TRAVEESÉE DU NOUVEAU MONDE AUX AÇORES
Le 16 janvier, Colomb appareilla du golfe des Flèches. Il se proposait encore , en levant les ancres , de poursuivre son exploration des Antilles ; mais il vit ses compagnons si tristes de ne pas partir immédiatement pour l'Espagne, qu'après s'être élevé à deux lieues au large, il mit le cap droit sur la Castille.
De la mi-janvier au commencement de février, on navigua vent debout. On fut entraîné au nord et l'on fit peu de route. Le mât de misaine de la Pinta tenait à
peine, elle marchait donc mal au plus près : il fallait, à chaque instant, que pour l'attendre, la Nina ralentît son sillage. Heureusement, la mer était belle, la température assez douce pour que les passagers indiens aimassent à se jeter à l'eau, et à nager, en se jouant, autour des navires.
Des brises moins contraires soujfflièrent, dans les premiers jours de février : on put gouverner en droite ligne sur l'Espagne. Mais l'air devenait de jour en jour plus froid, le vent plus violent, la mer plus grosse : une tempête s'annonçait lentement. Dès le 12, l'amiral " eut craint de périr „ , dit-il , " s'il n'avait pas su sa caravelle si bonne et en si bon état „. Dans la soirée, trois éclairs enflammèrent , coup sur coup , l'horizon , au nord-est. La lame se creusa. Le vent souffla toute la nuit avec une telle impétuosité, qu'il fallut rentrer jusqu'au dernier morceau de toile.
Le 13, dans la matinée, un apaisement momentané permit de remettre dehors une partie de la voilure; mais , de midi jusqu'au soir, la bourrasque augmenta sans relâche, mugissante et glacée. La nuit fut horrible : aux sifflements aigus de la tempête, au choc incessant et furieux de vagues monstrueuses assaillant les navires dans tous les sens, l'obscurité d'un ciel uniformément noir ajouta son surcroît de péril et d'épouvante. Après de longs et vains efforts pour se maintenir en route sous la grand'voile, Colomb dut ordonner de mettre la barre au vent et de fuir. Sa confiance en ses hommes, et la solidité de son bâtiment lui permirent bientôt de revenir à peu près en route. La Pinta voulut l'imiter, la fragilité de sa mâture s'y opposa : chassé, quoi qu'il fît, en plein nord, Alonzo Pinzon fut séparé de son amiral. Ce fut pour Colomb une douloureuse
anxiété de plus, d'ignorer, jusqu'au terme du voyage» si ses malheureux compagnons de la Pinta avaient péri ou s'étaient sauvés.
Au lever du jour, le 14, l'ouragan redoubla de furie. La journée entière et toute la nuit suivante ne furent qu'une effroyable rafale, toujours plus intense, sur une mer exaspérée. Devant les forces brutales de la nature. à ce degré de déchaînement, l'homme le plus résolu perdrait courage, s'il n'espérait pas en l'assistance d'un plus puissant que lui. Sans faillir un instant aux devoirs de l'énergie morale, sans négliger une seule des habiletés de la science nautique, Colomb essaya de se rendre le ciel propice. De concert avec son équipage, il fit un vœu à Notre-Dame de Guadalupe : celui que désignerait le sort, irait, au nom de tous, offrir à ce pèleriuage un cierge de cinq livres. On apporta autant de fèves qu'il y avait d'hommes à bord ; sur l'une, avec la pointe d'un couteau, l'on entailla une croix ; elles furent jetées et agitées dans le bonnet de laine d'un matelot. C'était à l'amiral d'y mettre le premier la main, il en tira la fève marquée.
Il firent, un peu plus tard, un second vœu à Notre- Dame de Lorette, dans les États du Saint-Père. On tira au sort de nouveau qui ferait, au nom de tous, ce pèlerinage. Le sort désigna un matelot. Il était hors d'état de subvenir aux frais de ce pieux mandat, Colomb lui promit d'y suppléer de ses deniers.
La détresse augmentait d'heure en heure : on fit un troisième appel à la pitié d'en haut. On tira au sort qui se rendrait à l'église de Sainte-Claire, à Moguer, y ferait célébrer une messe, et passerait, dans la chapelle même, une nuit entière de veille et de prière. Le sort choisit une seconde fois l'amiral. On s'engagea, enfin, tous en-
semble , à se rendre processionuellement , pieds nus et en chemise , à l'église de Notre-Dame la plus voisine, sur Ja première côte où l'on aborderait.
