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CHAPITRE IV

DÉCOUVEETE d'hISPANTOLA (hAÏTI)

Saint-Sauveur ^ Sainte- M arie\ Fernandine^ Isabelle^ Juana et Petite- Espagne^ tels sont les noms successivement donnés par l'amiral aux premières îles de quelque importance qu'il ait découvertes : aux deux premières, Saint-Sauveur et Sainte-Marie, les noms du Roi et de la Reine du ciel; aux deux suivantes, Fernandine et Isabelle, les noms du roi et de la reine d'Espagne ; à la cinquième , Juana , le nom du prince héritier ; à la sixième enfin , Hispaniola , le nom de la patrie. Cette symétrie, ce symbolisme des appellations, évidemment Colomb n'a pu les créer, sans le savoir, sans le vouloir.

Il atterrit à Hispaniola, le 6 décembre, " à l'heure des vêpres „ . La chaloupe de la Nina était allée, dès la veille au soir, reconnaître et sonder un port : il se trouva excellent ; si vaste que " mille caraques eussent pu y courir des bordées „; l'eau profonde, le fond égal et sain, la plage d'aspect " agréable et riant „ : adroite et à gauche, " des arbres de mille espèces, tous chargés, de fruits „ ; au fond, une plaine superbe, et, fécondant cette plaine, une charmante rivière. Le grand nombre de pirogues attachées aux rives dénotait une population considérable, probablement agglomérée, à peu de distance, dans de forts villages. Colomb nomma ce port Saint-Nicolas, " en l'honneur de ce saint, dont ce jour était la fête „ .

A la vue des caravelles, les indigènes s'étaient enfuis. L'amiral " espérait, en Notre-Seigneur, que les Indiens

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qu'il avait à bord sauraient la langue „ ; mais pour s'abouclier en cet endroit, il eût fallu y séjourner. Or, il avait des doutes sur la durée du beau temps ; il tenait " à découvrir et reconnaître de nouvelles contrées ., ; ses préoccupations se reportaient vers la prestigieuse Babèque; il partit donc, dès le lendemain, du port Saint-Nicolas , sauf à y revenir " quand il aurait plu à Dieu de lui faire découvrir et acquérir par échange „, à Babèque, " une grande quantité d'or „ . Il suivit la côte au nord-est. Elle était haute, pierreuse, et pourtant fertile. Les arbres y rappelaient, par leurs formes et leur taille, les chênes-verts et les arbousiers d'Europe; l'ensemble de la contrée faisait songer à la Castille. Vers le milieu du jour, comme le temps menaçait, les caravelles s'abritèrent dans un second port ; et comme il était environ l'heure des premières vêpres de l'Immaculée Conception, Colomb appela ce port, port de Conception. Le jour delà fête, des averses torrentielles et un vent violent empêchèrent qu'on ne débarquât ; il fut même impossible de pavoiser les caravelles en l'honneur de la Vierge, comme l'eussent voulu la solennité, et la dévotion de l'amiral : du moins, fit-il tirer, pendant les offices, des salves d'artillerie.

Le mauvais temps retint les caravelles jusqu'au 14 , dans ce port de Conception. Si c'était pour Colomb une contrariété vive de voir ainsi retardées tout à la fois sa course et son entrée en relations avec les naturels , il constatait, en revanche, et ses compagnons constataient comme lui, non sans un noble et naïf plaisir, une multitude d'analogies entre ce pays et les pays espagnols : la température , les tons du ciel , l'apparence changeante des nuages, les arbres, les arbustes, et jusqu'aux poissons, dont quelques-uns rappelaient la sole, le mulet et le

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saumon, tout offrait avec la Castille des ressemblances qu'on n'avait trouvées nulle part , depuis l'arrivée aux Indes.

Le 12 , à l'entrée du port, sur une éminence qui se voyait de très loin, Colomb fit planter, en présence des deux équipages, avec la solennité accoutumée, une grande croix, " en l'honneur, écrivit-il aux rois d'Es- " pagne , de ce que ces pays appartiennent à Vos Al- " tesses , et principalement en signe de Jésus-Christ " Notre-Seigneur, et en l'honneur de la chrétienté. „

A l'issue de la cérémonie , trois matelots s'enfoncèrent dans les bois. Une troupe d'Indiens qui passa, prit la fuite , à leur vue; mais les matelots la poursuivirent et arrêtèrent une femme. Colomb avait autorisé ses hommes à s'emparer, s'ils pouvaient, de quelques habitants : il comptait, en traitant avec honneur ceux qu'on lui amènerait ainsi , dissiper les préventions de tous les autres. L'Indienne fut conduite à la Santa- Maria. Il y avait à bord d'autres femmes , qu on avait embarquées avec leurs maris à Cuba. La nouvelle venue fut habillée , parée de verroteries , de grelots et de bagues de laiton : ainsi transformée, à sa grande joie, elle ne voulait plus partir. Colomb la fit reconduire à terre, " très honorablement „, selon sa coutume.

