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CHAPITRE IV

Il fallut tout d'abord que Colomb s'astreignît à surveiller de près, jour et nuit, la manoeuvre de ses timoniers. " Leur main craintive hésitait à maintenir la barre dans une direction franchement opposée à l'Europe (2); „ ils s'efforçaient d'esquiver, en revenant au nord, les profondeurs de l'ouest. Colomb dut à ce sujet réprimander plusieurs fois, avec force, dans la journée du 9.

Ils rencontrèrent, le surlendemain, par cent et quelques lieues à l'ouest de l'île de Fer, un débris flottant de mât dont ils essayèrent, sans succès, de s'emparer; ilpor-

(1) Il convient d'ajouter aux 700 lieues que Colomb indiquait, celles qu'il se proposait d^ retrancher, et qu'il retrancha, en effet, pendant toute la traversée, sur son loch ostensible, jusqu'au nombre d'environ 200. Il convient d'ajouter à ce premier total, le nombre approximatif des lieues qu'il se réservait de faire encore, bien que mettant en panne la nuit. Il faut estimer, d'après les données les plus favorables à Colomb, la longueur, incertaine aujourd'hui, de la lieue qu'il employait. Il se figura, d'ailleurs, la côte orientale du Nouveau Monde, à peu près parallèle aux côtes occidentales d'Europe et d'Afrique : il ne pouvait deviner le golfe immense et profond qui, de Terre-Neuve àFernambouc, creuse le continent américain : l'Océan, pour lui, finissait où commence la mer des Antilles. De cet ensemble des données du problème, il ressort que Colomb calcula avec une merveilleuse justesse la largeur de l'Atlantique.

(2)R0SELLY DE LOEGUES.

tait toutes les marques d'un séjour prolongé au sein des eaux. Les matelots conçurent de cette rencontre une superstitieuse tristesse : l'antique épave, en attestant le naufrage de quelque audacieux explorateur de ces lointaines solitudes, leur parut un avertissement du ciel de n'aller pas plus loin.

Le 13, dans la soirée, ayant fait encore cent lieues plus au large, la force d'âme de Colomb fut mise à la plus soudaine, à la plus rude des épreuves : il remarqua que l'aiguille aimentée de la boussole , au lieu de se maintenir strictement dans la direction de l'étoile polaire, déclinait de cinq à six degrés vers l'ouest. Le lendemain matin, la déviation était plus considérable encore; elle ne fit qu'augmenter les jours suivants. Ce fut la première fois que la variation magnétique fut observée. Colomb se garda bien de parler à ses compa^ gnons de sa remarque, sachant à quel degré ils s'en alarmeraient.

Ils naviguaient alors, vent arrière, par la plus favorable des saisons, dans la zone sereine des vents alizés. Une jolie brise soufflait de l'est ; sous sa douce et puissante impulsion, toutes les voiles s'arrondissaient mollement. Elle apportait aux caravelles la fraîcheur délicieuse , les inexprimables murmures , les fortifiants arômes d'un vaste et limpide océan. La nature entière, au surplus, par un temps calme et beau, semble, dans ces fortunés parages, n'obéir qu'aux lois constantes d'un printemps privilégié : ses aspects sont enchanteurs. L'air est pur, suave, pénétrant; la vague aux mobiles reflets ondule et bruit, transparente et colorée; le ciel, d'un bleu tendre et léger, déroule, à peu près sans nuages, le ceintre harmonieux de son ample et haute coupole. Soir et matin, l'atmosphère, à l'horizon, se

nuance avec richesse , s'empourpre avec éclat ; tout le jour, à travers des espaces qui paraissaient infinis, le soleil resplendit, la lumière éclate, la force et l'activité circulent, universelles, énergiques; toute la nuit, à travers le voile diaphane d'une tranquille obscurité, le firmament scintille, la mer le reflète, et l'homme est enveloppé de paix, de repos, de bien-être.

Cette clémente et radieuse nature, les compagnons de Colomb la rencontrèrent aux lieux mêmes que leur imagination éperdue avait peuplés, au départ, des chimériques horreurs de la mer Ténébreuse. Cette simple réflexion , si la peur pouvait réfléchir , les eût guéris à l'instant de toute appréhension ; il n'en fut rien : incessamment désabusés, il n'en vécurent pas moins, jusqu'au terme du voyage, les volontaires jouets, tour à tour, de l'espérance prématurée ou de l'effroi sans motif.

