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CHAPITRE II

DEBNIEES POUEPAELEES. — AEMEMENT. — DEPAET DE PALOS

Ce fut, à la cour, pour les amis de Colomb : pour le Grand Cardinal et pour les Nonces. pourSantangel, Quiutanilla, Diego Deza et JuanPerez, une peine voisine de la désolation, d'apprendre son brusque et définitif départ. Santangel sollicita d'urgence une audience de la Reine. Il lui exprima, en termes respectueux mais énergiques, son étonnement, ses regrets, sa confusion de voir abandonnée ainsi une entreprise qui jDromettait de si grands résultats : il pria , se plaignit , fit presque des reproches. Il insista sur la science supérieure de Colomb, sur la pureté de sa foi, de son«caractère, de sa vie ; sur son offre de supporter un huitième de la dépense. Colomb, dit-il , engageait son existence et son argent : il exigeait des récompenses extraordinaires, à la vérité, mais subordonnées à l'accomplissement préalable de ses promesses non moins extraordinaires. Il fit allusion à la junte de Salamanque : " Il pria Sa Majesté de ne pas se laisser persuader, par les opinions de quelques savants, que le projet fût le rêve d'un visionnaire (1). „ Pour intéresser sa conscience, " il insista sur l'obligation morale qu'ont les rois d'étendre le domaine des sciences, d'acquérir la connaissance des choses lointaines, de pénétrer autant que i30ssible dans les secrets de ce monde (2) „ . Pour intéresser sa gloire , " il la pria de

(1) Washington Irwing. — (2) Roselly de Lorgues.

songer au déplaisir qu'elle aurait si quelque autre souverain exécutait ce projet, comme cela était probable (1). „ A mots couverts, il piqua ce sentiment d'émulation , si vif alors entre l'Espagne et le Portugal : " il lui rappela tout ce que d'autres princes avaient acquis de gloire et d'autorité par leurs découvertes : c'était l'occasion de les surpasser tous (2). „ Il invoqua, enfin, avec l'éloquence émue du serviteur, de l'homme d'État et du chrétien, la gloire de Dieu et l'honneur de la couronne, la propagation du christianisme et l'agrandissement des Espagnes.

Quelques historiens disent que Quintanilla avait accompagné Santangel chez la Reine, d'autres qu'il survint durant l'audience : il s'associa fortement aux pressantes adjurations de son collègue. La marquise de Moya joignit ses instances à celles des deux ministres. Le Père Gardien , cependant , à quelques pas de là , agenouillé, dans la chapelle de la Reine, sur les marches de l'autel, suppliait Dieu d'éclairer l'esprit d'Isabelle.

Isabelle tressaillit. Si ce fut le brusque effort de la nature sur elle-même ou l'invasion dominatrice d'une puissance supérieure ; si la foi et la prière opérèrent un miracle, ou si le génie et la volonté se révélèrent par un de leurs coups d'éclat, ces mystères de l'âme commandent à l'historien une religieuse circonspection. Assumer sur elle seule, en l'absence et contre le gré de son royal époux , une résolution majeure qui les engageât tous deux, Isabelle ne le pouvait pas : elle eût donné un démenti à de longues années d'une déférence conjugale et d'une communauté de conseils politiques, que rien, jusque-là, n'avait troublées. Son esprit, pour-

(1) BOSELLY DE LoRGUES. — (2) WASHINGTON IrwING.

tant, s'était soudainement illuminé : les magnificences de l'entreprise lui apparaissaient, pour la première fois en quelque sorte, et sous un jour aussi éclatant que nouveau. L'hésitation dura peu : soit qu'Isabelle s'arrêtât tout à coup à une combinaison dès longtemps agitée en secret avec elle-même; soit que les douloureuses étreintes de l'anxiété lui suggérassent alors ce compromis sauveur : " Avec l'accent d'une résolution immuable, „ dit M. Roselly de Lorgnes; " avec un enthousiasme digne d'elle et de la cause , „ dit Washington Irwing, elle déclara que l'expédition aurait lieu, qu'elle la tenterait pour le compte particulier de sa couronne de Castille, que tous les frais seraient à sa charge, et, qu'au besoin, pour se procurer les fonds nécessaires, elles mettrait ses bijoux en gage.

