‹ La vie de Christophe ColombChapitre 15 sur 47 · LES ILES SAINTE -MARIE DE LA CONCEPTION, FEENANDINE ET ISABELLE · texte numérisé non relu

LES ILES SAINTE -MARIE DE LA CONCEPTION, FEENANDINE ET ISABELLE

L'escadrille, en s'éloignant de Saint- Sauveur, vit peu à peu l'horizon se peupler d'une multitude d'îles. Situées dans les directions les plus diverses, elles étaient toutes belles, toutes paraissaient fertiles. Les guides indiens en nommèrent plus de cent, et firent comprendre qu'il y en avait un bien plus grand nombre. Colomb se crut arrivé à cet archipel de la côte asiatique où, selon Marco Polo, les épices et les bois de senteur abondaient dans sept mille et tant d'îles. Il se dirigea sur celle qui lui sembla la plus considérable, il l'atteignit le soir même. Il débarqua le lendemain, dès le point du jour, prit possession, planta la croix, et nomma l'île Sainte Marie de la Conception. Mais un rapide regard jeté sur la population lui suffit pour constater que ses richesses ne surpassaient guère celles de Saint-Sauveur. Là, du reste, comme à Saint-Sauveur, les indigènes lui dirent qu'à l'ouest, dans une île plus grande, nommée, à ce qu'il crut entendre, Saometo, il trouverait, gouverné par un prince aux habits étincelants de bijoux, un peuple qui se couvrait d'or.

La nuit précédente, un des guides pris à Saint-Sau-

veur s'était enfui des caravelles. Un second s'échappa de la Nina^ comme l'amiral rentrait à bord de ses navires, après la prise dn possession de Sainte-Marie. On le poursuivit jusqu'au rivage, sans autre résultat que d'effrayer les habitants de l'île. Ces évasions inquiétèrent Colomb : il craignit que la malveillance des deux fugitifs ne répandît dans les îles des bruits défavorables aux chrétiens. Préoccupé de ces pensées, il vit, quelques instants après, du haut de la dunette de la Santa-Maria^ venir à la Nina^ en pirogue, d'un point assez éloigné sur le rivage, un Indien qui désirait échanger une pelote de coton. Les gens de la Nina l'invitèrent à monter à bord : sur son refus, quelques matelots, se jetant à la mer, le saisirent pour l'embarquer malgré lui.

L'amiral surveillait attentivement cette scène. Il envoya son canot chercher l'Indien , qui arriva , mourant de frayeur, à ses pieds, et lui offrit, en pur cadeau, sa pelote de coton. Refusant avec bonté, l'amital coiffa son captif d'un bonnet de couleur, lui mit au bras des grains de verre enfilés , des grelots aux oreilles , lui fit rendre sa pirogue et le laissa libre de s'en aller. Le pauvre insulaire, aussi transporté de joie qu'il venait d'être épouvanté ^ vola de toute la vitesse de ses rames à la terre. Colomb , de sa dunette , put facilement le voir entouré, à son arrivée, d'une foule d'indigènes; il leur dit merveille des étrangers , de leur chef et de ses présents. " C'était pour qu'il en fût ainsi, „ ajoute Colomb, " que j'avais agi envers lui de la manière sus- " dite. „

'Vers l'heure de midi, Tescadrille remit à la voile, courant à l'ouest , sur une troisième île : neuf ou dix ieues Ta séparaient de Sainte-Marie. A mi-traversée,

Pescadrille rencontra un Indien qui, dans sa pirogue, venait de Saint-Sauveur, avait touché à Sainte-Marie, se rendait à la même île que les caravelles , et , de là, sans doute, dans quelques autres, pour répandre la nouvelle de l'arrivée des hommes célestes. Il emportait, pour toutes provisions, gros comme le poing de pain de cassave, une callebasse d'eau, de la poudre de terre rouge pour se peindre, et un paquet de ces mêmes herbes odoriférantes qu'on avait offertes à l'amiral sur la plage de Saint-Sauveur. Il vint à la Santa-Maria demander qu'on le prît à bord. Non content de le faire embarquer lui et sa pirogue, et d'ordonner qu'on prît grand soin de ce qu'il y avait dans l'esquif, Colomb lui fit servir du vin à boire, et, à manger, du pain et du miel, régal dont les Indiens s'étaient déjà montrés friands.

