‹ La vie de Christophe ColombChapitre 20 sur 47 · TKAVEESÉE DES AÇORES A PALOS · texte numérisé non relu

TKAVEESÉE DES AÇORES A PALOS

Pendant deux jours , Colomb louvoya autour de Sainte-Marie , à la reclierche d'un mouillage : il eût embarqué du bois et du lest. Il ne trouva partout qu'une côte inabordable, ou, si la Nina put jeter l'ancre, la violence du ressac empêcha la chaloupe d'accoster la grève. Le 24, avant le jour, une forte brise souffla du sud-ouest; Colomb prévit que le, vent passerait incessamment au sud, et, dans cette hypothèse , la perte de la Nina était certaine, s'il restait à proximité de la côte ; il se hâta donc de prendre le large, en quelque état que se trouvât son navire.

Le temps fut dur, mais le vent propice jusqu'au 27. Ils n'étaient plus , alors , qu'à cent vingt lieues du cap Saint- Vincent. Le vent refusa tout à coup : on n'avança presque plus, jusqu'au 2 mars. Ce jour-là , comme le soleil se couchait, une subite bourrasque assaillit si malheureusement la caravelle, que la voilure entière fut emportée , jusqu'au dernier lambeau. On crut sombrer. On lit un nouveau vœu : on tira au sort qui accomplirait, nu pieds, un pèlerinage à Notre-Dame de la Cinta, dans la province d'Huelva. Le sort désigna encore Colomb. Cette persistance du hasard à le choisir, V^ashington Irwing avoue qu'elle a " quelque chose de bizarre „ . L'amiral l'interprétait dans un sens à la fois plus pieux et plus moral : il y voyait une preuve que la Providence l'accompagnait toujours et le sauverait, après lui avoir démontré, par la grandeur et la conti-

nuité des périls, que d'elle seule, non de lui, avait dépendu le succès.

Le 3, plusieurs indices annoncèrent la proximité d'une terre; ce devait être, selon les compagnons de Colomb , la côte de Portugal. La tempête augmenta à un tel point qu'ils doutaient qu'aucun d'eux entrât jamais dans un port. Ils firent, tous ensemble, le vœu, s'ils avaient le bonheur de remettre le pied sur un rivage, de jeûner au pain et à l'eau, le samedi suivant. La lutte des éléments fut encore plus terrible pendant la nuit. La pluie tombait par torrents, d'affreux éclairs sillonnaient la mer, les éclats du tonnerre retentissaient de toutes parts. En pleine nuit on cria : Terre! Dans l'obscurité, c'était un péril de plus, et, de tous, le plus redoutable. Où était-on? Où trouverait-on un port, une plage saine, une crique abritée? Fuir la terre, il le fallait, à tout prix; mais faire de la toile, pour s'élever de la côte, c'était une manœuvre désespérée. L'amiral eut foi en Dieu et en sa mâture : " larguant toutes les voiles, „ dit Washington Irwing, " l'on tint comme l'on put, „ dit M. Roselly de Lorgnes : " Dieu les conserva jusqu'au jour, „ dit Las Casas.

Au lever du jour, Colomb reconnut la roche de Cintra, aux embouchures du Tage. Il savait , ayant habité Lisbonne, combien, par un gros temps, l'entrée du Tage offre de risques. Il n'avait pas d'autre voie de salut, il donna dans les passes. Il fut, jusqu'à 3 heures de l'après-midi, si manifestement en danger de périr, que, de la rive, les habitants de la petite ville de Cascaës, témoins émus de son audace et de sa détresse, passèrent toute la matinée à prier et à faire brûler, pour lui, (les cierges dans les églises. A trois heures, enfin, il jeta l'ancre au mouillage de Rastello. De hi Nina et de

la terre, en même temps, s'éleva aussitôt un long cri d'actions de grâces.

Le premier soin de Colomb fut de dépêcher un courrier à la cour d'Espagne. Il écrivit aussi au Roi de Portugal. Jean II était alors à sa résidence de "Val-Paradis, à neuf lieues de Hastello. Colomb lui demanda l'autorisation de remonter sa caravelle à Lisbonne. Rastello était une ville mal gardée ; des bandits pouvaient apprendre son arrivée , savoir qu'il était allé aux Indes , croire qu'il en rapportait un chargement d'or, et tenter un coup de main contre la Nina.

