CHAPITRE PREMIER
l'île saint-sauveue
Le vendredi, 12 octobre 1492, au lever du soleil, les trois caravelles de Cliristoplie Colomb jetèrent l'ancre à proximité du rivage qu'elles avaient aperçu durant la nuit. Il se déroulait, peu élevé, mais admirable, sur une longueur de dix à quinze lieues. Ses bois, ses bosquets, ses pelouses, qu'arrosaient des eaux limpides; sa verdure vigoureuse, touffue et de teintes variées ; ses fleurs superbes, ses fruits étranges, ses lianes retombant en guirlandes de la cime inclinée des arbres jusqu'à raser les flots, lui donnaient cette apparence, ordinaire aux belles plages iiitertropicales, d'une colossale et fraîche corbeille posée sur l'Océan. Les naturels, à la lisière
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des bois ou sur la grève, paraissaient plongés dans un extatique enchantement.
Colomb revêtit le costume d'apparat des dignités, qu'aux termes des conventions de Santa Fé, la Découverte lui conférait : une armure étincelante sous un long et flottant manteau d'écarlate. Ses officiers se groupèrent derrière lui, entre les files d'une garde d'honneur. Portant, de ses propres mains, haut et déployé, le royal pavillon, sur lequel l'image du Christ était peinte, il descendit dans sa chaloupe. On poussa du bord. Les canots, solidement armés, de la Pinta et de la Nina^ firent cortège. A leur poupe, chacun des deux commandants portait, à l'exemple de Colomb, une des bannières dites de la croix verte.
En quelques coups d'aviron les embarcations touchèrent la grève. Colomb s'élança le premier à terre. A peine eut-il posé le pied, qu'il planta l'étendard du Christ, se prosterna, et, par trois fois, baisa le sol, en pleurant de bonheur.
Toujours agenouillé, les bras étendus, et d'une voix vibrante, il improvisa cette prière : " Seigneur, Dieu " éternel et tout -puissant, tu as créé par ton Verbe " divin, le firmament, la terre et la mer. Que ton nom " soit béni et glorifié partout. Que ta Majesté soit " exaltée, qui a daigné permettre que, par ton humble " serviteur, ton nom auguste soit connu et prêché dans " cette autre partie du monde!... „ Et, se relevant, il; déploya dans toute sa largeur l'étendard de la croix.
Il ignorait encore si cette terre était une île ou le continent. Il l'appela Saint-Sauveue, " en l'honneur, dit-il, du Dieu puissant qui a merveilleusement fait tout ceci. „ Mais il eut un motif, sinon plus élevé, du moins plus explicite : le nom de Sauveur ou Jésus, essence
même du christianisme, lui fournissait la manifestation la plus naturelle et la plus juste dans son clair laconisme, pour vouer publiquement à l'Évangile cet hémisphère cherché principalement en vue de sa conversion.
La prise de possession réglementaire et proprement dite eut lieu aussitôt avec toute l'imposante gravité d'un grand acte politique accompli par des militaires . Colomb , l'épée haute (au milieu de ses officiers rangés en cercle, et Pépée haute aussi), interpella les commissaires des rois, les commandants de la Pinta et de la Nina et tous les assistants, et les appela en foi et témoignage de ce que, AU NOM DE Notée- SEiaNEUE Jésus -Christ, il occupait cette terre pour la couronne de Castille (1).
Il fut, à l'heure même, officiellement reconnu, en ses multiples qualités de Vice-Roi, Gouverneur Général des pays découverts et à découvrir. Grand Amiral de l'Océan. Ses compagnons se pressèrent autour de lui, émus, dominés, repentants. C'était à qui l'embrasserait ou lui baiserait les mains ; fiers et reconnaissants d'avoir été associés à sa fortune, à sa gloire, ils le prièrent d'oublier leurs fautes ; ils se recommandèrent à ses bontés. Tous lui firent hommage, dans les formes, et prêtèrent, entre ses mains, serment d'obéissance. Il dut croire réalisés, pleinement et pour toujours, son désir, son espoir d'occuper en Europe, parmi les grands vassaux
(1) Colomb ne croyait pas, comme on se l'imagine, que son désir d'évangéliser le Nouveau Monde l'autorisât, aa mépris du droit des gens et de l'équité naturelle, à s'emparer du sol et asservir les habitants. Prendre possession, ce fut, dans sa pensée, créer à la Castille un privilège d'aller, de venir, de traiter, de trafiquer, de fonder, au besoin, des comptoirs et des colonies, à l'exclusion des autres couronnes européennes : c'était le régime commercial et politique du temps.
des couronnes, un rang en rapport avec son futur rôle de promoteur de la croisade.