L'épuisement du trésor de Castille, suite de la guerre, et la crainte, dit Munoz, d'affliger les amis de Colomb, en leur proposant de nouveaux ajournements, inspirèrent à la reine cette chevaleresque résolution d'engager les joyaux de sa chambre. Santangel s'empressa de la rassurer : il lui apprit que le trésor d'Aragon était en mesure de faire toutes les avances au trésor de Castille.

Isabelle, à l'heure même, dépêcha un officier de ses gardes, pour rejoindre, sur la route de Cordoue, et ramener Colomb. Ce courrier l'atteignit, à deux lieues de Grenade, au pont de Pinos. Colomb faillit, dit-on, ne vouloir pas revenir : il redoutait de nouvelles tergiversations de la cour. Mais quand il eut appris en détail tout ce qui s'était passé , " l'enthousiasme de la reine, et ses promesses positives „ , il revint sur ses pas, " plein de confiance en la noble probité de cette princesse (1 ) „.

(1) Washington Irwing.

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De ce jour, Isabelle lui témoigna sans contrainte ses sympathies respectueuses; Ferdinand s'enveloppa, visà-vis de lui, d'une froideur moins glaciale; lui-même épancha ses pensées avec une aisance plus entière. Il avait cru trouver, dans les voyages de Marco-Polo, la description des pays qu'il allait visiter par une autre route : il rappela que le Grand Khan , ou Roi des rois de ces pays, avait autrefois sollicité du saint-siége l'envoi de missionnaires ; cette œuvre sainte n'avait pas été poursuivie; il promit de la reprendre. Il s'ouvrit aux souverains, pour la première fois, de la plus chère de ses pensées : employer à la conquête de Jérusalem les bénéfices de son entreprise. Les Rois " sourirent „, dit-il. C'était lui témoigner doucement qu'ils regardaient son dessein comme un rêve.

Le 17 avril 1492, à Santa-Fé , les conventions furent signées entre les Rois etChristopheColomb.Lesnomsde Ferdinand et d'Isabelle figurent au bas du traité; la couronne de Castille accepta seule, pourtant, les charges de l'entreprise. Le roi d'Aragon resta simple préteur. L'ensemble des stipulations fut exactement conforme aux demandes de Colomb, telles que nous les avons formulées plus haut. On lui imposa, selon l'offre fière qu'il en avait faite dans un moment d'indignation, de supporter un huitième des frais.

Une considération fiscale détermina le choix du port d'armement : les habitants de Palos venaient d'être condamnés, pour quelques désordres, à tenir, pendant un an , à la disposition de la couronne , deux caravelles et leurs équipages, Palos fut désigné.

Le pieux Père Gardien de la Rabida, dès qu'il avait été pleinement rassuré sur l'immutabilité des résolutions d'Isabelle, s'était hâté de regagner sa chère soli-

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tude de Palos. Lorsque Colomb , à son tour , fut sur le point de se rendre à son poste, il reçut d'Isabelle une faveur signalée : elle nomma, le 8 mai, son fils aîné, Diego, page du prince Jean, l'héritier présomptif du trône, et lui accorda une pension pour son entretien à la cour.

Le 12 mai, Colomb partit pour Palos. Le 24, accompagné du Père Gardien, il se rendit à l'église paroissiale. Les ordres des Kois y furent promulgués. Ils prescrivaient à la ville de livrer à Colomb, dans le délai de dix jours, deux caravelles équipées et armées. Colomb était autorisé à noliser un troisième navire.