Un vaisseau portugais, armé de la plus formidable artillerie qu'on eût encore vue sur aucun navire du monde, envoya, le lendemain, sa chaloupe, avec un officier à bord de la Nina. Cet officier invita Colomb à venir rendre compte à la douane royale et au commandant du vaisseau. Colomb répondit qu'il était amiral de Castille, qu'en cette qualité, il n'avait nul compte à rendre soit à la douane, soit au commandant; qu'il ne quitterait pas sa caravelle, à moins d'y être contraint par la force. L'officier lui suggéra d'envoyer à sa place quelqu'un de son état -major. Colomb répliqua que déléguer quelqu'un ou aller de sa personne, serait également contraire aux prérogatives de son grade ; que personne ne sortirait de son bâtiment, à moins d'en être enlevé ; que la coutume des amiraux espagnols était de mourir, non de se rendre ou de livrer leurs hommes. L'officier rabattit alors ses prétentions à être pleinement édifié sur la qualité d'amiral que Colomb s'attribuait. Colomb lui montra ses lettres patentes.

Cette attitude de Colomb dénote qu'il craignait d'avoir affaire à un nouveau Castanéda. Il se trompait. Peu d'heures après, le commandant du vaisseau vint à

la caravelle, en grande cérémonie, au son des fifres, des trompettes et des cymbales. Obéissant plus encore à l'élévation de ses sentiments qu'aux prescriptions de l'étiquette, outre les grands honneurs qu'il se plut à rendre à Colomb, il lui fit cordialement et sans réserves toutes ses offres de services. Jean II n'avait pas donné à sa marine du Tage, relativement à l'arrestation . de Colomb, les mêmes ordres qu'aux gouverneurs des colonies, ne pouvant prévoir qu'à son retour des Indes, l'amiral oserait s'aventurer si près de Lisbonne.

Cependant la nouvelle s'était répandue à Lisbonne de l'arrivée de Colomb et de la découverte des Indes. Le 6 et 7 mars, ce fut sur le fieuve, entre la capitale et Rastello, malgré le vent et la pluie, comme une procession de barques, de bateaux, de nacelles, accourant visiter la Nina et son glorieux amiral. Bourgeois, marins, gens de cour, hommes du peuple, officiers de la couronne, anciens amis de Colomb, et sans doute, beaucoup de ses anciens contradicteurs, s'extasiaient aux récits de l'équipage, à la vue des Indiens, au spectacle bizarre des curiosités de toute sorte encombrant la caravelle. Tous déploraient l'aveuglement des conseillers de Jean II, qui l'avaient empêché de prévenir l'Espagne dans une entreprise si magnifique. " Ils rendaient à Notre-Seigneur des actions de grâces infinies pour le bonheur et l'accroissement de la chrétienté, qu'il avait mis entre les mains de la Castille „ . La piété de ses rois, disaient-ils, leur avait valu, de la bonté divine, cet incomparable privilège.

Le 28 mars, un courrier de la cour remit à Colomb une lettre de Jean IL Le roi le félicitait dans les termes les plus gracieux, et lui demandait, puisque le temps le retenait au mouillage, de venir passer quelques ins-

tants à Val-Paradis. En même temps, il enjoignait aux facteurs royaux de fournir gratuitement à l'amiral tout ce dont il aurait besoin pour lui-même, son navire et son équipage.

Colomb s'inquiéta de cette invitation : elle pouvait cacher un piège. Mais sous quel prétexte Feût-il déclinée? Il partit, accompagné d'un de ses officiers. En route, à Sacamben, où il coucha, une partie de la maison royale l'attendait. Lorsque, le lendemain, il approcha de Val-Paradis, un nombreux cortège des plus brillants cavaliers de la cour vint à sa rencontre. Au palais, Jean II l'accueillit avec la distinction la plus affable : il le fit asseoir en sa présence, il lui assura qu'il mettait à sa disposition, dans le Portugal entier , tout ce qui pourrait lui être utile , pour luimême ou pour le service de ses souverains ; il écouta avec les marques du plus haut intérêt le récit de son voyage et ses descriptions des Indes. Il le félicita sur l'heureux succès de son entreprise : il était ravi, dit-il, que cette expédition se fût faite; seulement, il avait lieu de croire, qu'en vertu de son traité de 1479 avec l'Espagne, cette découverte et cette conquête appartenaient à la couronne de Portugal. Colomb répondit qu'il ignorait les clauses de ce traité : il ne savait qu'une ch(iBe, c'est que les rois d'Espagne lui avaient interdit d'aller en Guinée ou à la Mine d'Or , qu'ils avaient publié cet ordre dans tous les ports d'Andalousie, et qu'il s'y était, quant à lui, religieusement conformé. Le roi répliqua gracieusement qu'il était convaincu de la parfaite régularité des choses. Au surplus, ajouta-t-il, entre les deux couronnes, cette affaire s'arrangera facilement , sans qu'il soit besoin d'arbitres. A l'issue de l'audience, Jean II confia Colomb à

l'hospitalité du Prieur de Crato, le personnage le plus important de tous ceux qui fussent alors à Val-Paradis.