Les naturels, depuis le débarquement, s'étaient retirés et tenus cachés derrière le feuillage. Ils commencèrent à se montrer, et, peu à peu, s'approchèrent des Espagnols. La haute stature de l'amiral, la richesse de son costume et de ses armes, la déférence de son entourage le leur désignaient comme le chef des mystérieux étrangers. Enhardis, au fur et à mesure qu'ils s'avançaient, par la sereine bienveillance de ses traits, de son regard et de ses gestes, ils osèrent, quoique tremblants encore, se prosterner aux pieds de leurs incompréhensibles visiteurs. Ils offrirent à Colomb un bouquet de feuilles et d'herbes parfumées. Ils se familiarisèrent bientôt jusqu'à toucher les Espagnols, s'étonnant de leur blancheur, palpant leurs jambes, examinant leurs mains, admirant leur barbe.
L'amiral et ses compagnons se prêtèrent à ces naïves importunités. Ils en profitèrent pour étudier, de leur côté, les indigènes. Leur nudité était complète. De taille assez grande et bien prise, la démarche agile, les mouvements gracieux, ils avaient le visage peint de couleurs criardes, mais leurs traits ne manquaient ni de régularité ni de finesse. Sans barbe, le front large, le crâne développé, les yeux bien fendus, les cheveux assez longs par derrière pour flotter sur leurs épaules, rien, pas même leur teint " ni noir ni blanc „, mais cuivré, n'accusait en eux la race africaine. Ils ne portaient d'autres armes que des lances, bâtons aiguisés, dont l'extrémité avait été durcie au feu ou garnie d'un caillou pointu, d'une dent ou d'un os de poisson. On leur présenta un sabre, ils le prirent par le tranchant et se coupèrent.
Colomb vit sur quelques-uns des traces d'anciennes blessures. Il leur demanda par signes d'oii provenaient ces cicatrices : ils lui firent comprendre que des côtes voisines on venait pour les enlever, et qu'ils se défendaient. 11 en inféra que la terre ferme était proche, et qu'on venait, du continent, s'approvisionner d'esclaves dans les îles. Cette induction était conforme à ce qu'il avait lu, dans Marco Polo, des coutumes de l'extrême Asie. Elle le confirma dans la persuasion qu'il avait atteint les parages orientaux de l'Inde. Il donna, en conséquence , aux naturels le nom générique d'Indiens.
Colomb, désignant à ses charpentiers deux beaux arbres, leur commanda de les abattre et d'en façonner une croix monumentale. Lorsqu'elle fut terminée, on agrandit le trou laissé dans la plage par la hampe de l'étendard ; la croix fut plantée en terre au chant du Vexilla Régis prodeunt. Pendant qu'on l'érigeait, l'amiral regarda comme un devoir et une prérogative, de la soutenir do ses propres mains. La cérémonie s'acheva par le chant du Te Deum.
" L'amiral, dit Las Casas, plantait une croix dans tous les endroits où il allait, îles, provinces, villes et autres lieux. „ Ne faisait-il en cela qu'obéir à une coutume générale de l'époque ? On aurait tort de le croire. Ses contemporains furent frappés, comme d'une chose extraordinaire, de son empressement à ériger partout la croix. Ils y virent la circonstance caractéristique et distinctive de ses découvertes, puisqu'ils tirèrent de là le premier nom du Nouveau Monde. Les Indes occidentales, sur les premières cartes oii elles figurèrent, furent désignées par le signe et le nom de la croix : sur les cartes, notamment, du Ptolémée, que Jacobus Pentius
de Leucho édita, en 1511, à Venise; elles furent appelées, en majuscules rouges, teeee de la sainte ceoix.
La première journée des Européens sur le sol du Nouveau Monde se termina, comme elle avait commencé, par une manifestation religieuse. Colomb, réunissant ses compagnons autour de la croix qu'il venait de planter, récita au milieu d'eux la prière du soir.
