‹ La vie de Christophe ColombChapitre 18 sur 47 · NAUFKAGE DE LA SANTA -MARIA. — LE PREMIER ÉTABLISSEMENT · texte numérisé non relu

NAUFKAGE DE LA SANTA -MARIA. — LE PREMIER ÉTABLISSEMENT

Hispaniola était divisée, comme on le sut plus tard, en cinq États indépendants. L'un de ces États, le Marien, dont les caravelles longeaient les côtes depuis bientôt trois semaines, avait pour chef suprême, un cacique supérieur nommé Guacanagari. Tous les caciques qu'on avait vus jusqu'alors étaient ses vassaux. Ils lui dirent tant de choses à la louange du chef des hommes célestes, que, le 22 décembre, un des officiers de Guacanagari vint au port Saint-Thomas, prier, de sa part, l'amiral de vouloir bien conduire ses vaisseaux à proximité de sa résidence : il demeurait dans l'est, quelques lieues plus loin, sur le bord d'une rivière. Cet envoyé offrit à l'amiral, entre autres présents, un masque de bois, dont les yeux, la langue et les oreilles étaient d'or.

Colomb accepta l'invitation de Guacanagari. Le lendemain était un dimanche ; l'amiral " par piété „ n'avait pas coutume d'appareiller à pareil jour ; s'inspirant, cette fois, d'un motif supérieur de religion, il dérogea à sa règle, " par suite, dit Las Casas, de l'espérance qu'il avait conçue que ces habitants se feraient tous chrétiens. „ A peine fut-il en route, le vent lui manqua : il dut, mouillant de nouveau, se borner à envoyer, dans une embarcation, quelques-uns de ses officiers à la résidence de Guacanagari Ils revinrent à bord dans la nuit, et dirent que la résidence du cacique était une sorte de ville très considérable; que

Guacanagari possédait de véritables trésors, et que ses sujets, comme lui, témoignaient à Fégard des Espagnols, les dispositions les plus affectueuses.

Colomb, pendant l'absence du canot, avait reçu de cinq caciques inférieurs et de plus de mille Indiens venus à bord, des renseignements identiques, au sujet de l'abondance de l'or à Hispaniola. On lui avait parlé, notamment, d'un district de l'intérieur, appelé Cibao, dont le cacique, indépendant comme Guacanagari, prenait le titre significatif de " Seigneur de la maison d'or. „ Ce joyeux ensemble de nouvelles fit écrire à l'amiral : " Que Notre-Seigneur m'aide, par sa miséri- " corde, à trouver cet or, je dis cette mine, car il y en " a ici qui disent qu'ils la connaissent. „ Mais comme la cupidité n'entrait pour rien dans ses souhaits, il écrivit aussi : " Que Notre-Seigneur, qui a toutes les " choses en son pouvoir, veuille m'aider et m'accorder " ce qu'il lui plaira, et ce qui sera le plus convenable à " son service. „

Colomb appareilla derechef, le 24, avant le jour. Le vent lui manqua encore. Il tint la mer néanmoins, et dans toute la journée, fit si peu de route que, pressé de voir Guacanagari, pour chercher ensuite Cibao, il résolut, contre sa coutume, de naviguer la nuit : on était, à la vérité, près de la côte, mais l'embarcation envoyée, la veille, à la résidence du cacique, avait étudié avec soin les bas-fonds, les récifs et les passes.

La Santa-Maria précédait d'une demi-lieue environ la Nina. L'amiral n'avait reposé ni la nuit ni les deux jours précédents. Vaincu par la fatigue, il se jeta, passé onze heures, tout habillé, sur sa couchette : la mer était très belle, le temps calme et sûr; l'officier de quart suffisait amplement aux besoins de la surveillance

dans de telles conditions. Dès que l'amiral eut quitté le pont, cet officier abandonna son poste. Le timonier, à son tour, malgré les défenses réitérées de l'amiral de ne jamais confier la barre, quelque temps qu'il fît, aux jeunes gens du bord, appela un mousse à sa place, et gagna son hamac. Les hommes de bordée dormaient tous. La Santa-Maria^ entraînée par les courants , toucha sur un banc de sable. L'échouage se fit sans choc, mais le mousse de la barre sentit le gouvernail engagé, et cria.