Le lendemain était un dimanche : le roi, au sortir de la messe, voulut avoir un nouvel entretien avec l'amiral. Il le questionna, plus en détail que la veille, sur toutes les particularités de sa campagne. Colomb répondit à tout. Le dépit du roi, de n'avoir pas, autrefois, accepté ses propositions ; son vif désir de s'attribuer quand même les résultats de l'entreprise; sa persistance à confondre, dans ce but, malgré l'évidence, le Nouveau Monde avec ces terres situées entre le cap Non et les Indes orientales, qu'une bulle du pape Martin V avait réservées exclusivement au Portugal; les regrets, en un mot, et les perplexités ambitieuses de Jean II n'échappèrent nullement à l'amiral : il s'efforça d'autant plus de prévenir ou de dissiper, par des réponses précises et judicieusement calculées, toute dangereuse équivoque. Il n'y réussit pas. Le roi, soit qu'il eût réellement des doutes, soit qu'à tout événement, il jugeât bon d'en afficher, assembla son conseil et lui soumit la question.

Les conseillers de Jean II, en 1493, étaient pour la plupart les mêmes qui, en 1484 avaient tourné l'expédition en ridicule et traité son auteur d'ambitieux visionnaire. Son succès les couvrait de confusion : jugeant de Colomb par eux-mêmes, ils le crurent venu en Portugal pour l'aigre et mesquin plaisir de les narguer, ou, comme ils disaient, d'insulter à la couronne. Ils appelaient insolence et provocation, la joie, modeste mais vive, qui se lisait sur son visage et respirait dans ses discours : il se plaisait, disaient-ils, à faire rep'^ntir le roi de n'avoir pas accepté ses propositions. Ignorant ou feignant d'ignorer la géographie, quelques-uns, affir-

mèrent que les pays découverts par Colomb appartenaient au Portugal. Il y en eut, qui opinèrent en termes explicites, pour qu'il fût tué sur-le-champ. C'était le seul moyen, selon eux, de prévenir entre le Portugal et la Castille, les plus graves complications. Ils firent entendre que cet assassinat se commettrait aisément, sans que le roi en encourût l'odieux. Ils savaient ce qu'il y avait de fierté militaire dans le cœur de Colomb ; ils le tenaient, à bon droit, pour incapable de tolérer que son grade, son pavillon, ses souverains fussent insultés en sa personne : on le pousserait si loin sur le terrain de l'honneur , qu'une querelle s'ensuivrait : le reste irait de soi (1). )

Jean II eut horreur de ces propositions. Il était ambitieux, mais ni cruel ni lâche. Il aimait la science, il estimait les marins : à ce double titre, il eût admiré Colomb ; élevant plus haut encore ses pensées, " il le regarda comme le bienfaiteur du genre humain „ : un tel homme, à ses yeux, était sacré pour tout " prince catholique „ . Non content de défendre qu'on touchât à sa personne, il ordonna de redoubler, vis-à-vis de lui, de respectueux égards.

L'amiral prit congé du roi, le lundi. La reine, qui se trouvait en ce moment au monastère de Saint-Antoine, près de Villafranca, lui avait fait demander de ne pas partir sans la voir : il se rendit à ce monastère. Il y

(1) Tel est le témoignage de Vasconcellos. Garcia de Resende n'en parle pas autrement. * Le roi fut sollicité, dit-il, de trouver bon qu'on le tuât, parce qu'après sa mort, cette découverte ne serait pas poussée plus avant par la Castille. « Jean de Barros est aussi formel : les courtisans, assure-t-il, offrirent w de le tuer eux-mêmes. »

fut accablé de questions, et comblé de prévenances. Il passa ensuite la nuit à Llandra. Le mardi, un officier du roi vint lui offrir, de la part de Sa Majesté, de lui faire escorte jusqu'aux frontières, s'il lui était agréable de rentrer par terre en Espagne : chevaux, logements, tout ce dont il aurait eu besoin, lui eût été fourni aux frais de trésor royal. Cet officier amenait, dès maintenant, à Colomb une mule des écuries du roi, et une autre pour son aide de camp. L'amiral préféra rejoindre son navire. Il arriva la nuit suivante à Rastello, et mit à la voile, le mercredi 13 mars, pour Palos.

Depuis longtemps régnait à Palos, une tristesse morne. La ville entière était dans le deuil et l'irritation. On tenait pour engloutis à jamais dans les gouffres de la mer Ténébreuse, au milieu d'horreurs que l'imagination se refusait à concevoir, les trois malheureux navires sacrifiés à l'ambition de l'aventurier italien. Ni les alcades, ni le syndic maritime, qui avait de fréquents rapports avec la cour, n'en pouvaient fournir la moindre nouvelle. Pas une maison où l'on ne pleurât , pas une famille qui ne maudît Colomb , et ne criât contre lui vengeance. Les effroyables tempêtes d'un hiver sans précédent, étaient venues s'ajouter aux impossibilités de l'entreprise en elle-même, pour éteindre dans toute âme les dernières lueurs de l'espérance.