On n'arriva qu'à la nuit close, à proximité de l'île. L'amiral ne pouvait atterrir en pleine obscurité, au risque, tout au moins, de laisser tomber ses ancres sur des rochers qui eussent coupé les câbles. Il demeura donc, en panne, un peu au large, jusqu'au lever du jour. Mais il eut soin de faire remettre tout de suite à la mer l'Indien et sa pirogue, afin qu'il se rendît à terre, et, par le récit des bons traitements dont il avait été l'objet, préparât les habitants de l'île à faire aux Espagnols une réception amicale. Cette espérance de Colomb fut dépassée. Dès la nuit même, les insulaires, enthousiasmés par les récits de l'Indien, vinrent en pirogue aux caravelles, apportant de l'eau, des racines, des fruits, tout ce qu'ils avaient à offrir. Chacun d'eux, en retour, reçut quelque présent, des perles de verre, de petits tambours de basque, des maravédis et des aiguillettes.

Au jour , Colomb jeta l'ancre devant un village, débarqua, prit possession, nomma l'île Fernandine. Ces insulaires étaient plus industrieux et moins pauvres que ceux de Saint-Sauveur et de Sainte-Marie. Leurs femmes portaient de petits tabliers de coton et des espèces de mantilles de même étoffe. Leurs cases étaient tenues avec une extrême propreté. Ils couchaient dans des nattes ou filets de coton , qu'ils suspendaient et nommaient 7^^m«c5. Ils débattaient habilement leurs marchés avec les Espagnols. Ils se montraient, d'ailleurs, d'une grande cordialité dans tous les rapports. La chaloupe de la Santa-Maria ayant accosté, peu d'instant après la prise de possession, pour faire de l'eau, les insulaires du village indiquèrent avec empressement les sources les plus abondantes et les plus fraîches, remplirent euxmêmes les barriques et les portèrent à la barque, ravis de se rendre utiles. " Je crois, écrivit Colomb, qu'ils se " feraient chrétiens sans difficulté, parce qu'ils ont " beaucoup d'intelligence. „

L'escadrille appareilla , à midi , pour faire le tour de l'île. A deux lieues dans le nord-ouest, on trouva " un port admirable „ : il eût pu " contenir cent vaisseaux „. Pour le reconnaître et le sonder, Colomb y pénétra avec les chaloupes , laissant les caravelles en dehors. Puis il mit pied à terre sur une des rives. Des indigènes vinrent à lui; ils lui indiquèrent que, tout auprès, il y avait une bourgade. Il y envoya ses matelots, et, pendant les deux heures que dura leur absence, il se promena " au " milieu des arbres , qui étaient bien la chose la plus " belle qu'on eût jamais vue „. Les matelots, à leur retour, lui dirent avoir remarqué, dans la bourgade, — ce qui était pour eux une nouveauté, depuis leur arrivée aux Indes, — des chiens de plusieurs espèces. Ils lui

racontèrent qu'ils avaient vu, aux narines d'un Indien, un morceau d'or ayant l'apparence d'une pièce de monnaie, n les réprimanda de ne l'avoir pas acheté, en donnant à l'Indien, en retour, tout ce qu'il eût demandé. " Ils n'avaient pas osé lui faire cette offre „ ; et c'est une preuve significative des égards avec lesquels Colomb exigeait de ses compagnons, qu'ils traitassent les indigènes.

On continua , tout le jour , et le jour suivant , 18 octobre , à contourner Fernandine , en l'explorant. Mais, évidemment, là n'était pas Saometo, l'île prestigieuse des mines d'or, du roi magnifique et du peuple opulent. Le 19, à l'aurore, on reprit le large.