Le 14 , deux oiseaux , d'espèces qu'on disait ne pas s'aventurer haut en mer, un héron et un paille-en-queue, vinrent voler autour des caravelles ; les équipages virent là un indice de terre; ils furent transportés de joie. Mais, dans la nuit du 15, tomba du ciel, à quatre ou cinq lieues des navires, ce que Colomb appelle " une merveilleuse branche ou trace de feu „. Ces météores, communs dans les climats chauds, sont une des magnificences des nuits des tropiques. Les matelots, à ce spectacle, furent frappés d'épouvante.

Le 16, l'air fut extrêmement tempéré, le temps " comme au mois d'avril en Andalousie „ . On éprouvait, à jouir de la matinée, un indicible plaisir. Il n'y manquait , selon la remarque de Colomb , que le chant des rossignols. On vit flotter des touffes d'herbe très verte : elles paraissaient avoir été déracinées depuis peu. Cela . fit croire et dire aux matelots qu'on était près de quel-

LA VIE DE CHRISTOPHE COLOMB. lOt

que île. Leur conjecture ne s'éloignait pas entièrement de la vérité, car on approchait des brisants marqués, depuis, sur les cartes, comme vus en 1802. Mais Colomb, infailliblement guidé par la science ou l'inspiration, n'attacha à ces remarques qu'une importance secondaire : " Je calcule , dit-il , que la terre ferme est plus " loin. „

Le 17, on vit de nouveau beaucoup d'herbe. " C'était de l'herbe des rochers, dit Las Casas; elle venait du couchant. „ Les matelots se crurent derechef à proximité de la terre. Ce jour-là, cette perspective elle-même n'eut pas la puissance de les réjouir. Colomb fut frappé de leur silence morne et de leurs airs consternés. Les pilotes s'étaient aperçus, à leur tour, de la déclinaison de l'aiguille; ils n'avaient pas eu l'élémentaire prudence de taire à l'équipage ces infidélités du compas. Colomb devina d'où provenait tant de tristesse. Heureusement, sa présence d'esprit et ses calmes méditations lui avaient déjà suggéré, pour endormir les frayeurs de ses hommes, une explication ingénieuse et plausible.

Ils prêtèrent alors leur attention entière à ce qui se passait autour d'eux. A chaque moment , on voyait des herbes en plus grande quantité, et elles paraissaient provenir de quelque rivière. Un petit homard, qui voyageait dans ces herbes flottantes, fut péché vivant. L'eau de la mer semblait moins salée qu'aux Canaries ; un second paille-en-queue s'approcha; des bandes de thons se jouaient dans les eaux des navires ; les navires joutaient entre eux de vitesse, chaque équipage espérant voir la terre le premier, chaque homme espérant gagner la pension de dix mille maravédis promise en prime, par Isabelle, à qui le premier signalerait la côte des Indes.

Le 18, le même temps continua : " Un vent doux et

" régulier gonfla toutes les voiles, tandis que, pour " employer l'expression de Colomb , la mer était aussi " calme que le Guadalquivir à Séville. „ Alonzo Pinzon, dont le bâtiment, la Pinta^ était le meilleur voilier de l'escadrille, prit les devants. Il dit à Colomb , en rangeant la Santa-Maria^ qu'il allait si vite, parce qu'il avait aperçu une multitude d'oiseaux voler vers le couchant; il comptait, ajouta-t-il, que la nuit ne se passerait pas sans qu'il eût vu la terre. Le ciel parut, en effet, s'obscurcir dans le nord, " ce qui est le signe, dit Las Casas, de la proximité d'une côte. „ Ce n'était, en réalité, qu'un de ces nuages lointains et bas qui, sur mer, au coucher du soleil, font si souvent aux yeux inexpérimentés l'illusion d'un rivage.

