CHAPITRE III
DE PALOS A l'île DE FER
Lorsque l'escadrille, après les manœuvres nécessaires pour s'élever suffisamment de la côte, eut mis, comme disent les marins, le cap en route, Colomb se retira dans sa cabine et commença son journal de bord. Il le commença, comme il venait de commander la mise à la voile, par ces mots : Au nom de Notre - Seigneltr Jésus-Christ.
Dans un prologue dont Las Casas nous a conservé le texte, il ne se borna pas à constater que l^s Rois avaient été déterminés à cette expédition par le désir de convertir à la religion chrétienne les princes et les peuples de l'Inde : la relation étroite qui, dès le principe, s'était établie, dans ses desseins, entre la victoire du Christ au Nouveau Monde et la défaite de l'Infidèle en Europe ; ses préoccupations de découverte immédiate et de croisade ultérieure éclatèrent, sous sa plume, dès les premières lignes, à chaque mot et par les rapprochements les moins équivoques.
Il rappela d'abord que l'entreprise avait été résolue par les souverains de l'Espagne " dans cette même année 1492, après avoir mis fin à la guerre contre les Maures, qui dominaient encore en Europe, et l'avoir glorieusement terminée; „ après qu'il eut vu, de ses yeux, " les bannières catholiques placées par la force des armes, sur les tours de l'Alhambra „; après qu'il eut assisté aux humiliations du roi maure, " sortant de la grande cité de Grenade „ pour
98 LA VIE nE CHRISTOPHE COLOMB.
mains „ qui l'avaient vaincu. Insistant sur une coïncidence à laquelle évidemment il attribuait une signification , il rappela, en second lieu, que son voyage aux Indes avait été décidé " immédiatement „ après la capitulation de Grenade, " immédiatement^ dit-il, et dans le même mois. „
Il énuméra ensuite ce que nous pouvons appeler les antécédents de la décision, c'est à dire " les renseignements qu'il avait donnés à Leurs Altesses sur les terres de l'Inde „ ; sur le désir manifesté par les rois de ces contrées de recevoir " de Rome des docteurs de notre sainte foi „ ; sur l'impossibilité où " le saint-père „ avait été de satisfaire à cette pieuse demande ; sur le malheur de " tant de peuples plongés dans l'idolâtrie et des doctrines de perdition „.
Il se plut à définir en quelle qualité Isabelle et Ferdinand avaient agi, en lui conférant sa mission. Il ne se borna pas à dire qu'ils avaient agi " comme princes catholiques „ ; il ne lui suffit pas même d'ajouter, comme " amis et propagateurs de notre sainte foi „ ; leur prêtant une arrière-considération qui, certainement, fut la sienne sans être la leur : " Vos Altesses, écrivit-il, comme " ennemies de la secte de Mahomet., se sont décidées à " m'envoyer , moi , Christophe Colomb , dans les sus- " dites contrées de l'Inde. „
Il exposa, enfin , en ces termes, l'objet final et supérieur de ce voyage extraordinaire : " Vos Altesses se " sont décidées à m'envoyer aux Indes, à l'efi'et de voir " les princes, les pays et les habitants, et d'examiner " la nature et le caractère de tous, et les moyens à " prendre pour leur conversion à notre sainte reli- " gion. „
li exprima, du reste, ses pensées dans une forme
pompeuse. Il avait en sa théorie cosmographique, la foi la plus absolue; il tenait d'avance la Découverte pour réalisée ; il savait qu'en vertu de ses conventions avec la couronne d'Espagne, il signerait bientôt son journal des titres magnifiques de Vice-Roi, Gouverneur Général des Indes, Grand Amiral de l'Océan; il regardait comme accompli déjà son rêve, chevaleresque et pieux, d'entrer, pour l'exécution de ses projets ultérieurs contre le Turc, dans la grande famille des hauts seigneurs et chefs de la chrétienté. Dans cette persuasion, que l'événement ne tarda pas à justifier en droit, il écrivit, comme écrivent officiellement les princes.. Il adopta la forme authentique et les solennelles allures du langage des chancelleries. Il mentionna expressément " les grandes faveurs „ que, par les conventions de Santa-Fé, les rois catholiques venaient de consentir à son profit : " l'anoblissant, de sorte qu'à l'avenir il pût " s'appeler Don ; le nommant Grand Amiral de l'Océan " et Vice-Roi, et Gouverneur Général de toutes les îles " et continents qu'il découvrirait, et qui , par la suite, " pourraient être découverts dans l'Océan ; voulant que ** son fils aîné lui succédât et ainsi de suite de généra- " tion en génération à perpétuité. „
On a taxé d'emphase ce pompeux préambule : c'est une inadvertance. Cette prétendue emphase fut une prise de possession d'état, anticipée mais légitime. Quel personnage, quelle famille, après les rois et les familles souveraines, eussent été, en Europe et dans le monde entier, au dessus des grandeurs officielles de Colomb et de sa postérité, si la couronne d'Espagne avait exécuté ses engagements, comme il exécuta, lui, les découvertes promises , et si, à la faveur de cette providentielle élévation, il lui avait été donné, selon sa volonté formelle,
de faire servir, sous l'inspiration et l'impulsion du saint" siège, à une vaste et décisive croisade, les richesses sagement aménagées du Nouveau Monde?