Le lendemain, il fit armer et débarquer neuf marins; un des Indiens de Saint-Sauveur leur fut adjoint, comme guide et interprète ; ils avaient ordre de pénétrer jusqu'à la bourgade qu'habitait l'Indienne et dont , la veille, elle avait indiqué le chemin. Cette bourgade était située à quatre ou cinq lieues de la côte, à l'endroit où, depuis, s'est bâti le Gros-Morne. Elle se composait de mille cases et comptait trois mille habitants. Ils s'enfuirent avec effroi dès qu'on approcha : il fallut que le

guide leur criât, en courant, que les Espagnols n'étaient pas des cannibales, " qu'ils venaient du ciel et donnaient beaucoup de choses très belles „. A peine eurent-ils compris ces rassurantes paroles , qu'il en vint plus de deux mille. Ils posèrent leurs mains, en signe de respect et d'amitié, sur la tête des Espagnols, puis, entrant dans leurs cases , ils en rapportèrent aux mystérieux étrangers du pain de cassave, du poisson, des racines, des fruits, " tout ce qu'ils possédaient „. Tout ce qu'on leur demanda , ils l'offrirent avec empressement , sans rien vouloir accepter en retour. Ils supplièrent même les Espagnols de ne pas retourner ce jour-là aux caravelles, s'engageant à leur donner beaucoup d'autres choses qu'ils avaient dans la montagne.

Les Espagnols, sur ces entrefaites, virent arriver une autre troupe, un triomphal cortège : on leur amenait, portée en grande cérémonie, sur un brancart de verdure, l'Indienne si bien traitée, la veille, à bord de la Sa7ita-Mana. Son mari conduisait la marche et témoigna son admiration et sa reconnaissance, par toutes les démonstrations dont il se put imaginer. Ce fut à l'amiral une vive satisfaction d'apprendre, au retour de ses hommes, ces sentiments nouveaux des insulaires à son égard. Mais toujours pressé de parvenir enfin à Babèque et le temps s'étant amélioré, il quitta, le lendemain 14, le port de Conception. Les vents contrarièrent encore sa marche. Il dut, à maintes reprises, se rabattre , en relâche forcée , sur la côte d'Hispaniola. Le 16, comme il reprenait la mer, il rencontra, au milieu d'un golfe, comme naguère en allant à Fernandine, une pirogue montée par un seul Indien. Il le prit à bord de la Santa-Maria^ lui fit, " mille caresses „ et les présents ordinaires, le déposa ensuite à terre, à proxi-

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mité de son village, et jeta l'ancre, tout à côté, dans un havre qu'il appela Port de la Paix.

Il prévoyait qu'instruits, par son heureux passager, de la doHceur et des dons des Espagnols, les habitants du village viendraient aux caravelles nouer des relations pacifiques et durables. Cette espérance se réalisa. L'Indien débarqué assembla sa tribu, et fit étalage, avec une joyeuse ostentation, des cadeaux qu'il avait reçus. Le bruit d'ailleurs était parvenu, par terre, au village, des générosités laites à la jeune Indienne dans le port de Conception, et de la visite rendue par les neuf Espagnols à la bourgade de Gros -Morne. Dès que les caravelles eurent jeté l'ancre, plus de cinq cents Indiens accoururent à la plage. La Santa-Maria était moLiillée presque à toucher la terre ; les Indiens vinrent à bord. Quelques-uns portaient aux narines et en pendants d'oreilles, des grains d'un or très fin, qu'ils se firent un plaisir de donner. Colomb commanda qu'on leur fit honneur à tous " parce que, dit-il, aux Rois, ce " sont les meilleures gens du monde et les plus doux " des homm(!S, surtout parce que j'ai grande espérance " en Notre-Seigneur , que Vos Altesses feront d'eux " tous autant de chrétiens, et qu'ils seront tous vos su- " jets : pour moi, je les regarde déjà comme tels (1). „

Le 17, l'amiral envoya quelques matelots à la pêche;

(1) Ces paroles prouvent que, malgré sa prise de possession, i'amiral ne regardait pas la dominai ion, la souveraineté de l'Espagne, dans les Indes, comme un droit acquis, comme un fait présent : il u espérait « seulement ; et son espérance n'était fondée que sur les bons traitements et les bienfaits qui, selon lui, ne manqueraient pas de produire, plus ou moins tôt, l'a^sujettii-sement progressif et volontaire des races indigènes.

les insulaires se firent une fête d'y aller avec eux et de les aider. Il en envoya d'autres au village ; ils y échangèrent, sur la place, des billes de verre, contre de l'or réduit en feuilles très minces. Un chef avait un plaque d'or de la grandeur de la main ; il entra dans sa case, fit couper la plaque, et vendit un à un les morceaux. " Cet esprit de trafic, cette réflexion, ces calculs, la '•' culture générale des terres, les manières de ces In- " diens, leurs mœurs, leurs usages, leur douceur, leur " ruse, tout, dit l'amiral, prouve qu'ils sont plus actifs " et plus intelligents que tous ceux que j'ai vus jusqu'à " présent. .,