Trois heures après, on fut en vue d'une quatrième île, que les guides affirmèrent plus nettement, cette fois, être Saometo. L'escadrille arriva à l'île vers midi. Colomb y débarqua, prit possession, et la nomma Isabelle. Contrairement à ce qui s'était passé dans les autres îles, les relations furent longues et difficiles à nouer avec les habitants d'Isabelle. Les deux premiers jours, ils s'enfuirent obstinément à l'approche des Espagnols. On entrait dans leurs cases, elles étaient désertes. On s'abstint scrupuleusement, d'après les ordres formels et réitérés de l'amiral, d'y rien déranger, d'y rien prendre, pas même la valeur d'une épingle. Rassuré, sans doute, par ces procédés pacifiques, un insulaire finit, le second jour, par venir à l'appel des Espagnols. Il reçut en présent les mille riens ordinaires de la bimbeloterie européenne. On lui demanda, de procurer de l'eau. Il le promit et n'y manqua pas, car, à peine les Espagnols étaient -ils de retour aux caravelles , qu'une foule d'insulaires y accoururent, avec leurs callebasses pleines d*eau.

Interrogés par Colomb, ils lui dirent que leur île s'appelait Saometo. Ils ajoutèrent, au sujet de la présence, dans cette île, d'un roi très riche, d'une grande ville et de mines d'or, des renseignements si concordants avec ceux des guides de Saint- Sauveur, que Colomb se promit de parcourir toutes les plages d'Isabelle, et même de pénétrer dans l'intérieur, à la recherche de cette ville, de ce roi, de ces mines. Il ne tarda pas à constater que les indigènes ou lui-même étaient dupes d'un malentendu. L'île était plus belle, sans être plus riche, que les trois précédemment visitées. Un peu de coton et quelques morceaux d'or, si petits que " ce n'était rien „ , voilà tout ce qu'il put y acheter.

Loin de voir avec amertume et découragement s'évanouir ainsi ses brillantes hypothèses, il ne renonça pas même, à cause des mécomptes réitérés qui les suivaient, au principe en vertu duquel il les avait formées, principe qui consistait à rapporter à ses anciennes lectures les indications qu'il puisait sur place. Cette persistance dans un système en apparence défectueux, a été mal comprise par des biographes. Une perplexité inévitable agitait Colomb depuis son arrivée au Nouveau Monde. Rien de ce qu'il y voyait, ni le pays, ni ses productions, ni ses habitants , ni l'enfance de leur civilisation ne se rapportait d'une manière exacte aux descriptions qu'il avait lues dans Marco Polo. Il voulait se persuader pourtant qu'une route différente l'avait conduit aux mêmes contrées que le célèbre voyageur vénitien. Ses cartes étaient complices de cette erreur. Il l'avait sanctionnée, en donnant aux naturels le nom d'Indiens. Il reporta naturellement vers Cipango toutes ses pensées, lorsqu'on lui vanta, des le lendemain du premier débarquement, une heureuse contrée de l'ouest, produi-

sant beaucoup d'or. La quantité prodigieuse d'îles aperçues, comme on quittait Saint-Sauveur, lui fut un motif de persévérer dans l'illusion. De Sainte-Marie à Fernandine et de Fernandine à Isabelle, il poursuivit le même idéal, sous le nom de Saometo.

S'ensuit-il que Colomb " se plaisait à repaître son imagination de rêves chimériques (1)? „ Conférer entre eux, comme faisait Colomb, les deux termes obligés d'un problème , n'est pas l'acte d'une imagination déréglée, mais d'un esprit puissant. Dans les mêmes circonstances, un navigateur engoué d'utopies n'eût attaché du prix qu'à ses idées préconçues ; il eût dédaigné les réalités parce qu'elles démentaient ses espérances : un navigateur étroitement observateur eût abandonné toute idée préconçue, pour enregistrer seulement les réalités telles quelles. Le premier se fût découragé après un ou deux mécomptes ; le second se fût absorbé dans l'examen minutieux de deux ou trois petites îles : l'Europe les eût vus tous les deux revenir désenchantés.