Ce brillant mirage, Colomb, trop loyal pour prévoir les mesquines et cruelles iniquités de Ferdinand, le contemplait en lui-même, avec tous les enthousiasmes du génie et de la piété, lorsque, le cap sur les Canaries, pour de là cingler dans l'ouest, il écrivit le prologue de son journal. Cette transcendante contemplation de l'avenir ne l'empêcha pas d'embrasser, en même temps, d'un regard vigilant et ferme, l'étendue, les difficultés et les devoirs de sa tâche actuelle. Il se proposa " de noter très exactement pendant le voyage, jour par jour, tout ce qu'il pourrait faire, voir ou éprouver „ ; il promit — et n'y manqua jamais — " d'écrire chaque nuit " ce qui se serait passé le jour, et chaque jour la naviga- " tion de la nuit „ ; il annonça qu'il dessinerait " une " carte sur laquelle les eaux et les terres du Grand Océan " seraient placées dans leur position exacte et rela- " tive „ ; il s'engagea enfin à joindre " à cette carte une description détaillée par écrit „. Il ne se méprit pas, d'ailleurs, sur le déploiement d'activité qu'exigerait l'exécution d'un pareil programme : " il sera " nécessaire, continua- 1- il, que j'oublie de dormir; " l'accomplissement de ces choses demandera de grands " efforts. „
Les périls seuls de son aventureuse campagne, bien qu'ils n'aient pu échapper à ses prévisions, ne lui semblèrent mériter ni un instant de souci, ni la moindre mention. Il allait se trouver aux prises avec la nature, et ce qu'elle a de plus redouté, l'inconnu; avec les hommes, et la plus indomptable entre toutes leurs passions, la peur; il le savait : néanmoins, il ne fit pas
même une allusion aux menaçants hasards de sa redoutable situation. " Il se regarda, dit Washington Irwing, comme placé sous la garde immédiate de la Providence. „ Cette considération étouffa en lui jusqu'au germe de l'inquiétude et du trouble.
Les trois premiers jours de navigation ne furent marqués par aucun incident. Le quatrième jour, il ventait bon frais, la lame était dure; la Pinta fit signal : accident à bord! son gouvernail s'en allait en pièces. La poltronnerie des armateurs (embarqués malgré eux sur leur navire , saisi d'autorité) avait réussi, en dépit des inspections de Colomb , à se ménager , dès Palos , par un travail obstinément mal fait, cette chance de pronipt retour. Leur calcul fut déçu. La violence du vent empêcha Colomb de se porter au secours de la Pinta : il eût mis en perte son propre bâtiment ; mais il connaissait le capitaine, Alonzo Pinzon, pour un homme d'énergie et de ressources ; il ordonna de continuer la route, en réparant l'avarie , le moins mal possible , avec les moyens du bord. On assujettit avec des cordes, la barre et les autres pièces du gouvernail disloqué. Le lendemain, l'accident se reproduisit : on s'aperçut, en outre, que la Pinta faisait eau : Colomb dut se résoudre à relâcher aux Canaries, pour y échanger cette caravelle dangereuse contre un navire en meilleur état. Il se porta sur Gomère; il y arriva le 12 ,'dans la nuit du dimanche : la Pinta , qui ne gouvernait plus , se réfugia , par son ordre, sous la côte de Ténériffe. Durant trois semaines, Colomb , pour se procurer un navire, visita en vain, les unes après les autres, toutes les îles du groupe. Le volcan de Ténériffe était en éruption ; ses flammes jetèrent la terreur parmi les matelots : il eut beaucoup de peine à les empêcher de voir dans ce grandiose phé-
nomène, un sinistre présage, quoi qu'il pût leur dire de l'Etna, du Vésuve, des autres volcans connus et de leur cause.