Les embarcations rentrées à leur bord respectif, il consacra, selon son habitude, une partie de la nuit à écrire sur son journal, pour les Kois, ce qui s'était passé depuis le matin. La bonté, la sagesse et la piété inspirèrent sa plume dès la première phrase. " Je connus, " écrivit-il, au sujet des Indiens, que c'étaient des gens " qui se livreraient plus à nous et se convertiraient à " notre sainte foi plutôt par la douceur et la persuasion " que par la violence. „
A peine fit-il jour, le lendemain, que les insulaires accoururent à la plage. Quelques-uns vinrent à la nage aux caravelles, un très petit nombre en pirogues. L'Ancien et le Nouveau Monde inaugurèrent alors, sur une bien petite échelle, il est vrai, les immenses opérations commerciales qui font aujourd'hui leur bien-être et leur prospérité réciproques. Quelques pelotes de coton filé, des perroquets, du pain de cassave et d'autres objets d'aussi mince importance, les naturels n'avaient rien de plus à offrir : ils reçurent en échange, des bonnets de couleur, des perles de verre, des bagues de laiton : grelots, têtes de clous, " morceaux d'écuelles et de de verre cassé „ leur parurent d'inestimables trésors. Ils donnèrent jusqu'à vingt-cinq et trente livres de fil de coton, pour trois petites pièces de monnaie d'Espagne valant, chacune, un cinquième de centime. Colomb s'opposa, dès qu'il les connut, à ces marchés dérisoires.
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Il interdit même d'une manière absolue l'achat du coton, se proposant, s'il y en avait aux Indes des quantités suffisantes, de le faire acheter pour la couronne : il estima que certaines denrées. For et le coton, par exemple, devaient faire l'objet d'un monopole royal.
Il attachait, non seulement à la loyauté, mais encore à la direction intelligente des opérations mercantiles, une importance que nous ne saurions trop faire remarquer : son œuvre, telle qu'il l'avait comprise, en dépendait essentiellement. Il eût pu, en effet, négliger, jusqu'à un certain point, le côté purement économique des choses, si la conversion des Indiens avait été, à ses yeux, l'unique but religieux de sa mission. Mais, sous l'empire d'une autre idée tout aussi religieuse, il voulait, avec une égale ferveur, faire, des richesses du Nouveau Monde, la rançon de la foi , en Europe. Dès lors, chose admirable! il devient impossible de dire lequel, de son apostolat ou de son rôle commercial, impliqua, pour sa conscience, des obligations plus étroites, plus sacrées. Eriger la croix, et se rendre compte des richesses du sol; inspirer aux Indiens, par la justice et l'aménité des relations, une affectueuse estime du nom chétien, et courir en quête d'opulentes cargaisons; préparer la venue des missionnaires, et pourvoir, par de sages mesures, à la meilleure exploitation des productions locales, ces soins en apparence si dissemblables, le mandat complexe que Colomb s'était donné les lui imposa réellement, à titre égal et indivisible.
L'île Saint- Sauveur était pauvre : Colomb en demeura convaincu dès cette première visite des habitants à l'escadrille. Il remarqua toutefois que quelquesuns portaient, comme pendants, aux narines, un petit
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morceau d'or. Il leur demanda d'où cet or provenait. Ils lui indiquèrent que, derrière leur île, en naviguant au sud-ouest, il trouverait un pays dont le roi possédait des pierres précieuses et de l'or à profusion, en grands vases et objets ciselés de toutes sortes et de toutes formes. Dans cette terre privilégiée de l'or, les habitants le portaient en bracelets et en chaînes, en colliers et pendants, aux bras, aux jambes, au cou, aux narines et aux oreilles. Colomb résolut de faire voile, dès le lendemain, dans la direction indiquée. Il crut que cette contrée à l'ouest pouvait être l'île fameuse de Cipango. A Cipango, mi effet, dans une cité magnifique, Marco Polo avait vu le féerique palais, tout couvert de plaques d'or, d'un prince servi dans de la vaisselle plate.
Mais, avant d'appareiller, le jour suivant, Colomb tint à contourner, en chaloupe, la pointe septentrionale de Saint-Sauveur, et à reconnaître une partie de sa côte opposée. Les chaloupes de la Pi7ita et de la Nina l'accompagnèrent. Il mit pied à terre à plusieurs endroits et visita des villages. Partout les insulaires firent fête aux espagnols : ils les croyaient d'une nature supérieure et descendus du ciel, sur les larges ailes de leurs navires. En s'enfonçant quelque peu dans un bois, Colomb remarqua de la pierre qui lui parut "excellente pour la construction d'églises „. Du reste, cette rapide exploration confirma pleinement ses premières idées sur la beauté du climat, la fécondité des terrains, l'abondance des eaux, l'absence d'animaux domestiques, l'indigence des habitants, leurs mœurs douces et leur caractère hospitalier. " Je crois, avait-il écrit la veille, " qu'ils se feraient chrétiens sans difficulté. „
Dans le cours de cette promenade, Colomb prit à
terre sept indigènes, et les amena dans les chaloupes, au mouilLige des caravelles. Ils furent aussitôt répartis sur l'escadrille, pour lui servir de guides et d'interprètes, lorsqu'ils auraient appris quelques mot d'espagnol. On leva l'ancre le 14, vers le milieu du jour.
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