Colomb nous a retracé le tableau navrant des perplexités de son esprit, des déchirements de son cœur, dans cette journée affreuse. Il eût supporté avec résignation , dit-il , ce cruel revers , si sa personne eût été seule exposée : " Je dois ma vie au Créateur, et j'ai été, " dans d'autres occasions, à deux doigts de la mort „. Mais penser qu'après avoir reçu d'en haut la force et la confiance nécessaires pour son entreprise; qu'après l'avoir glorieusement accomplie ; qu'au moment d'assurer à ses souverains' une gloire immense et un vaste accroissement d'empire, il plaisait à la Majesté divine de faire tout échouer par sa mort, voilà ce qui lui causait une indicible amertume. Il était entouré de gens qu'il avait entraînés en avant, presque malgré eux; il les entendait maudire , avec désespoir , et le moment où ils s'étaient embarqués avec lui , et la crainte, imposée par ses discours, qui les avait empêchés naguère de retourner sur leurs pas , comme ils avaient plusieurs fois voulu le faire. Son affliction redoublait au souvenir de ses deux enfants : orphelins, à Cordoue, dans une terre étrangère , que deviendraient-ils ? Car le roi et la reine , qui ignoreraient toujours les services qu'il leur avait rendus et les heureuses nouvelles qu'il leur portait , ne seraient engagés par aucune considération à leur servir de protecteurs. Encore, s'il avait été assuré que la Pinta n'était pas engloutie ! que par elle, du moins, on connaîtrait la Découverte! Mais périr avec son œuvre tout entière ! Périr , et léguer à la postérité sa propre disparition comme un argument de plus qu'on ne manquerait pas d'opposer, pendant des siècles
peut-être, à quiconque aurait, comme il l'avait eue, la pensée d'agrandir le monde !
Au fond, cependant, Colomb ne désespéra jamais. Depuis le commencement de la tempête , il *n'avait , ni jour, ni nuit, quitté le pont une minute : exposé au vent, au froid, à la pluie, aux coups de lames ; en proie aux douleurs cuisantes d'une crise de goutte ; incapable de manger ou de dormir, telle était sa faiblesse, que les éclaboussures de la mer, en passant devant ses yenx, lui donnaient le vertige. Il se le reprochait comme un manque de foi en la Providence : sans doute, la vue de ses péchés, dit-il, l'eût autorisé à penser que, pour l'en punir , Dieu voulait , dans son éternelle sagesse , le priver du bénéfice humain de ses travaux. Il voyait une faute dans son vif désir de sauver sa gloire ; et c'était sa plus forte raison de craindre qu'il ne la sauverait pas. Mais, d'un autre côté, il était puissamment ranimé par le souvenir des faveurs que Dieu lui avait faites. Se pouvait-il que Dieu, par des coups de grâce et de force, eût fait réussir ses sollicitations, en Castille, qu'il l'eût conduit, comme par la main, à la Découverte, qu'il lui eût accordé si complètement un si difficile triomphe, qu'il eût comblé toutes les espérances , pour anéantir ensuite tous les résultats? Son expédition, en somme, n'était-elle pas, avant tout, à la gloire de Dieu? Non, ce Dieu puissant , après l'avoir exaucé , après l'avoir soutenu " seul contre tous, „ après avoir opéré pour lui de visibles miracles, ne l'abandonnerait pas : tant et de pareilles raisons lui interdisaient " de craindre la tempête présente „.
S'enfermant dans sa cabine, il traça, d'une main rapide, un bref et substantiel récit de son voyage. Par un billet séparé, il pria quiconque trouverait ce récit de
le porter à la reine de Castille , promettant, en son nom, une récompense de mille ducats. II enveloppa le tout d'une toile cirée , enferma ce gp,quet dans un gâteau de cire , plaça le gâteau de cire dans une barrique, ferma hermétiquement la barrique, et la jeta à la mer. Son équipage crut que c'était l'accomplissement d'un vœu secret. Il plaça, dans une seconde barrique, solidement amarrée à l'arrière de la Nina^ un second exemplaire de son récit, afin que si le bâtiment sombrait, la barrique, flottant comme une bouée au dessus de l'épave, eût chance d'être rencontrée un jour, et recueillie.