Le vendredi 15 mars, vers l'heure de midi, les oisifs des jetées de Palos virent, au loin, remontant l'Odiel avec effort, par une faible brise, une caravelle à peu près désemparée, que personne n'attendait. A sa coupe, son gréement, son allure , et son pavillon amiral , ils eurent vite reconnu la Nina. La nouvelle éclata et se

propagea, avec rapidité, sur la côte, sur les quais, dans les maisons. Les boutiques se fermèrent instantanément, la population en masse se précipita vers la plage , les larmes se mêlèrent aux acclamations. Les cloches sonnèrent à toute volée, on tira le canon, les fenêtres se parèrent de fleurs, on tendit les rues de draps et de tapis. Tout ce qui put trouver place dans une embarcation se précipita au devant de la caravelle.

Elle mouilla bientôt. On sut le merveilleux succès de son voyage ; on vit les métaux précieux, les oiseaux au plumage éclatant, les productions bizarres et variées, et les Indiens, ces êtres extraordinaires, que l'amiral ramenait ; on apprit que, de tous lès hommes appartenant à la ville de Palos, aucun, pas un seul, n'avait été laissé à Hispaniola : ceux que la Nina ne ramenait pas, arriveraient bientôt, sans doute, avec la Px^^tz. La joie, alors, devint comme un délire ; ni l'admiration, ni la reconnaissance , ni l'affectueuse vénération ne trouvaient des mots assez forts pour s'exprimer à Colomb. Il débarqua au milieu de cet enthousiasme. " Une immense procession se forma pour l'accompagner à la principale église, et remercier Dieu, dit Washington Irwing, d'avoir permis qu'une découverte si importante lût faite par des habitants de Palos. „

Le même jour, dans la soirée, la Pinta^ jeta l'ancre, à son tour, dans le port de Palos. L'ouragan, après l'avoir séparée de l'amiral, l'avait poussée dans le gojfe de Biscaye; elle avait relâché à Bayonne. De Bayonne, Alonzo Pinzon, persuadé que la Nina avait sombré, spécula odieusement sur la mort supposée de son chef et de ses frères d'armes : il écrivit aux Rois, non seulement pour leur annoncer la Découverte, mais encore pour s'en attribuer, à lui-même, le mérite et Fhon-

neur. Qu'on juge de ses terreurs et de sa honte, en voyant flotter, en plein port de Palos, sur cette même Nina^ soi-disant engloutie, le pavillon amiral de Christophe Colomb! Il se jeta dans sa chaloupe, descendit le fleuve, et de peur de se trouver, dans la ville, sur le passage de son chef, il gagna furtivement la campagne, par les sentiers les plus déserts : il y demeura, malade et caché, jusqu'à ce que l'amiral eût quitté Palos, et osa, seulement alors, rentrer dans sa maison. Il ne tarda pas à y recevoir de la cour la réponse sévère qu'il méritait : la crainte et les remords aggravèrent à tel point sa maladie, qu'en peu de jours il mourut, exemple mémorable des amers mécomptes d'un ambition envieuse et déloyale.

Dans la soudaine apparition de la Pinta^ la circonstance la plus agréable à Colomb, ce fut d'apprendre que l'équipage arrivait complet : pas un matelot, pas un mousse ne manquait à l'appel. La joie rentra donc, dès ce premier jour, dans toutes les familles, parfaite et sans mélange. Dans de pareilles conditions, l'amiral et les compagnons se souvinrent, avec bonheur, du vœu qu'ils avaient fait, au delà des Açores, de se rendre processionnellement à la chapelle de Notre-Dame la plus voisine, sur la première terre abordée. Castanéda n'avait pas permis à leur piété d'accomplir ce vœu à Sainte-Marie. La chapelle de Notre-Dame du couvent de la Kabida était maintenant la plus voisine, ils y furent conduits par Colomb : le vénéré Père Gardien Juan Perez, comme il avait célébré, dans une nuit anxieuse et solitaire, la messe du départ, célébra, parmi les transports de l'allégresse publique, la messe solennelle d'actions de grâces.

Tous les matelots revenus n'appartenaient pas à

Palos. Ceux des ports plus ou moins éloignés brûlaient du désir, assurément légitime et noble, de voir, eux aussi, leurs familles, de se montrer à elles surtout, pour mettre fin à de cruelles angoisses : l'amiral s'empressa de les congédier.

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