Le 19, à dix heures du matin, un fou vint à la Santa- Maria; il en vint un autre dans l'après-midi. Il s'éleva des brumes sans vent; ce phénomène était réputé ifti signe de prochain atterrissage. Colomb , bien qu'il eût sondé avec une ligne de deux cents brasses, et n'eût pas trouvé le fond, n'en demeura pas moins persuadé, avec tous ses compagnons, qu'il rangeait des îles, soit' au nord, soit au sud. Par le fait, à dix lieues seulement dans le sud étaient les brisants. Mais il avait la volonté, dit Las Casas, de poursuivre sa route jusqu'aux Indes : il passa outre , et fit seulement cette remarque : " Le " temps est bon , et , s'il plaît à Dieu, tout se verra au " retour. „

Le 20, la brise faiblit; on vit beaucoup d'herbes, quoique la veille, on n'en eût pas aperçu. On prit, à la main , un oiseau qui ressemblait à une hirondelle de mer : il avait les pieds comme une mouette; on le regarda comme un oiseau de rivière. Les matelots en conclurent d'autant plus nettement à la proximité

de quelque côte, que le matin, dès Faube, deux ou trois petits oiseaux, d'une espèce connue pour habiter les bocages et les vergers, étaient venus se poser dans le gréement ; après avoir fait entendre un chant qui parut à l'oreille charmée de l'équipage un joyeux écho de terre, ils s'étaient envolés au lever du soleil. De si faibles oiseaux, remarqua-t-on, n'avaient pu franchir de bien grands espaces; leurs chants, d'ailleurs, suffisaient à prouver qu'ils n'avaient pas fourni une course fatigante.

Le lendemain, 21, le calme s'accentua davantage, il fut même profond, et tout au plus interrompu, à de courtes reprises, par des brises insaisissables. La surface entière de la mer, aussi loin que le regard pouvait porter, sembla disparaître sous d'immenses nappes d'herbes flottantes. La vue de cette verdure réjouit d'abord les équipages; un chacalot se montra, et ses capricieuses évolutions au milieu de l'herbe et des flots, furent un gai passe-temps. Colomb dit que l'apparition de cette baleine était une preuve qu'on naviguait dans le voisinage de quelque terre; son jugement était fondé, remarque Navarette, car il passait alors à quatre lieues de distance nord seulement des brisants dont il a été déjà parlé.

Cependant l'inquiétude fermentait à bord des trois caravelles. Les matelots trouvaient déjà le voyage d'une longueur démesurée. Ils avaient pénétré, disaient-ils, beaucoup plus avant dans l'ouest, qu'aucun navigateur avant eux. Ils étaient hors de portée de tout secours : fallait-il s'enfoncer encore dans les champs sans fin de l'immensité? Sans doute, plusieurs indices leur avaient fait croire, plusieurs fois, à l'approche de la terre ; sans doute des apparences analogues

s'offraient encore à leurs yeux; mais à quoi bon? après avoir été accueillis avec des transports d'allégresse , ces fallacieux symptômes s'étaient toujours évanouis : il en serait ainsi toujours : on aurait toujours devant soi ce ciel sans bornes et cette mer sans rivages.

Ils avaient remarqué, depuis plusieurs jours déjà, que plus on avançait, plus le vent soufflait avec une fixité tenace, de la région de l'est. Au lieu de voir dans cette succession non interrompue de brises favorables, un bienfait de la Providence, ils se mirent à redouter que, sur ces mers, le vent ne soufflât toujours de l'orient : s'il en était ainsi, ils l'auraient contraire pour retourner en Espagne ; il opposerait à leur retour une résistance insurmontable. En vain Colomb leur donnait-il, avec une inaltérable condescendance, des assurances et des explications cosmographiques ; leur défiance résistait à tout. Le respect de son autorité, dit Munoz, était perdu, le respect même du nom des Eois était compromis. Mais, le 22 septembre, le vent souffla d'une direction toute nouvelle, et leurs appréhensions obstinées se sentirent invinciblement confondues.

Cette frayeur ne se dissipa que pour faire place à une autre. Le lendemain était un dimanche. Les couches d'herbes flottantes, qu'on avait cessé de rencontrer la veille, pendant une partie de la journée, reparurent fort épaisses; elles opposaient une résistance sensible au sillage des navires. N'était-on pas parvenu, se demandèrent, entre eux, les matelots, à ces marécages de l'Océan, limites supposées du monde? Ces bancs mobiles de végétaux n'allaient-ils pas s'épaissir de plus en plus? Une fois engagées dans leurs inextricables enlacements, les caravelles ne pourraient ni avancer, ni virer de bord : ce serait l'échouage, la famine, un

languissant trépas ; à moins qu'on ne servît incontinent de pâture à des monstres embusqués sous ces verts abris. Les officiers, s'ils ne tombaient pas dans ces puériles exagérations delà peur, craignaient, du moins, de sentir, d'une minute à l'autre, les quilles se rompre, les carènes s'effondrer contre les récifs dissimulés par cette verdure. Pour dissiper ces craintes, Colomb avait souvent recours à la sonde ; il se servait d'une ligne extrêmement longue; il ne trouvait pas fond. Mais l'évidence elle-même est sans prise sur les jugements dévoyés par l'épouvante : rien ne rassura ni les officiers, ni les matelots.

