CHAPITRE IL
POETEAIT DE CHRISTOPHE COLOMB. — SON PEEMIER MAEIAGE. .
Christophe Colomb trouva établi, à Lisbonne, Barthélémy, son frère.
Nous n'avons pas à retracer ici le brillant tableau des conquêtes des Portugais sur l'Océan, au quinzième siècle. Elles enrichirent le Portugal; elles illustrèrent sa marine; la foi les inspira, l'Église les bénit : le saint-siége frappa d'anathèmes quiconque tenterait de les entraver ; il accorda indulgence plénière à tous ceux qui, se risquant dans ces navigations laborieuses, mouraient à la peine , dans des sentiments chrétiens. L'amour de la gloire, le légitime appât des richesses et la religion, tout concourut à faire de Lisbonne une cité maritime florissante, le rendez-vous des pilotes, des constructeurs, des géographes, des officiers de mer et des marchands les plus habiles de tous les ports de l'Europe. Beaucoup d'Italiens, de Génois, en particulier, s'y étaient fixés de longue date. Plusieurs compatriotes de Colomb, de son âge à peu près, y vinrent à leur tour. De ce nombre fut son frère Barthélémy.
Barthélémy était, entre les frères de Christophe Colomb, le plus rapproché de lui par l'âge, les goûts, les aptitudes. Marin, soldat, savant, géographe et dessinateur , il vivait à l'aise en Portugal du produit de ses talents industrieux, et voyait excellente compagnie. Il présenta Christophe aux négociants génois qui avaient leurs comptoirs à Lisbonne. Ils lui firent un accueil plein d'égards; quelques uns devinrent ses amis et lui
LA VIE DK CHUISTOPHR COLOMB. %o
rendirent de bons offices, qu'au lit de mort il n'avait pas encore oubliés. Christophe Colomb, du reste, lorsqu'il aborda en Portugal, ne pouvait être pris par personne, pour un vulgaire naufragé. Officier de marine, officier supérieur, jeune et brillant commandant de navires de guerre, ni ses nombreuses campagnes, ni ses faits d'armes, ni son habileté transcendante de navigateur et de manœuvrier n'étaient ignorés des Génois de Lisbonne. Son instruction, d'ailleurs, et ses habitudes studieuses, sa piété grave et douce, son noble et grand caractère, sa tenue et ses façons d'homme du meilleur monde, et jusqu'à ses avantages corporels, tout le signalait à l'attention, lui assurait le respect, lui conciliait la bienveillance;
Il achevait alors sa trente-troisième année. Par l'effet, sans doute, d'une excitation trop continue des facultés intellectuelles, ses cheveux, naturellement d'un blond foncé, blanchissaient déjà. De haute et belle taille, svelte et vigoureux, les traits mâles et fins, le visage d'un ovale pur, quoique un peu long, et les pommettes saillantes, il avait le teint vif, quelques taches de rousseur, le nez aquilin, aux narines correctement arrondies; la lèvre inférieure légèrement proéminente. Ses yeux étaient bleus, teintés de gris, son regard, perçant et limpide. D'une mise très modeste, mais non pas sans élégance, l'attitude calme et fière, la démarche alerte et posée , rien en toute sa personne que de sympathique et distingué. " Homme noble et d'autorité, dit Oviédo, ce que son pourfil et contenance montroit fort bien. „ Profondément instruit, d'une urbanité scrupuleuse, la voix sonore et pure, il parlait à propos sur les sujets les plus variés, avec les expressions les mieux choisies.
T^é LA VIE DU CHRISTOPHE COLOMB.
Il avait horreur du blasphème ; il évitait jusqu'aux apparences du jurement ; les chansons déshonnêtes le révoltaient. Sa conscience l'eût éloigné de la débauche, ses nobles instincts y répugnaient. Il buvait peu de vin, ne pouvait souffrir ni les excès de table ni les jeux de hasard. Il se plaisait et il excellait aux exercices du corps : écuyer solide et de bonne grâce, monter à cheval lui fut toujours un délassement favori. Sa nourriture préférée se composait de pain, de riz, d'œufs, de légumes frais, de dattes, de raisins secs, de grenades, de pastèques et d'oranges. Exact, affable, vif, mais d'une bienveillance affectueuse, s'il laissait voir parfois son impatience, il ne la laissait jamais éclater. Soigneux de sa personne et, comme on dit, rangé, il ornait sa chambre de fleurs , d'images de dévotion et de curiosités d'histoire naturelle. Il parfumait volontiers son linge (dont la blancheur était son seul luxe) ses gants et son papier à lettres.
Il a écrit quelque part : " .l'entrai tout petit à la mer, " pour m'adonner à la navigation. Cette carrière porte " qui la suit à vouloir pénétrer les secrets de ce monde. „ Ce désir de pénétrer les secrets de la nature était alors commun aux esprits les plus actifs. On voulait s'expliquer, enfin, le monde physique; on sentait l'insuffisance ou la fausseté des opinions accréditées depuis l'antiquité sur l'état et sur les lois de la création visible. On s'adonnait avec ardeur à la géographie, ou, comme on disait, à la cosmographie ; on interrogeait les auteurs anciens, on compulsait les livres arabes; les relations de voyages antérieurs ou contemporains étaient lues avec une avidité presque fébrile. Christophe Colomb, qui avait lu, en outre, Aristote, Senèque, les poètes, les Pères de l'Église, les théologiens et les commentateurs,
possédait une érudition de premier rang dans les sciences les plus en vogue.