L'amiral accourut à ce cri. Aux premiers matelots qui s'éveillèrent, il donna l'ordre de porter au large, avec la chaloupe, un ancre de jet. Au lieu d'obéir, ils se jetèrent dans la chaloupe et coururent, à force de rames, pleins d'une terreur panique, chercher un refuge à bord de la Nina. Quand ils revinrent, reconduits par le commandant de l^Nina^ leur criminelle absence avait déjà entraîné un désastre irréparable. La mer baissait. Le seul moyen de sauver la caravelle eût été de l'alléger subitement. Colomb ordonna d'abattre la mâture : son personnel, inopinément affaibli parla désertion, ne put jeter les mâts à la mer, avec la célérité voulue. La Santa-Maria s'enfonça dans le sable, puis se coucha sur le fianc ; ses murailles furent bientôt entr'ouvertes par le choc des brisans.

On n'était qu'à une demi-lieue de la résidence de Guacanagari : Colomb lui fit annoncer aussitôt son désastre. Le cacique, à cette nouvelle, pleura : il envoya, en hâte à l'amiral tous ses sujets avec de très grands canots pour aider au sauvetage. Il vint ensuite luimême avec ses frères et ses parents. Il mit à la disposition des Espagnols trois grandes cases, oii on abrita le matériel sauvé. " De temps en temps, il dépêchait à

Colomb quelques uns de ses parents tout en pleurs pour le consoler et lui dire qu'il ne s'affligeât pas, qu'il lui donnerait tout ce qu'il avait „. En peu d'heures, le sauvetage fut opéré, grâce à la multitude et à l'activité des indigènes : " pas un bout de corde, pas une planche, pas un clou „ ne s'égara entre leurs mains. L'amiral, son état-major et tous ses hommes se transbordèrent sur la Nina.

Dès que la nouvelle du naufrage se fut répandue à Hispaniola, les Indiens accoururent de toute part vers les Espagnols. C'était à qui exercerait, comme Guacanagari, envers l'amiral et ses compagnons, les devoirs de la plus amicale hospitalité. C'était à qui lui fournirait, sur l'or, objet connu de ses ardents désirs, des indications de nature à le consoler. On lui vanta de nouveau Cibao et ses mines; on Ini parla d'autres districts également riches, et on lui produisit, preuves sans réplique, un grand nombre d'échantillons considérables, en poudre, en grains, en plaques. Chose admirable! " ce qui, chez des âmes vulgaires, n'eût excité, dit Washington Irwing, qu'une avarice sordide et une avidité insatiable, remplit sur-le-champ son imagination des plans les plus vastes, basés sur le plus noble désintéressement. „ A mesure que son espérance de posséder beaucoup d'or devint plus ferme, sa pensée, aussi, se reporta plus ardente vers le grand projet de délivrer le Saint Sépulcre. De cette plage inculte, amiral naufragé, réduit à l'hospitalité de tribus à peu près sauvages, n'ayant plus pour retraverser l'Atlantique qu'une barque sans pont, fragile et avariée, il se promettait pourtant " avec l'aide de Dieu „ d'être on mesure, " avant trois ans „ d'entreprendre la conquête de la Terre Sainte ; " car je l'ai dit à Vos Altesses, ajou-

" tait-il, que tout le profit que je retirerais de cette " expédition serait consacré à la conquête de Jéru- " salem. „

Colomb vit dans son naufrage un avertissement de la Providence : " il crut que Dieu Notre-Seigneur l'avait " fait échouer afin qu'il séjournât en ce lieu „. Il va jusqu'à dire : " Notre-Seigneur a voulu miraculeusement " que notre vaisseau naufrageât ici, parce que c'est le " meilleur parage de toute l'île et afin que nous fassions " notre établissement plus près des mines d'or „. Il est certain qu'une série d'événements de force majeure conduisirent Colomb à Hispaniola , sans qu'il l'ait cherchée ; le ramenèrent toujours sur les côtes de cette île, chaque fois qu'après l'avoir découverte, il essaya de s'en éloigner; l'obligèrent enfin, par un naufrage, à fonder, en cet endroit, le premier établissement des Européens au Nouveau Monde.

La perte, en effet, de la Santa-Maria ne permettait pas à l'amiral de demeurer plus longtemps dans ces mers et parages ; il eut risqué d'y voir périr son dernier bâtiment, et d'y rester à jamais prisonnier. Il ne pouvait pas davantage, pour la traversée de retour, entasser, sur un navire aussi petit que la Nina^ ses deux équipages et les Indiens qu'il désirait montrer à lIEspagne. Le seul moyen de remédier aux embarras de sa situation, c'étaitderentrertout de suite en Europe, en laissant une partie de ses compagnons à Hispaniola, s'ils y consentaient, et si les insulaires ne s'y opposaient pas.