La consternation de ces pauvres gens ne saurait se décrire, lorsqu'ils eurent compris le but audacieux de l'armement : naviguer, au couchant, à travers la mer Ténébreuse ! C'est ainsi qu'on nommait alors les étendues inexplorées de FOcéan. On supposait que les eaux y étaient sans clartés, le ciel épais et noir : on se figurait des tourbillons, des gouffres et des monstres. La mer Ténébreuse figurait, sur les cartes, historiée par l'ignorant et superstitieux crayon des géographes , d'images fantastiques et hideuses. Les plus expérimentés pilotes partageaient ces imaginations du vulgaire. Le mouillage de Palos fut promptement désert. Quiconque possédait un navire, se hâta de l'emmener dans des ports éloignés ou de le cacher dans les criques les plus ignorées des officiers royaux. Il fallut que la reine prescrivît des moyens de réquisitions discrétionnaires : un ordre du 20 juin enjoignit aux magistrats de la côte d'Andalousie de saisir tout bâtiment qu'ils jugeraient convenable, et de l'obliger à partir avec Colomb. Ni la rigueur de cet ordre, ni l'énergie de l'officier chargé de le faire exécuter, rien ne fut efficace. Ce n'étaient à Pa-

les, à Moguer et tout le long de la côte, qu'agitation et querelles, rixes et tumulte.

Il fut donné, cette fois encore, à l'intervention du Père Gardien de la Rabida de triompher des obstacles. Sur les quais, sa réputation de savoir, d'expérience et de bonté était établie de vieille date : le saint religieux se mêla aux groupes des marins ; il railla amicalement leur effroi ; il alla dans les maisons rassurer et consoler les familles ; il vanta à tous l'honneur d'accomplir de grandes choses pour le service de Dieu ; il promit aux courageux l'assistance de Notre- Seigneur et de la Vierge ; il finit par gagner à la cause de son ami trois riches armateurs de Palos , les Pinzon , frères et associés, marins tous les trois.

L'aîné, Martin Alonzo, avait fait récemment un voyage à Rome. Il est impossible qu'il n'y eût pas entendu parler avec faveur de Christophe Colomb, le compatriote du pape, car un bibliothécaire d'Innocent VIII lui avait montré des pièces relatives ou pouvant se rattacher aux théories du Génois, notamment une carte oii figurait, par delà l'Océan , dans l'ouest , une terre à découvrir. Martin Alonzo Pinzon fut encouragé, probablement décidé, par ces souvenirs de Rome : il offrit de courir en personne l'aventure, sur la Nina^ caravelle de son frère Vincent Yanez : Colomb et lui signèrent en ce sens un contrat régulier.

Les dispositions à l'égard de Colomb changèrent aussitôt parmi les notables du port de Palos. La ville s'exécuta pour un second bâtiment, la caraque Gallega. Elle était vieille et lourde, mais tenait bien la mer. Colomb décida que, radoubée et rebaptisée, la Santa- Maria porterait son pavillon. Les agents du roi, enfin, saisirent un troisième navire, la Pinta. On se

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mit, avec toute l'activité possible, .âux travaux de carénage.

La direction en fut rendue pénible à Colomb par les terreurs du peuple. Il passait en prières, en méditations, en lectures, dans sa cellule du couvent, tous les moments de liberté que lui laissait la surveillance des travaux. Ce fut alors, on le suppose, qu'il s'engagea, en qualité de membre du tiers ordre, sous la règle de saint François. Un jour, descendant aux chantiers, il surprit, en cours d'exécution , un stratagème imaginé par les armateurs de la Pinta^ pour soustraire leur bâtiment aux dangereux hasards de l'expédition : ils faisaient disposer de telle façon le gouvernail, que les pièces, en apparence bien assemblées, se fussent certainement disjointes aux premiers coups d'une forte lame. Lorsqu'il ordonna de recommencer ce travail, les ouvriers s'enfuirent et se cachèrent. Les matelots qu'on leva pour composer les équipages, opposèrent également une résistance opiniâtre et mille subterfuges. Il fallut que le patient et infatigable Père Gardien redoublât près de tous et de chacun, de zèle ingénieux et de pressantes exhortations.