Le calme, d'ailleurs, leur apparaissait, par lui-même, comme une cause suffisante d'effroi? Le vent était complètement tombé ; les follesbrises dont, par instant, on sentait les risées, n'avaient pas la force de rider seulement la surface de ]a mer : elle était unie comme une glace: Nous sommes arrivés, dirent -ils, aux parages stagnants ; les vents y perdent leur baleine ; les flots n'y sont qu'une masse inerte, opaque et morte. Nous y périrons. Plus Colomb se donnait de peine pour leur rendre raison de ces phénomènes sans conséquence, plus les murmures augmentaient : ils commençaient même à devenir inquiétants, lorsque, tout à coup, la mer s'éleva sans qu'il fît de vent, et devint si grosse, que " tous en étaient très étonnés „ . Cette houle subite et sans cause apparente, dissipa, mieux que n'eussent fait tous les raisonnements, les imaginaires terreurs des équipages. Colomb écrivit sur son journal : " La grosse " mer me fut très profitable, ce qui n'était pas encore " arrivé, si ce n'est du temps des Juifs, quand les " Égyptiens partirent d'Egypte à la poursuite de Moïse, " qui délivrait les Hébreux de l'esclavage . „

i12 LA VIE DE CHRISTOPHE COLOMB.

Le jour suivant, un fou se posa sur les vergues de la Santa-Maria; il passa beaucoup de damiers : ce furent les seuls incidents du 24. Mais c'était en soi-même, et chaque jour, un spectacle éminemment digne d'être contemplé avec admiration, médité avec ravissement, que cette présence de l'homme, cette marche audacieuse de trois petits navires, rompant, pour la première fois, depuis la création, du bruit sourd d'un sillage et des éclats de la parole humaine^ la solitude et le silence de ces vastes déserts d'eau ? Quelles nobles pensées ! quelle confiance en eux-mêmes et en Dieu, les compagnons de Colomb n'eussent-ils pas conçue, s'ils avaient suffisamment pris garde à la grandeur de leur mission , à ses résultats probables, tout au moins possibles, pour l'humanité! Sur ces flots, auparavant le domaine exclusif de la créature inintelligente, l'effigie sacrée du Rédempteur se déployait en tête de leurs mâts, aux caresses de la brise. Matin et soir, rassemblés et recueillis, ils priaient en commun. Chaque soir, notamment, ils chantaient ensemble l'hymne consolatrice des voyageurs à la Vieî"go : Sahe^ Regina. Leurs voix étaient rudes, mais non pas sans harmonie avec la solitude et l'immensité.

Colomb seul comprit et goûta son magnifique privilège de première âme immortelle mise en face d'un monde si vaste, si puissant et si beau. Une double sollicitude partageait ses pensées et remplissait ses instants. Comme explorateur et savant, il admirait et interrogeait sous tous ses aspects cette nouvelle nature : de tous les phénomènes extérieurs il s'efforçait de tirer d'utiles indications. Il sondait nuit et jour l'horizon d'un regard investigateur ; il comparait la température de l'eau puisée à des profondeurs diverses ; il accordait

une valeur, comme indice, aux lointaines senteurs apportées par le vent, à la couleur des vagues, à la transparence de l'air. Il se rendait compte de la direction et de la force des courants. Toute herbe d'apparence nouvelle passant près de son bord, il la recueillait et l'examinait avec une vive curiosité.

Comme chef, sa confiance illimitée en une Providence spécialement protectrice ne l'empêclia jamais de remplir, dans le plus minutieux détail, les incessantes obligations du commandement. Il se tenait pour responsable , devant Dieu et devant ses souverains , des existences associées, sur sa demande, à son entreprise. Il surveillait l'exécution de tous ses ordres et ne s'en fiait qu'à lui-même. A tout heure du jour et de la nuit, on le voyait sur la dunette. En dehors des courts moments qu'il accordait au sommeil, il n'entrait dans sa cabine que pour écrire son journal, pointer ses cartes, ou réciter son bréviaire de membre du Tiers-Ordre. Il agissait, en un mot, comme si le succès eût exclusivement dépendu de ses efforts. Il n'avait pourtant, en réalité, d'autre espérance que Dieu. "J'espère, aimait-il " à dire, que ce Dieu puissant, entre les mains de qui " sont toutes les victoires , nous fera bientôt trouver " une terre. „