Construire à terre une forteresse; y laisser environ la moitié de ses compagnons; partir avec les autres, sur la Nina^ pour l'Espagne ; charger ceux qui resteraient d'apprendre la langue du pays, d'étudier le sol

et ses productions, de découvrir, s'il était possible, où gisaient les mines, et, dans tous les cas, d'acquérir, par des échanges, tout l'or qu'on leur apporterait; revenir, dans les plus brefs délais, avec une nouvelle escadre; fonder alors une ville et une colonie, et pendant que l'établissement se développerait à Hispaniola , reprendre, de sa personne, sur ses nouveaux bâtiments, le cours interrompu de ses explorations maritimes, ce plan était arrêté dans l'esprit de l'amiral, deux jours après son naufrage. Il s'en ouvrit à ses compagnons et et aux indigènes. Officiers et matelots approuvèrent avec empressement la proposition de procéder de la sorte à un commencement d'occupation du Nouveau Monde : tous voulaient rester, séduits qu'ils étaient par les richesses présumées d'Hispaniola, par le caractère affectueux de ses habitants, par les plaisirs continuels de leur existence inoccupée. Quant aux insulaires, ils hâtèrent de tout leur pouvoir l'installation des étrangers. Un fortin fut construit en terre soutenue par de fortes palissades, pieux coupés sur place ou pièces de charpente provenant de la membruA' de la Santa Maria. Un fossé large et profond entoura les ouvrages. On garnit les remparts des canons de la caravelle naufragée. Une vaste cave enserra les vivres, les munitions et tous les objets destinés aux échanges commerciaux, entre la garnison et les insulaires. L'amiral appela ce fort, la Nativité, parce qu'on avait fait naufrage et pris pied sur cette côte, le jour de Nopl.

Il choisit, entre tous ses hommes, et désigna les quarante dont les aptitudes militaires et la moralité lui inspiraient le plus de confiance : " les chrétiens, dit Oviédo, qui lui parurent les plus rassis et vaillants. „ Il y comprit un chirurgien , un fondeur de métaux , un

armurier, un charpentier, un maître calfat, un tonnelier, un tailleur. Il les pourvut d'instruments et d'ustensiles de tout genre ; leur laissa du biscuit pour un an, du vin, des semences, des armes à la main, l'artillerie et la chaloupe de la Santa-Maria. Il mit à leur tête son neveu Diego de Arana, et lui délégua tous les pouvoirs de sa propre autorité. Ils entrèrent dans le fort le 2 janvier 1493.

L'amiral, " avant de se séparer d'eux, leur fit la plus touchante allocution que jamais père ait adressée à ses enfants. Il leur donna, dit M. Roselly de Lorgnes, des conseils admirables de prévoyance et de pénétration. Il leur rappela le but glorieux de la Découverte : la propagation do la foi ; les pria d'étudier la langue des naturels, de les attirer au christianisme par leurs exemples et leur enseignement. Au nom des Rois, il ordonna l'obéissance passive envers les officiers. Il leur recommanda d'avoir les plus grands égards pour le souverain de la contrée, d'éviter toute contestation, avec son peuple, de s'observer rigoureusement au sujet des femmes, de ne jamais se séparer, de ne pas marcher isolément, et de coucher toujours dans la citadelle, surtout de ne jamais dépasser les États du roi hospitalier qui les avait accueillis. „

Il fit ensuite ses adieux à Guacanagari. " Il lui donna, dit le même auteur, une chemise ; mit à son cou un collier de pierres d'Afrique ; sur ses épaules un manteau d'écarlate, à ses pieds des brodequins rouges, à son doigt un anneau d'argent, qu'il préférait à l'or, et l'embrassa avec une bonté chrétiennement paternelle, tandis que le Cacique, ne pouvant contenir sa tristesse, la répandait en larmes. „

A plusieurs reprises, depuis son naufrage, l'amiral

s'était efforcé d'inspirer indirectement aux insulaires une crainte favorable au maintien des bonnes relations : il avait fait, sous leurs yeux, d'éclatantes démonstrations de la puissance des armes espagnoles. Il répéta l'épreuve dans sa dernière entrevue avec le Cacique. Guacanagari lui avait souvent parlé et lui reparlait encore de ses ennemis, les cannibales : l'amiral, sous prétexte de lui montrer qu'il n'avait plus à les craindre, fit charger une pièce qu'on tira contre le flanc de la caravelle échouée : le projectile traversa le navire et se perdit fort loin dans la mer. On simula également un combat entre deux partis de soldats espagnols.