Il avait étendu encore le cercle de son savoir par la fréquentation des gens doctes. Tous les lieux oii son navire avait jeté Tancre, il les avait étudiés attentivement au point de vue religieux, politique, industriel et commercial. Nous tenons de lui-même qu'il n'avait pas visité sans fruit " tous les parages connus, conversé " avec un grand nombre d'hommes savants , des ecclé- " siastiques, des séculiers, des Latins, des Grecs, des " Maures, des personnes de toutes religions; „ qu'il ne s'était pas appliqué en vain " aux livres de cosmogra- " pliie, d'histoire et de philosophie. „ Nous savons, d'autre part, que, dans sa vieillesse, il épancha maintes fois sa piété, et consola en Dieu ses tribulations, par des compositions poétiques d'un triste et mâle accent. Si Christophe Colomb, vieillard accablé d'affaires et de soucis, et, " dans une langue devenue tardivement la sienne „ ne résista pas aux tentations du rhithme et de l'image, il est permis de croire qu'à plus forte raison il se sentit poète, à l'âge des loisirs et de l'imagination, dans la langue de Dante et du Tasse , " ce doux parler de son enfance „ (1).
Telle est l'idée qu'il convient de se faire de ce grand homme, à l'époque où la Providence le poussa en Portugal. Rien de plus simple, dès lors, si ses compatriotes l'accueillirent avec distinction à Lisbonne, et s'il fut à même de s'y créer immédiatement des moyens d'existence. Il avait puisé, dans. les dures leçons de sa jeunesse à bord, cette constance dans l'épreuve , cette résolution de vaincre en dépit des revers, cette fertilité
(1) EOSELLY DE LOEGUES.
de ressources, cette science pratique de la vie enfin, le trait caractéristique de sa glorieuse personnalité. Son courage n'avait d'égal que sa confiance en Dieu. Il avisa, sans retard et sans trouble, aux nécessités de sa situation. Il possédait, comme calligraplie et dessinateur, un talent de premier ordre : avant l'invention de l'imprimerie, ces instruments de travail étaient tout particulièrement estimés et lucratifs ; il se mit à faire des cartes et des plans, à copier des manuscrits, à rechercher, pour les revendre, les livres rares et de prix. Il fut, à la fois, copiste, dessinateur, et libraire dans une certaine mesure. Non seulement il put subvenir ainsi à ses propres besoins, mais encore, grâce à l'austérité pieuse de ses habitudes, il trouva moyen de faire passer de l'argent en Italie à son père appauvri par des revers commerciaux : Christophe Colomb pourvut, de Lisbonne, aux frais de l'instruction de ses deux plus jeunes frères.
La religion centuplait ses forces et embellissait sa vie. Dès son enfance, il se fit remarquer, dit Washington Irwing, " par l'attention exacte qu'il mettait à remplir les devoirs de la religion, observant rigoureusement les jeûnes et les cérémonies de l'Église ; et sa piété ne consistait pas en de vaines pratiques : elle participait à ce noble et solennel enthousiasme dont tout son caractère était fortement empreint. „ Il lisait avec assiduité, méditait avec onction la sainte Écriture. L'Évangile selon saint Jean était son livre de prédilection. D'une fidélité qui ne se démentit jamais aux chrétiennes habitudes de la maison paternelle " et se souvenant des recommandations de sa pieuse mère(l) „ il alla, chaque matin, dès
(1) ROSELLY DE LOEGUES.
les premiers instants de son séjour à Lisbonne, entendre la messe à l'église de Tous-les-Saints.
Cette église était attenante à un couvent de religieuses. Entre autres pensionnaires, l'orpheline d'un marin habitait ce couvent. Elle se non^mait Felippa de Perestrello. Elle avait deux sœurs, elle était leur aînée. Son père, gentihomme italien de naissance, venait de mourir au service du Portugal. Il avait été officier de la maison du roi. Le prince Henri l'avait associé à ses études scientifiques et à ses entreprises maritimes. Il avait coopéré à l'occupation de Madère et à la découverte de plusieurs îles de la côte occidentale d'Afrique. En dernier lieu, gouverneur et concessionnaire de la petite île de Porto-Santo, il y avait consumé son patrimoine dans d'infructueux essais d'exploitation.
Christophe Colomb et Felippa se connurent et s'aimèrent. Leurs conditions étaient égales; le nom de l'Italie et leurs liens communs avec l'océan, les rapprochaient; la religion compensait des deux parts l'absence de fortune. La mère de Felippa, femme d'expérience et veuve de grande piété, après des informations qui paraissent avoir été longues, parce qu'il fallait écrire en Italie, accorda la main de sa fille à Colomb. Pour suppléer, sans doute, à la modicité de la dot, elle prit dans sa maison le jeune ménage.
Le mariage fut heureux, l'intérieur édifiant et respecté. Si on ajoute à ces goûts, à ces façons d'homme de bonne compagnie que nous avons signalés en Christophe Colomb, le charme inhérent à la conversation d'un officier courant les mers depuis son enfance, observateur et actif, également enclin aux poétiques contemplations et habitué aux spéculations pratiques.
sachant mêler aux considérations les plus précises sur les affaires mille anecdotes de tempêtes et de batailles, aux aperçus philosophiques ou commerciaux, les réflexions les plus gracieuses sur les merveilles de la création ; si on songe que tel était Colomb à l'époque de son mariage, on comprendra aisément combien le cercle de ses amitiés s'étendit à Lisbonne, et combien sa considération s'y affermit. Son alliance avec la famille d'un ancien officier de la maison du roi lui valut de très utiles patronages. Les amis, les anciens camarades de son beau-père lui ménagèrent à la cour les plus hautes relations.