CHAPITE

DE l'île de fer a saint-sauveue

Le 25 septembre, le vent s'éleva très favorable. La mer était si belle que les matelots se plaisaient à se jeter à l'eau, et nageaient en se jouant. Les trois cara-

velles naviguaient de front , bord à bord de la Santa- Maria^ qui tenait le centre. Colomb s'entretint longuement avec Alonzo Pinson, au sujet d'une carte envoyée, il y avait trois jours, à bord de la Pinta. Des îles étaient marquées, à l'ouest, sur cette carte. Pinzon prétendit qu'on se trouvait à la hauteur de ces îles. Colomb fut d'un avis contraire et se fit rendre la carte.

Le soleil venait de se coucher. Pendant qu'à son tour, Colomb étudiait avec ses pilotes et pointait la carte discutée, ils furent tout à coup distraits de cette étude par un cri parti de la Pinta : ils virent Alonzo Pinzon, qui, monté sur l'arrière de son navire, criait : " Terre! Terre! Signor, je réclame la rente! „ L'équipage entier de la Pinta entonna avec enthousiasme le Glaria in excelsis Deo. Colomb, avant de rien examiner, se jeta à genoux et remercia Dieu. Les hommes de la Santa- Maria montaient dans les hunes, se répandaient dans la mâture et le gréement ; ils assurèrent qu'en eifet, ils voyaient la terre dans le sud-ouest, indiqué par Pinzon : on estima qu'elle était à vingt-cinq lieues tout au plus. " La conviction devint si forte, l'enthousiasme si entraînant, que Colomb „ quoique cette rencontre ne coïncidât nullement avec ses calculs, " jugea indispensable, dit Washington Irwing, de s'écarter de sa route, en laissant porter toute la nuit au sud-ouest. „ Mais l'aube fit évanouir toutes les espérances : elle dissipa le nuage, qui, le soir, avait semblé une terre. L'escadrille reprit sa première direction.

Ce nouveau désenchantement, plus cruel que tous les autres, démoralisa les équipages. Abattus et le cœur débordant d'amertume, ils épanchaient en paroles acres leurs séditieuses pensées. Les matelots, à l'insu des officiers, se réunirent, par groupe de trois ou

quatre, dans l'entre-pont de Favant. Ils ne pouvaient dans ces colloques clandestins qu'aigrir mutuellement leurs colères. Les réunions, peu à peu s'augmentèrent et eurent lieu plus souvent. Les matelots avaient pris l'habitude de désigner, entre eux, Colomb, par les surnoms de l'Étranger, le Génois, le Hâbleur. Ils l'accusaient d'avoir mis en péril leurs vies de bons et loyaux Espagnols, pour se faire, à leurs dépens, riche et grand seigneur. Ces sentiments, ces propos n'étaient pas renfermés sur la Santa- Maria. Les trois équipages, fréquemment en rapport, mêlés entre eux dans plusieurs circonstances, épousèrent la même haine et les mêmes projets atroces.

N'est-ce pas une folie, demandaient-ils, de s'enfoncer plus avant dans l'ouest qui ne finit pas ? Ils rappelaient l'affliction et les pressentiments lugubres de leurs familles, l'effroi des gens delà côte, àPalos, l'opposition des savants de Salamanque. Ils se repentaient d'avoir cru le Père Gardien de la Rabida, la dupe, lui aussi, d'un intrigant. Les navires, continuaient-ils, sont trop endommagés déjà pour résister à la traversée de retour : fallait-il aggraver encore les avaries, en même temps qu'élargir le trajet? Était -il juste que cent vingt hommes, castillans et vieux chrétiens, périssent pour le caprice d'un aventurier? Ne lui avait-on pas assez, et de toute manière, représenté l'extravagance de son obstination? Il entend les plaintes, il voit les tristesses, et ne compatit à rien; ni raisons, ni prières, ni remontrances , ni supplications ne le touchent. Pourquoi délibérer davantage? Ne devaient-ils pas pourvoir euxmêmes à leur conservation ? On lui signifiera de reprendre la route d'Espagne : s'il refuse, on le jettera nuitamment par dessus la muraille. Sera-ce un crime?