Dans les derniers jours de juillet, enfin, toutes ks difficultés étant vaincues, tous les préparatifs terminés, Colomb put passer, avec la solennité réglementaire, la revue des équipages et l'inspection du matériel. Il commandait en personne la Santa-Maria. Diego de Arana, son neveu par sa femme Beatrix, remplissait les fonctions de grand alguazil, ou prévôt de la division. Diego Mendez, François Roldan et Diego de Salcedo faisaient partie de l'etat-major général , en qualité d'écuyers, nous dirioi^s aujourd'hui d'officiers d'ordonnance ou d'aides d« camp. Parmi les lieutenants de vaisseau,

Barthélémy Roldan mérite d^'être cité, parce que son nom comme ceux qui précèdent, reparaîtra dans la suite du récit. L'aîné des Pinzon, Martin Alonzo, commandait la Pinta; un de ses frères, François Martin, était son second ; l'autre , Vincent Yanez , commandait la Nma. Le personnel entier comprenait cent vingt hommes : soixante-six sur la Santa-Maria^ trente sur la Pinta^ vingt -quatre sur la Nina.

Après seize années d'attente, de sollicitations, de rebuts, de déceptions, de moqueries et d'incertitude, le persévérant Génois voyait, au mouillage de Palos, ses trois caravelles, équipées, armées, approvisionnées, prêtes à mettre à la voile. Sa joie fut aussi profonde qu'elle était légitime. Mais bien peu la partageaient, parmi les compagnons qu'il avait eu tant de peine à recruter. Leurs cœurs se serraient d'appréhensions d'autant plus poignantes, que l'instant du départ approchait davantage. Officiers et matelots demandèrent à la religion , des consolations et un courage en rapport avec les éventualités, sinistres à leurs yeux, du voyage. Les dispositions de partance complètement arrêtées, tous se confessèrent, tous allèrent en procession, leur commandant à leur tête , au monastère de la Rabida, implorer l'assistance divine, se placer spécialement sous la protection de la sainte Vierge. Ils entendirent la messe, reçurent la communion de la main du père Juan Ferez, et retournèrent, processionnellement encore, aux calles d'embarquement. Ce fut l'heure solennelle et déchirante des adieux à la famille.

Le temps était au calme : Colomb demeura seul à terre, en attendant la brise. Il embrassa et bénit Diego, son fils, et chargea deux amis, Rodriguez Cabezudo et l'abbé Mai-tin Sanchez, de Moguer, de le conduire à

Cordoue, près de Béatrix, jusqu'à ce qu'il pût aller remplir à la cour son service de page. Il s'enferma ensuite dans sa cellule , ou du moins n'en sortit plus que pour assister aux offices du chœur; il pria, médita, lut l'Évangile selon saint Jean. Ce fut sa veillée des armes.

L'oreille attentive, jusque dans le sommeil, et l'intelligence aux aguets, il entendit, le 3 août, à trois heures du matin, frémir autour du couvent la cime harmonieuse de la forêt de pins : la brise s'était levée. Peu d'instants après, dans la chapelle faiblement éclairée, il entendait la messe et recevait la communion (1).

Après l'action de grâces, Colomb et le Père Gardien descendirent à Palos. Comme ils mettent le pied sur le port, le canot major de la Santa-Maria accoste pour prendre son commandant. La voix et le sifflet des maîtres, à bord des caravelles, pour les manœuvres d'appareillage, éveillent les maisons les plus proches. Les fenêtres et les portes s'ouvrent; le cri : ils partent! ils partent ! a bientôt retenti d'une rue à l'autre. La foule se précipite aux quais. Colomb embrasse d'une filiale étreinte, le franciscain ému jusqu'aux larmes, et se jette dans son canot, qui pousse à la Santa-Maria. On amène le pavillon de partance ; on hisse en tête du mât de la Santa-Maria Fétendard de l'escadrille : il portait l'image du Christ en croix. Aux clartés blanchissantes de l'aube, le vendredi, 3 août 1492 , de la rampe de sa dunette, qu'on appelait alors gaillard ou château d'arrière, et d'une voix qui domina les bruits confus de trois équipages, Christophe Colomb commanda, dit Oviedo, de " larguer les voiles, au nom de Jésus- Christ. „

(1) RoBEETSON. Histoire de V Amérique, liv. il, pag. 108.

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