Le 3 janvier , Colomb appareilla du port de la Nativité. Le 6, comme on longeait, dans la direction de l'est, la côte septentrionale d'Hispaniola, un matelot, en vigie dans la mâture, cria qu'il voyait la Pinta : quelques heures après , la Pinta arrivait, vent arrière, à la caravelle amirale. Monté à bord de la Nina^ Alônzo Pinzon prétendit justifier sa longue absence , en affirmant qu'elle avait été involontaire. Colomb ne pouvait être dupe. " Cependant, dit Las Casas, il voulut bien dissimuler, afin de ne pas donner lieu aux entreprises de Satan, qui cherchait à empêcher ce voyage, comme il l'avait fait dès le commencement. „

Pinzon avait abordé à la côte méridionale d'Hispaniola, pendant que l'amiral visitait la côte septentrionale. Là il s'était procuré de For en quantité considérable. lien avait distribué la moitié à ses hommes , pour s'assurer leur silence. Il avait embarqué, par violence, quatre Indiens et deux jeunes Indiennes qu'il emmenait, désespérés, en Espagne. Son équipage était démoralisé, sa Ca-ravelle dans le plus fâcheux état : tout entier à ses opérations cupides, il n'avait ni surveillé, ni entretenu,

ni réparé son navire. La mâture et le gréement tenaient à peine; la coque, criblée par les tarrières, faisait eau de toute part. Colomb obligea Pinzon à lui remettre les Indiens qu'il avait saisis, leur prodigua les cadeaux et les bons traitements, les habilla, et les déposa sur la côte, afin qu'ils pussent rejoindre, par terre, leur village.

Le 8, on entra dans un fleuve pour prendre de l'eau. L'amiral remarqua que le sable y contenait des parcelles d'or, et que de la poudre d'or s'était attachée aux cercles des barils : il donna , à ce fleuve , le nom de Fleuve à' Or.

Un sanglant épisode signala la journée du 13. On était dans un large et profond golfe. On vit, en débarquant, des naturels dont l'aspect farouche, le maintien provocateur et les solides armes n'avaient rien de commun avec l'air et les habitudes pacifiques des peuplades rencontrées jusque-là. Ils se laissèrent accoster par les Espagnols et leur vendirent volontiers des arcs et des flèches; l'un d'eux même consentit à se rendre sur les caravelles. Colomb lui fit servir à manger, lui donna des morceaux de drap vert et rouge , ainsi que des perles de verre, puis le renvoya à terre dans un canot. Lorsque ce canot accosta sur la plage, plus de cinquante insulaires étaient embusqués derrière les arbres. L'Indien qu'on débarquait alla vers eux et leur parla : ils déposèrent leurs arcs et leurs flèches, et le suivirent à l'embarcation. Les matelots en sortirent à leur tour ; on traita, sur la grève, de l'achat d'un certain nombre d'armes. Les Indiens cédèrent d'abord deux arcs, puis tout à coup, soit défiance subite, soit, plutôt, dessein prémédité, regagnant l'endroit où ik avaient déposé leurs arcs et leurs flèches, ils en revinrent, des cordes

lîO LA VIE DU CHRISTOPHE COLOMB.

à la main, pour s'emparer des Espagnols. " Ceux-ci, dit Las Casas, sachant ce qu'ils avaient à faire, parce que l'amiral les prévenait toujours, fondirent sur eux, donnèrent à un Indien un coup de sabre, et en blessèrent un autre d'un coup de flèche. „ Le reste s'enfuit. Colomb donna au golfe le nom de Q-olfe des Flèches^ aujourd'hui la baie de Samana.

" C'était, dit Washington Irwing, la première escarmouche qui eut lieu avec les Indiens, c'était la première fois que le sang des naturels était versé par les hommes blancs dans le Nouveau Monde. Colomb déplora de voir déjouer tous les efforts qu'il avait faits pour établir des relations amicales ; cependant il se consola en pensant que si c'étaient des Caraïbes ou des Indiens des frontières, d'un caractère belliqueux, ils redouteraient à l'avenir la force et les armes des hommes blancs, et ne seraient pas tentés d'inquiéter la petite garnison du fort de la Nativité. „

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