Le 18, les caravelles pavoisèrent. C'était la fête, très populaire en Espagne, de Sainte-Marie de l'O (1). On tira de nombreuses salves d'artillerie. Le soir, un des chefs de l'intérieur vint au port de la Paix. Sa visite était annoncée; il avait fait dire qu'il apporterait de l'or. L'amiral avait envoyé au devant de lui un certain nombre d'Espagnols, jusqu'au village de Gros-Morne. Il arriva aux caravelles porté en palanquin : deux cents de ses sujets et les principaux personnages de sa cour l'escortaient. Il entra sous le château de \siSanta-Maria, comme l'amiral prenait son repas ; il s'assit à côté de Colomb, sans lui permettre de se lever ni de faire aucune cérémonie. Deux personnages de sa suite, deux vieillards, ses ministres ou tout au moins ses conseillers, l'accompagnèrent seuls sous le château; ils s'assirent à ses pieds : ilayait ordonné, d'un geste très digne,

(1) Près de Ségovie, ime église est dédiée à la sainfe Vierge, sur une montagne assez élevée. De petits rochers formant un ovale ou uu 0 ent;o')ran1. cette église : de \sl Sainte- Marie de fO, qui est une des vierges qu'on 'honore en Espagne d'un culte particulier.

à tout le reste de l'escorte de demeurer sur le pont ; il avait été ponctuellement obéi. Des viandes européennes, que J'amiral s'empressa de lui faire servir, il prit ce qui était nécessaire pour faire honnêteté à son hôte : il y goûta, et les renvoya ensuite à ses gens. De même des boissons : il se contenta d'y mouiller ses lèvres. Il parlait peu : les deux vieillards assis à ses pieds, l'écoutaient et lui répondaient avec toutes les marques d'un })rofond respect. Le repas terminé, le chef indien offrit à l'amiral une ceinture et deux plaques d'or. Colomb de son côté, crut s'apercevoir qu'une garniture ou courte-pointe de son lit lui plairait ; il lui donna cette courte-pointe, son propre collier de beaux grains d'ambre, des souliers de couleurs, un flacon d'eau de fleur d'oranger. Il lui montra, sur deux médaillons d'or, les portraits de Ferdinand et d'Isabelle. Il déroula sous ses yeux l'étendard royal du Christ.

L'entrevue finit tard. Le chef indien quitta la Santa- Maria salué de plusieurs décharges de mousqueterie. Il reprit en palanquin la route de son village : on portait devant lui les présents de l'amiral. Son fils et son frère le suivaient, le fils porté, le frère à pied, mais soutenu par deux serviteurs. Le frère ne tarda pas à se séparer du cortège pour revenir rendre à l'amiral une visite qui parut intéressée : on lui fit les cadeaux qu'il convoitait, et on apprit de lui que, dans la langue du pays, les chefs des peuplades se nommaient Caciques.

Il y eut, ce jour là, peu d'or d'échangé ; mais un vieil Indien fournit à Colomb sur les pays producteurs du précieux métal, des renseignements qui le déterminèrent à se rendre dans la direction indiquée. Là, disait, par signes, le viel Indien, la terre était toute d'or, on le ramassait comme à la pelle, on le passait au tamis, on

le fondait en barres, on en faisait mille ouvrages de toutes formes. Colomb eut vivement désiré emmener avec lui ce vieillard, qui, sans doute, y eût volontiers consenti, car " il paraissait se plaire avec l'amiral et les chrétiens, „ mais on ne sut comment lui en exprimer la proposition. Quant à le garder à bord contre son gré, Colomb ne le voulut pas, dit Las Casas, parce qu'une telle violence eût été injuste.

Durant cette active relâche au port de la Paix, l'amiral fit planter une très grande croix au milieu du village voisin. Les habitants l'y aidèrent et, pendant la cérémonie, s'agenouillant devant le signe sacré, ils imitèrent de leur mieux les gestes et les paroles des Espagnols en prière. " Ces dispositions, ajoute Las Casas, font espérer à l'amiral, en Notre-Seigneur, que toutes ces îles se feront chrétiennes. „

Le 19, au point du jour, les deux caravelles quittèrent le mouillage de la Paix. Colomb songeait à se rendre directement et vite à la riche contrée de l'or indiquée par le vieil Indien ; le calme et les vents contraires le rejetèrent sur la côte. Il dût relâcher, dès le lendemain, dans un port auquel il donna le nom de Saint-Thomas , patron du jour suivant. Kavi de la beauté du mouillage et de la richesse du pays ; accueilli avec les plus joyeux honneurs par les naturels ; prévenu, par les caciques, de visites pleines de courtoisie; empêchant avec soin ses compagnons de n'offenser personne, " en aucune manière, „ ce qu'il entendait surtout du respect vis-à-vis des femmes ; renouvelant ses ordres de ne rien prendre aux Indiens que contre échange et de leur libre volonté, il garda cet ancrage jusqu'au 31 décembre.

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