Colomb ne tomba ni dans l'un ni dans l'autre excès. Il se souvint toujours de ce qu'il avait lu; il eut toujours l'attention attachée à ce qu'il voyait et entendait ; il rapprocha toujours ses observations de voyageur et ses souvenirs d'homme d'étude. Et ce fut la règle féconde grâce à laquelle, du jour où il eut posé le pied sur une des îles les plus chétives du Nouveau Monde, le cercle de ses découvertes alla s'élargissant avec rapidité. Il unit la hardiesse des intuitions à la sagacité des examens : c'est par là qu'il est le plus grand des explorateurs de la mer.

(1) Washington Irwing.

Ayant reconnu à Isabelle l'inanité de toutes ces promesses de mines d'or, de grandes villes, de peuples riches et de rois fastueux, dont on l'avait bercé depuis Saint Sauveur , il n'en prêta pas moins , à Isabelle même , une oreille attentive à des renseignements analogues, que lui donnèrent les indigènes. Ils lui firent comprendre qu'il existait, toujours dans la direction de l'ouest, une île incomparable par ses dimensions et son opulence; qu'elle s'appelait Cuba; que l'or, les perles, les épices, toutes les choses belles et précieuses y abondaient ; qu'elle faisait un commerce aussi actif qu'étendu de toutes sortes de denrées ; qu'on accourait des pays les plus lointains, avec des flottes de puissants navires, dans ses ports sans pareils. Ce tableau exagérait du toîit au tout les splendeurs de Cuba. Il n'en établit que mieux, dans la conviction de l'amiral, que Cuba était Cipango, et cette conviction, en le déterminant à partir sans retard pour des rivages si fortunés , fut la cause de la plus admirable de ses découvertes partielles, dans ce premier voyage au Nouveau Monde.

La meilleure preuve que les facultés, en Colomb, étaient admirablement pondérées, c'est la parfaite sérénité d'âme et la justesse de jugement avec lesquelles, en constatant ses déconvenues à Isabelle, relativement à For, il savait néanmoins apprécier, dans les termes les plus admiratifs, cette île, ses agréments, ses trésors réels. Quelques éloges qu'il eût prodigués aux trois îles visitées auparavant , il n'hésita pas à déclarer que celle-ci les surpassait toutes. Il était trop expérimenté pour méconnaître que la nature peut , à défaut d'or, donner mille richesses, souvent préférables. Les odeurs les plus suaves s'exhalaient des rivages d'Isabelle, et la brise les apportait à l'escadrille. Il en conclut que

beaucoup de plantes , d'arbres ou d'arbustes venaient sur l'île, qui eussent été d'un grand prix en Espagne, comme épiceries , bois de teinture ou médicaments. Il était " désespéré de ne pas les connaître. „ Il fit recherclier, cueillir et embarquer de nombreux échantillons. Il ne doutait pas de la possibilité de réunir, là, un lucratif chargement de ce genre. Mais il eût fallu beaucoup de temps : il n'aurait pas " réussi, dit-il, en cinquante " ans „ à s'éclairer en détail sur Isabelle et ses productions. Il préférait à bon droit " voir et visiter le plus possible de pays nouveaux „. Fixant, dès cet instant, au mois d'avril, son retour en Espagne, le mieux évidemment qu'il eût à faire pour utiliser des délais si courts et qu'il ne pouvait étendre , c'était d'aller où il réaliserait vite " une grande opération et un grand commerce. „ Quoiqu'il pensât qu'Isabelle fût " fertile en épiceries „ je dois, ajoutait-il, " poursuivre ma route et visiter beaucoup de contrées, jusqu'à ce que j'en trouve une où il y ait beaucoup d'avantages à retirer. „ Il ne subordonnait toutes ces combinaisons qu'à une seule réserve : " S'il plaît à Dieu Notre-Seigneur , „ écrivait-il presque à chaque phrase.

D'où il résulte clairement qu'il préférait à tout autre soin la recherche des lieux produisant l'or, non par oubli ou dédain des produits d'un autre ordre, mais parce que les circonstances, et, en particulier, son rôle essentiel d'explorateur, lui faisaient une loi impérieuse de la rapidité de la navigation.

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