Ainsi se passèrent tout le jour et la nuit du 14. A l'aube du 15 , l'amiral eut un rayon d'espoir : il vit, dans le ciel, à l'ouest, un commencement d'éclaircie. Il conjectura qu'il y aurait, de ce côté, une saute de vent, présage ordinaire de la fin des tempêtes. Le vent passa à l'ouest, en effet, au bout de quelques instants. A la grande voile, la seule qu'on portât depuis l'avantveille, on put ajouter la bonnette inférieure, ce qui équivalait, alors, à ce qu'on appelle aujourd'hui " larguer les ris „. La mer, quoique épouvantable encore, paraissait vouloir se calmer.
Tout à coup, la vigie du grand mât cria : Terre! Le même cri, poussé naguère, à la vue du Nouveau Monde, n'avait pas fait éclater parmi l'équipage des transports plus joyeux. L'allégresse fut d'autant plus vive, que la côte, qu'on avait au nord-est, dans la ligne des bossoirs, quelques-uns des pilotes assuraient que c'était Madère, d'autres, la roche de Cintra, aux embouchures du Tage ; la plupart même , exaltés par l'impatience de leurs désirs, affirmaient que c'était la côte d'Espagne. Colomb en jugea mieux : il dit qu'on était en vue de l'une des Açores.
Il n'y avait que cinq lieues du navire à la terre ; mais le vent repassa subitement, droit debout, au nord-est ; et, comme la mer, déferlant avec la dernière violence, n'était pas moins contraire que le vent, il fallut, pendant trois jours et deux nuits, courir encore les plus périlleuses bordées, contournant l'île, mais n'approchant pas. On fut assez près pour jeter l'ancre, dans la soirée du 17. On mouilla; le câble cassa, tant étaient furibonds les soubresauts du navire, à la lame. Rejetés au large, la nuit se passa dans des transes d'autant plus mortelles, qu'après s'être crus sauvés, on n'espérait plus un heureux lendemain. Colomb, malgré ses inquiétudes, parvint à dormir, cette nuit, pour la première fois depuis cent heures.
Au lever du soleil, le lundi 18, la Nina prit terre à Sainte-Marie, la plus méridionale des Açores. L'amiral envoya sa chaloupe à la plage. Les habitants ne purent dissimuler aux matelots combien il était merveilleux que leur frêle navire eût échappé à la tempête inouïe qui régnait depuis deux semaines. Leur surprise et leur joie se manifestèrent plus grandes encore, et ils rendirent à Dieu de publiques actions de grâce, lorsqu'ils surent que la caravelle arrivait des II des. Ayant indiqué à la chaloupe un havre voisin, où la Nina serait mieux mouillée, ils retinrent à terre trois des matelots, afin de se faire raconter longuement les merveilles de ce voyage.
Après le coucher du soleil, trois habitants hélèrent, du rivage, la caravelle. L'amiral leur envoya sa chaloupe. Ils apportèrent à bord des vivres frais, de la part du gouverneur. Ce gouverneur portugais, Jean de Castanéda, prétendait connaître Colomb : il lui faisait annoncer qu'il le viendrait voir le lendemain, et lui rame-
lierait ses trois matelots , dont il ne pouvait se lasser , disait-il, d'entendre les récits.
Colomb reçut avec honneur le message de Castanéda. Il faisait nuit, la ville était loin, il fit donner, à bord, des lits aux messagers. En les congédiant, le lendemain matin, il les pria d'envoyer tout de suite, à un ermitage de la Vierge, situé non loin de là, sur la côte, un prêtre qui célébrât la messe : la moitié de son équipage s'y rendrait d'abord, lui-même s'y rendrait ensuite avec l'autre moitié.
Une partie des matelots, pieds nus et en chemise, se rendirent effectivement à l'ermitage. Tandis qu'ils y étaient en prière, une troupe nombreuse de gens à pied et à cheval, conduite par le gouverneur, cerna la chapelle et les fit prisonniers. Entre le mouillage et la chapelle, une pointe de terre interceptait la vue. L'amiral attendit sans soupçon, jusqu'à onze heures, le retour de ses hommes. A onze heures, ne les revoyant pas, il craignit que leur chaloupe ne se lut brisée de l'autre côté de la pointe. Il leva l'ancre, et remonta la côte jusqu'en face de la chapelle. Il vit alors un peloton de cavaliers mettre pied à terre sur la grève, monter dans sa chaloupe, et se diriger vers la Nina : le gouverneur était du nombre. Arrivé à portée de la voix, il requit parole de l'amiral pour sa sûreté personnelle, s'il montait à bord. Toute assurance lui fut donnée, ce qui ne l'empêcha pas de rester, à distance, dans la chaloupe.