Après vingt jours au moins de courses vaines et d'infructueux pourparlers, Colomb se vit réduit à conserver la Pinta. On remplaça son gouvernail ; on changea en voilure carrée la voilure latine de la Nina ; les provisions d'eau , de viande et de bois furent renouvelées. Tout ce travail conduisit jusqu'au 6 septembre : plus d'un mois était perdu déjà. -
Lorsque, de Gomère, le 6 septembre, Colomb reprit le large, il venait d'apprendre, par un bâtiment arrivant de l'île de Fer, qu'à la hauteur de cette île, trois caravelles portugaises croisaient pour l'enlever. Le calme survint : l'escadrille , les voiles pendantes , fut comme clouée dans ces parages hostiles. Le 9 seulement, à la pointe du jour, on releva l'île de Fer : on n'était qu'à neuf lieues de la côte où l'ennemi, sans doute, préparait son attaque. La persistance du calme , en prolongeant le danger, l'aggravait. " Heureusement, une brise s'éleva avec le soleil; les voiles se gonflèrent de nouveau, et, dans le cours de la journée, les hauteurs de Ferro s'effacèrent graduellement de l'horizon „ (1).
Cette date, du 9 septembre 1492, est mémorable. Perdre de vue la côte de Fer, en se dirigeant à l'ouest, c'était briser le cercle étroit oii la navigation se tenait alors craintivement enfermée; c'était inaugurer l'ère moderne et le triomphe de la marine ; c'était aussi, pour Colomb , voir son entreprise échapper sans retour aux oppositions et aux embûches du vieux continent. Il en éprouva une vive joie. Mais la disparition de la terre
(1) Washington Irwing.
causa à ses équipages une tristesse facile à comprendre. Il leur sembla qu'ils s'exilaient du monde. Reviendraient-ils? Amis, famille, patrie, pays chrétiens et ciel d'Espagne, reverraient-ils ce qui déjà semblait n'exister plus pour eux? Où allaient-ils? Quelles garanties d'un lendemain sans catastrophe ? Ils eussent virilement affronté une mort imminente et visible ; la vague et lointaine horreur d'un mystère les atterra ; ils pleurèrent : de vieux matelots laissèrent éclater, comme des enfants, leurs sanglots et leurs lamentations. Colomb, attendri, s'efforça de les consoler. S'adresser à la raison ne sert de rien , en pareil cas : il fut mieux inspiré ; il fit jouer les puissants ressorts de l'imagination : déroulant sous leurs yeux comme un tableau magique, il leur vanta les richesses, les splendeurs, l'or, les pierreries et les perles, le sol fertile et les cités magnifiques du monde oii sûrement, " par l'aide de Dieu „, dit-il, il les conduirait.
Les frayeurs des compagnons de Colomb, imposèrent à sa prudence, à dater de ce jour, un stratagème qu'il continua pendant tout le voyage : il écrivit sur deux livres la route journellement parcourue : sur l'un, il inscrivit les chiffres vrais des distances franchies, mais il eut soin de le tenir secret; sur l'autre, que tout le monde à bord pouvait consulter, il marqua toujours moins de lieues qu'on n'en avait fait en réalité.
Ce même jour encore, il donna la route à toutes les caravelles. Prévoyant le cas où un accident séparerait d'avec lui l'un ou l'autre de ses commandants — tous les deux peut-être — il prescrivit la route, pour cette éventualité, toujours et droit à l'ouest, avec ordre de mettre en panne, chaque nuit, lorsque l'on aurait fait sept cents lieues. Il croyait fermement qu'à cette dis-
tance on trouverait la terre : ce ne fut pas une erreur (1).