur en

(1) Cette déclaration contradictoire de la reine qu'elle » n'a pas confiance « et qu'elle « veut néanmoins faire l'essai » , s'explique aisément : Isabelle avait cojiûance, mais elle tenait à cacher au public le dissentiment entre elle et le roi, qui paralysait son initiative.

détresse, malheureux du présent, incertain de l'avenir, à la porte de Sainte-Marie de la Rabida. Il n'était plus, à la vérité , l'inconnu d'autrefois, sollicitant un verre d'eau; d'affectueux amis l'accueillirent avec joie ; il trouva son fils adolescent , instruit et heureux. A tout prendre, son sort était-il meilleur? Sa fortune n'avait pas changé ; il avait en moins toutes ses illusions sur l'Espagne ; il avait vieilli I... Qu'importe aux âmes héroïquement chrétiennes cette persévérance de l'insuccès? La pensée qu'elles remplissent une mission et que Dieu est avec elles, retrempe incessamment leur courage. En racontant au vénéré Juan Ferez ses tribulations en Espagne, Colomb lui fit part aussi de son naissant espoir du côté de la France. Sa foi en son œuvre n'avait pas diminué.

A cette pensée qu'une autre nation ravirait à l'Espagne les avantages et la gloire, devant Dieu et devant les hommes, d'une si chrétienne entreprise, le saint religieux ressentit une tristesse amère. Sa piété, 'son patriotisme, son amitié s'émurent à la fois. Il supplia Colomb de suspendre son départ. Il envoya chercher, à Palos , le médecin Garcia Fernandez , savant modeste avec lequel il avait coutume d'étudier et de discuter les questions de mathématiques et de cosmographie. Tous trois conférèrent ensemble. Cet entretien confirma le Père Gardien dans ses idées premières sur la théorie de Colomb. Il écrivit, en conséquence, à la Reine. Il choisit pour porter sa lettre un pilote de Lépé , Sébastien Rodriguez, homme intelligent, adroit et sûr, capable d'arriver à la Reine elle-même et de compléter de vive voix le message écrit.

Quatorze jours après , le messager rapporta la réponse royale. Isabelle remerciait son ancien confesseur

de ce qu'il avait fait et pensé, l'invitait à venir immédiatement près d'elle, l'autorisait à dire à Colomb d'attendre et d'espérer. Le Père Gardien se mit en route en pleine nuit, sur une mule que Colomb, par son ordre, avait couru emprunter à un habitant de la ville de Moguer. Il arriva à la cour, dans la petite ville à peine bâtie de Santa-Fé. Il parla à la Reine , la persuada, la gagna. Elle le chargea de mander promptement Colomb, et lui fit passer, pour ses frais de voyage, vingt mille maravédis en florins d'or.

Les Maures capitulèrent. Colomb vit Grenade ouvrir ses portes aux souverains espagnols.

On a pris pour un portrait ressemblant de Colomb, pendant cette scène de triomphe, ces lignes mélodramatiques de Mariana : " Un homme obscur et peu connu, dit-il, suivait la cour à cette époque. Confondu dans la foule des importuns , reipaissâut son imSiginsLiion^ dans le coin des anticlminbres ^ du pompeux projet de découvrir un monde ; triste et abattu^ au milieu de l'allégresse publique, il voyait avec indifférence , et presque avec mépris l'achèvement d'une conquête qui remplissait tous les cœurs de joie. Cet homme était Christophe Colomb. „ Erreur. S'il fût un cœur que cette défaite, cette humiliation du Coran remplirent de joie, ce fut à coup sûr le cœur de Colomb. Son rêve " exalté et favori „, la défaite de l'infidèle, commençait à se réaliser. D'ailleurs, la Reine lui avait affirmé que, la guerre finie, on s'occuperait sérieusement de ses propositions : la chute de Grenade était donc, pour lui, pleine de joyeuses promesses.

La Reine tint fidèlement parole. Avant même que les réjouissances de la victoire fussent terminées , les Rois donnèrent audience à Colomb. Ils lui dirent que l'expé-

dition était décidée en principe, qu'elle aurait lieu prochainement, qu'ils y étaient positivement résolus; ils nommèrent des commissaires chargés de s'entendre avec lui sur les avantages qu'il prétendait dans l'entreprise. Talavera, promu depuis peu de jours à l'archevêché de Grenade, présida encore cette commission.

Colomb posa de nouveau, dans leur intégrité, lés conditions rejetées par le Portugal. Elles furent de nouveau jugées exorbitantes. Il s'en fallut peu que l'orgueil révolté des commissaires ne le taxât d'insolence , en propres termes. L'un d'eux fit observer en ricanant que c'était un arrangement très adroit qu'il proposait, puisque, quoi qu'il arrivât, il jouirait de l'honneur d'un commandement, et qu'il n'avait rien à perdre s'il ne réussissait pas. Colomb, pour toute réponse à cet outrage , offrit de payer d'avance le huitième des frais, à condition qu'on ajouterait à ses précédentes demandes un nouveau huitième des produits.

Talavera n'omit rien pour alarmer la religion de la Reine. C'était , selon lui , une imprudence déjà très grave, que de passer un traité au sujet d'une entreprise jugée impossible depuis Salamanque. Mais accorder à un inconnu, à un étranger, des privilèges qui constitueraient une sorte de partage de la couronne, l'entreprise dût-elle réussir , le prestige de la majesté royale n'en diminuerait pas moins aux yeux de la nation. Dans le cas d'un insuccès, à plus forte raison, de telles concessions feraient de la couronne la risée de l'Espagne et des cours étrangères. — S'il parlait ainsi de sa seule inspiration, ou s'il était le trucheman inavoué des pensées de Ferdinand , il est impossible de le dire.

La Reine se troubla. Elle craignit d'acheter plus cher qu'il ne lui était permis , les avantages de tout ordre

et de toute nature entrevus par elle et par Colomb. Elle lui fit proposer des conditions moins extraordinaires, quoique très brillantes encore. Il refusa. Ses amis, Juan Ferez et Quintanilla, essayèrent, dit-on, de faire intervenir le Grand Cardinal en sa faveur. Munoz affirme que le Grand Cardinal ne trouva pas, quant à lui, qu'on dût s'ofi'usquer si fort des exigences de Colomb ; mais " des considérations de portefeuille, tout à fait étrangères à ce projet, l'empêchaient d'y entrer personnellement „ (1).

Colomb alors prit une résolution que nous regardons comme l'acte le plus caractéristique de sa vie entière. Il dit adieu à la cour espagnole ; il quitta Grenade sans espoir de retour. Il se mit en route pour la France, se réservant seulement de passer à Cordoue les courts instants nécessaires à la mise en ordre de ses intérêts de famille.

(1) E.OSELLY DE LOEGUES.

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