Colomb l'apostropha avec indignation : De quel droit et pour quel motif lui retenait-il ses hommes ? Les Portugais étaient très bien accueillis dans les ports de Castille ; ils y entraient aussi librement et y étaient aussi en sûreté qu'à Lisbonne même. Le roi et la reine d'Espagne lui avaient donné des lettres de crédit et de recommandation
pour tous les princes, seigneurs, et hommes du monde : il était leur amiral de l'Océan et leur vice-roi des Indes. Ils lui avaient prescrit de faire honneur, autant que possible, aux vaisseaux de Portugal qu'il rencontrerait. Il n'en irait pas moins en Castille, supposé qu'on ne lui rendît pas ses gens : il avait encore assez de monde pour manœuvrer sa caravelle jusqu'à Séville. Il avait de bons témoins de l'insulte qu'on faisait à son pavillon. Il la vengerait, lui fallût-il dépeupler toute l'île. On lui rendrait ses matelots, ou avant de partir, il en donnait sa parole, il ferait prisonnier, lui aussi, plus de cent Portugais.
Castanéda répondit qu'on ne connaissait aux Açores, ni le roi, ni la reine d'Espagne, ni toutes leurs lettres ; qu'on ferait voir aux Espagnols -ce que c'était que les Portugais; qu'au surplus, on avait agi sur bons ordres de Lisbonne.
Colomb supposa qu'en son absence, la guerre avait éclaté entre les deux pays. Il revint prendre son mouillage : le temps et le vent étaient trop mauvais, pour qu'il pût, quant à présent, faire autre chose. Il prit, à bord, les dispositions de navigation et de combat commandées par de telles circonstances. Toute sa surveillance ne put empêcher que , dans la nuit , on ne lui coupât ses amarres. Castanéda avait compté , sans doute, que, par un tel temps, la caravelle serait inévitablement jetée à la côte. Il n'ignorait pas que la partie la plus solide de l'équipage était entre ses mains : à proprement parler, il ne restait que trois matelots à bord de la Nina : le surplus n'était qu'Indiens, mousses, novices, domestiques et officiers de la couronne. Colomb, ses amarres coupées, appareilla, comme il put, pour l'île Saint-Michel. Pendant deux jours, il tenta en
vain d'en approcher ; il ne réussit même pas à la voir : la tempête s'était compliquée d'un épais brouillard ; il fallut, dans la soirée du 22, reprendre le mouillage inhospitalier de Sainte-Marie.
Peu de temps après, une barque vint à la Nina. Il s'y trouvait un notaire et deux ecclésiastiques. Ayant requis et obtenu de l'amiral garantie pour leur sûreté personnelle, ils montèrent à bord, et prièrent Colomb de leur fournir la preuve qu'il avait en réalité fait son voyage avec autorisation et commission des rois d'Espagne. Il comprit que Castanéda commençait à redouter les suites de sa félonie. La menace de descendre et de ravager File , menace qu'il était résolu d'exécuter, avait jeté l'alarme au Gouvernement et dans la population. On n'avait pu, le faire périr, on ne le voyait pas s'éloigner; ses compagnons qu'on tenait prisonniers ne laissaient, sans doute, ignorer à personne l'indomptable caractère de ce Génois sans pareil ; on eut peur : après lui avoir demandé à lire des papiers qu'on n'avait pas même daigné regarder au commencement, on se déclara satisfait. Le lendemain matin, 23, sa chaloupe et ses hommes lui furent renvoyés. Ses hommes lui apprirent que le Roi de Portugal , lorsqu'il avait su son départ pour les Indes, avait envoyé l'ordre, dans toutes ses possessions d'outre-mer, de l'appréhender au corps et de le retenir, partout oh. il se présenterait. S'il fût tombé au pouvoir de Castanéda, jamais la liberté ne lui été rendue.
im LA VIE DE CHRISTOPHK COLOMB.