Qui les blâmera, au retour, de s'être ainsi préservés d'une mort aussi horrible que certaine? Qui le saura? Quoi de plus vraisemblable, si l'on raconte, à l'arrivée, que, la nuit, en contemplant les astres avec ses instruments, l'Italien s'est laissé choir à la mer?

Il fallut plusieurs jours avant que le complot atteignît à ce degré de précision , à cette violence de langage. Lorsqu'il eut englobé tous les compagnons subalternes de Colomb, il fallut un délai encore pour y faire entrer ses officiers et jusqu'aux commandants sous ses ordres. Une scène funeste eut lieu le P'" octobre. Au point du jour, l'officier de quart à bord de la Santa-Maria^ déclara à l'équipage, avec une sorte de consternation, que depuis l'île de Fer, on avait déjà couru cinq cent soixante-dix-huit lieues. Il se trompait de beaucoup. La moindre supputation de Colomb, celle qu'il inscrivait sur son loch public, s'élevait à cinq cent quatre-vingt qUéatre lieues; son compte réservé, celui qu'il tenait pour lui seul, montait en réalité à sept cent sept lieues. Le chiffre amoindri de l'officier n'en produisit pas moins une déplorable impression sur les matelots. Cet incident favorisa l'extension du complot. Tous les officiers y entrèrent. Et, ce qui est plus affligeant à reconnaître, les commandants eux-mêmes de la Pinta et de la Nina^ ainsi que le second de la Pinta, (les trois frères Pinzon), n'ignoraient plus ce qui s'ourdissait contre leur chef, et ne s'opposaient à rien. Les Pinzon s'étaient déjà donné, à plusieurs reprises, dans leurs rapports avec Colomb, le tort grave — si ce n'est qu'un tort — de lui faire sentir devant leur communs subordonnés, par des procédés grossiers et des airs de hauteur, son isolement et leur force. Les trois équipages étaient composés, presque en totalité, de marins pris sur

un littoral où la famille Pinzon avait de la notoriété et de l'influence. Les Pinzon aimaient à se croire les vrais maîtres sur l'escadrille.

La révolte néanmoins n'éclata pas encore. Le 2 et le 3 octobre, on vit des damiers et beaucoup d'herbes : parmi ces herbes, les unes paraissaient vieilles, les autres, très fraîches, portaient comme une espèce de fruit ; c'étaient des raisins du tropique. Colomb écrivit sur son journal une réflexion que Las Gazas nous a transmise. Regardant comme possible qu'il eût laissé derrière lai les îles marquées sur la carte dont nous venons de parler , il dit que son but était de se rendre aux Indes, et que perdre son temps en route à louvoyer, c'eût été manquer de prudence et de jugement; tant il demeura inébranlablement convaincu jusqu'au bout, de l'exactitude de ses indications premières sur la longueur de la route !

Un dissentiment grave éclata, le 6 octobre, entre Colomb et le commandant de la Pinta. Celui-ci proposa d'abandonner une route qui ne les menait à rien, et de se diriger dans le sud. Il colora sa proposition du spécieux prétexte de chercher les îles marquées sur la carte. Au fond, il tâtait, si Ton nous passe l'expression, les dispositions de son chef, en vue de la sommation qu'on se préparait de plus en plus à lui adresser, de rentrer en Espagne. Alonzo Pinzon, avant de risquer, dans toute son insolence, une requête si radicale, voulut sonder Colomb par une proposition plus mesurée. Il est certain, en tout cas, que Colomb ne crut pas à la sincérité des paroles de Pinzon : Colomb pensa, dit Las Casas, que le capitaine delsi Pinta n'avait pas l'intention de chercher l'île dont il parlait. Il refusa péremptoirement de dévier de sa direction. " Il était d'avis que s'ils

s'écartaient de la route, ils ne pourraient de sitôt prendre terre ; il valait mieux aller d'un trait à la terre ferme, sauf à revenir ensuite aux îJes „.

Colomb fit suivre son refus de prescriptions significatives : il ordonna aux deux capitaines de se tenir près de lui, l'un de chaque bord, du coucher au lever du soleil. On ne saurait douter que les Pinzon comprirent, à demi-mot, le sens et la portée de cet ordre. Leur orgueil s'en piqua; et, certainement, à partir de cette heure, ils se joignirent sans réserve aux cabales des futurs révoltés.

Une fausse alerte, après tant d'autres, aida peut-être la journée du lendemain, 7 octobre, à passer sans mutineries déclarées. Au lever du soleil, la Nina tira un coup de canon et hissa un pavillon en tête de mât, signaux convenus en cas d'apparition de la côte. Toujours électrisés par cet appel à Fespérance, les trois navires coururent tout le jour, à l'envi les uns des autres , vers cette terre signalée par la Nina. Mais le soir se fit, et les lignes droites et pures de l'horizon prouvèrent qu'on s'était encore abusé.

Le lendemain , ce que Colomb avait refusé aux propositions cauteleuses d'Alonzo Pinzon , il le fit de luimême : il infléchit sa route à l'ouest-sud-ouest. Cette manœuvre contribua, sans doute, à faire ajourner les plans de sédition. Le 8 octobre, émerveillé de la beauté du temps et de la mer, Colomb écrivit de nouveau sur son journal : " Grâces à Dieu. „ Les herbes parurent de plus en plus fraîches. L'atmosphère n'était pas seulement douce et pure, elle était embaumée. On vit beaucoup d'oiseaux de terre^ d'oiseaux des champs, dit Las Casas; ils fuyaient au sud. Les poissons s'ébattaient à la surface unie des flots. L'ensemble des indices dénota,

les deux jours suivants, avec une énergie qui ne laissa aucun doute à Colomb, les approches certaines de la terre.

Mais tous les présages étaient désormais regardés par les équipages , après leurs déceptions répétées , comme égalenient vains et trompeurs. Le 10 octobre, au coucher du soleil, c'est à dire au moment oii les trois caravelles, d'après l'ordre de marche pour la nuit récemment donné par Colomb, se trouvaient rapprochées, Isi Pùita et la JVina^ en même temps, laissèrent arriver sur la Santa-Maria^ et vinrent se coller, tribord et bâbord, contre ses flancs. Ce fut un véritable abordage, singulièrement favorisé par la connivence du navire assailli. Son pont se couvrit aussitôt de révoltés du dehors et de révoltés du dedans. Les frères Pinzon étaient à la tête de leurs hommes, qu'ils avaient laissés prendre leurs armes. Des cris tumultueux éclatèrent. L'équipage de Colomb, ses officiers, son état-major, ses domestiques, les agents et commissaires de la couronne, et jusqu'au neveu de sa femme, allèrent se ranger derrière les Pinzon. Jamais homme, en un suprême danger, ne fut j)lus délaissé, plus trahi, plus repoussé sur lui-même.

On le somma de mettre incontinent le cap sur la Castille. Il ne céda pas, il ne se troubla pas. Raisonner avec des mutins en délire , il connaissait trop les hommes. Abaisser à des demandes, à des compromis, le prestige d'une autorité dont il était comptable à Dieu, à ses souverains, à son propre honneur, la pensée ne lui en vint pas. Il leva plus haut et plus fier que jamais son front à la fois placide et sévère. Le regard clair et l'attitude calme, la parole égale, ferme, vibrante, il protesta, ou, plus simplement encore, il avertit " que, " parti pour se rendre aux Indes, il entendait pour-

" suivre son voyage, et le poursuivrait jusqu'à ce qu'il " les eût trouvées, par l'assistance de Notre-Seigneur ! „

Et tout rentra dans l'ordre. Par quel prodige ? C'est le secret de Dieu. Colomb, sans s'expliquer davantage sur cette révolte et son apaisement, dit que Dieu le délivra " dans les souffrances et les tourments " que lui faisaient éprouver ses matelots et ses équi- " pages, tous résolus d'un commun accord à s'en re- " tourner, se révoltant contre lui, s'oubliant jusqu'aux " menaces; ce Dieu éternel lui donna la force et la " magnanimité dont il avait besoin, le soutint seul " contre tous. „

Cette crise fut la dernière. Le jour suivant, jeudi 11 octobre, on eut une grosse mer, plus forte qu'on ne l'avait eue dans tout le voyage. Les signes de la proximité de la terre se succédaient, en se multipliant , avec une rapidité qui impressionna les plus incrédules. Outre les damiers que l'on continua de voir, un jonc nouvellement arraché, car il était encore vert, passa tout près de la Santa-Maria^ un roseau et un bâton, dans les eaux de la Pinta. Indépendamment d'une quantité d'herbes fraîches, telles qu'il en croît dans les rivières, on vit un poisson vert, d'une espèce qui se tient dans les rochers. Ils tirèrent successivement de l'eau, un autre roseau et, ce qui était plus décisif encore, un bâton avec des traces de sculptures. Les gens de la Nina virent, entre autres indices non équivoques, une branche d'arbuste en fleurs , disent les uns , chargée de petits fruits rouges, disent les autres. On fila vingt-sept lieues du lever au coucher du soleil. L'horizon était net et d'un clair azur; l'air, d'une rayonnante limpidité; la mer avait ses aspects les plus éclatants, la brise, des parfums inaccoutumés. Le coucher du soleil trouva toutes

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les âmes aussi rassises et sereines , qu'elles avaient été sombres et bouleversées, la veille, à pareille heure. Les caravelles se rapprochèrent , à l'ordinaire : on remit la barre franchement à l'ouest. Réunis pour la prière du soir, les équipages chantèrent, comme tous les jours, mais d'un accent plus pieux, le Salve ^ Regina.

Colomb prit la parole. Dans une allocution touchante, empreinte à la fois de piété, de bonté, de dignité, il exposa à ses compagnons les faveurs dont le Seigneur les avait comblés depuis Palos. Il leur fit remarquer que des temps toujours propices les avaient portés sans le moindre accident, jusqu'à ces latitudes où nulle voile, avant eux, ne s'était hasardée; " que Dieu les avait conduits, à travers un océan tranquille, ranimant à chaque instant leur courage par de nouveaux indices, qui augmentaient en raison de leurs craintes, les amenant, comme par la main, à une autre terre promise. Il leur rappela ensuite l'ordre qu'il avait donné en quittant les Canaries, de ne point faire de la voile après minuit, lorsqu'ils auraient fait sept cents lieues; les apparences actuelles nécessitaient cette précaution (1). „ Il leur dit qu'il était probable que cette nuit môme ils verraient la terre. Il leur recommanda de veiller avec un redoublement d'attention et de prier en veillant, parce que, certainement, avant le jour, ils apercevraient quelque île. Il promit, enfin, au premier qui signalerait la terre, un pourpoint de velours, indépendamment de la prime annoncée par la Eeine.

Lorsque les ténèbres furent arrivés, Colomb resta sur sa dunette. Vers dix heures , il vit au loin une lumière

(1) Washington Iewing.

et ne douta pas qu'elle ne fût la flamme d'un feu de terre. Mais ne voulant rien affirmer encore tout haut, il appela Pedro Guttierrez, officier du garde-meuble de la couronne, et lui demanda si, dans telle direction, il n'apercevait pas une lumière. Pedro Guttierrez répondit qu'il la voyait. Colomb appela encore le contrôleur Rodrigo Sanchez de Ségovie ; mais pendant que celui-ci se rendait sur la dunette, la lumière disparut, ou, comme parle Las Casas , il n'était pas dans une position d'oii il pût la voir. Elle se montra pourtant encore à différents intervalles. C'était comme une bougie dont la flamme se fût avivée ou éclipsée tour à tpur ; on eût dit que, placée dans une barque, elle s'élevait et s'enfonçait à la lame. Les compagnons de Colomb attachèrent peu d'importance à cette intermittente lueur ; mais il la regarda, lui, comme une preuve infaillible qu'on était tout près d'une côte habitée.

A minuit, la voilure fut réduite. Les caravelles néanmoins continuèrent à s'avancer rapidement dans l'ouest, parce qu'un fort courant les portait. La Pinta tenait un peu l'avant, selon son habitude. A bord des trois navires, nul ne s'était couché; tout le monde, sur le pont, dans la mâture ou dans le gréement, avait le regard assidûment plongé au plus loin possible, dans la ligne des bossoirs. A deux heures du matin, un matelot de la Pinta cria : Terre ! Aussitôt l'éclair d'un coup de canon, parti de ce bâtiment , illumina l'escadrille, et la détonation électrisa, pour ainsi dire, de la quille à la pomme des mâts, les trois caravelles. Colomb se jeta à genoux. Depuis l'apparition de la lumière sa conviction était faite ; il ne craignit plus un mécompte ; d'une voix retentissante, il entonna le cantique des victoires : Te - JJeum laudamus , que ses trois équipages , ivres de

bonheur, chantèrent avec lui. Les larmes inondaient son visage.

Le Nouveau Monde était découvert : on voyait distinctement la côte, à la distance d'environ deux lieues. Colomb fit carguer les voiles et tenir, à tout événement, les armes en état.

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