CHAPITRE PREMIER
KÉCEPTION FAITE A COLOMB A LA COUR. — IL PROJETTE, DE CONCERT AVEC LES ROIS, UN SECOND VOYAGE.
La cour était à Barcelone. Colomb ne pouvait douter que son arrivée près des Rois ne fût pour eux une fête et pour lui-même un triomphe : il ne voulut pas aller de son chef, au devant des honneurs. Ils demanda aux souverains leurs ordres, et s'enferma, pour les attendre, dans sa chere cellule de la Rabida, priant, veillant, méditant, travaillant, comme autrefois, le cœur aussi humble qu'aux plus mauvais jours, la vie aussi austère. Il écrivit, pour les Rois, dans cette retraite aimée, une relation de son voyage, moins brève que celle qu'il avait envoyée de Rastello. Il leur conseilla de faire hommage au saint-siége des pays nouvellement découverts, d'appeler sa bénédiction sur la suite de l'entreprise, de solliciter de sa bienveillance, un bulle qui, pour protéger leurs acquisitions, délimitât, entre la Castille et le Portugal, le vaste champ des explorations
maritimes. En même temps, il rédigea les notes et dessina la carte à faire parvenir au souverain pontife, pour le renseigner et l'aider dans l'œuvre délicate de cette répartition.
Il remplit ensuite, au nom de son équipage, les pieux devoirs de pèlerin dont le sort l'avait chargé par trois fois. Emmenant avec lui six des Indiens venus en Europe (un était mort dans la traversée, trois autres restèrent, malades, à Palos), il se rendit d'abord à Notre- Dame de Guadalupe. Ce pèlerinage était desservi par un couvent de religieux. Colomb entra dans la chapelle portant un cierge allumé du poids de cinq livres. " Dans cette retraite, il éprouva, dit M. Roselly de Lorgnes, de grandes consolations spirituelles; conversa avec de saints hommes et forma parmi eux des relations qui se continuèrent. Il promit à ces religieux, en souvenir de leurs sympathies, d'imposer le nom de leur monastère à l'une des îles qu'il découvrirait; et leur tint bientôt parole. „ Il revint ensuite à Moguer, près de Palos, au couvent de Sainte-Claire. Sa qualité de membre du Tiers-Ordre le mettait en confraternité de prières avec cette communauté : il y fit célébrer une messe solennelle et passa la nuit suivante dans la chapelle, seul, en adoration devant le saint Sacrement. Le lendemain, il vit, à Moguer, ses pieux amis l'abbé Sanchez et Cabezudo. Il se plut à leur montrer les Indiens et l'or du Nouveau Monde. Il accomplit avec la ]nême piété, dans la même province d'Huelva, son troisième vœu, le pèlerinage, nu-pieds et en chemise, à Notre-Dame de la Cinta.
De retour à la Rabida, il y passa sept jours encore. Et comme il avait rempli toutes ses obligations, terminé tous ses travaux urgents, le Père Gardien et lui purent
jouir, dans de longs entretiens, des joies incomparables de l'amitié, de la science et de la piété. Après ces sept jours Colomb, partit pour Séville. Il y reçut la réponse de la cour. Les Rois le comblaient de félicitations et l'invitaient à se rendre immédiatement auprès d'eux. Ils projetaient déjà une seconde expédition plus importante que la première; ils se promettaient d'en concerter, de vive voix, avec lui, les préparatifs ; ils l'engageaient à étudier et commencer de prendre, à Séville et ailleurs, les mesures qu'il jugerait propres à faciliter et hâter sa nouvelle campagne ; ils l'autorisaient à leur faire connaître, par le retour du courrier, ce qu'euxmêmes auraient à faire. Il envoya, sur-le-champ, un mémoire détaillé des vaisseaux, des hommes, des munitions et provisions de toute nature qu'à son avis, il convenait de reunir, puis se mit en route pour Barcelone.
La saison était magnifique : il avait à traverser sur la plus grande longueur du territoire espagnol les provinces les plus peuplées et les plus florissantes. Il n'était bruit, d'un bout à l'autre de la monarchie, que de la découverte des Indes. " La rumeur publique „ n'avait pas " exagéré la vérité „, comme Washington Irwing le prétend, : un pareil événement ne s'exagère pas. Il est certain plutôt que l'imagination populaire fut longtemps impuissante à concevoir toute la grandeur du fait et l'immensité de ses résultats. Mais quelques détails se divulguèrent et se commentèrent dans les termes les plus capables d'enflammer les esprits, de remuer les masses. Le voyage de Colomb fut une indescriptible ovation. " Les grands chemins et les campagnes, dit le P. Charlevoix, retentissaient des acclamations des peuples qui quittaient tout pour le voir. „
On organisait des cavalcades. Hidalgos, paysans, ouvriers, cités et villages, les foules, en un mot, ce qu'elles ont de plus vivant et de plus joyeux, se précipitaient à sa rencontre et le suivaient. C'était à qui l'apercevrait, attirerait ses regards, parviendrait à lui adresser la parole. Tous les fronts se découvraient et s'inclinaient sur son passage. Les balcons, les fenêtres, les terrasses etles toits, garnis d'autant de spectateurs qu'ils en pouvaient contenir, lui envoyaient les plus gracieux saints. Les mères le montraient à leurs petits enfants, et voulaient qu'ils priassent pour lui. C'est amoindrir la pompe et l'éclat d'une semblable manifestation, se prolongeant, non interrompue, de Séville à Barcelone, que de la comparer, comme font la plupart des historiens, à la rapide entrée des triomphateurs à Rome. L'histoire n'offre peut-être pas un autre exemple de marche triomphale comparable au voyage de Colomb , par l'étendue du parcours, l'affluence des multitudes, la spontanéité de l'enthousiasme et l'affectueuse sincérité des acclamations.
La pittoresque composition de son cortège indiquait, à première vue, le double caractère pacifique et civilisateur de sa conquête. L'étendard royal du Christ ouvrait la marche, porté par un officier de la Nina^ qu'escortait un groupe de marins en armes. Les autres matelots de l'expédition venaient ensuite : les uns portaient des branches à l'aspect inconnu, coupées aux arbres du Nouveau Monde; d'autres, d'énormes calebasses ou de gigantesques roseaux; ceux-ci les rames à large pelle des pirogues indiennes, ceux-là, des paquets de coton brut, des chapelets de noix de coco, des liasses de piments ou de gingembre; ici, des couronnes, des masques, des bracelets ou des ceintures
d'or ; plus loin, des épées et des arcs, des flèches et des lances, des animaux vivants et des animaux empaillés, quarante sorte de perroquets. Deux iguanes empaillées, dont la plus grande mesurait sept pieds, excitaient la curiosité etl'effroi. Les sept Indiens suivaient immédiatement, peints de blanc et de rouge, et parés d'ornements d'or et autres, selon la coutume de leurs îles. Entre eux et l'amiral, marchaient, en groupe, les officiers des caravelles. Colomb, sur un cheval qu'il maniait avec dextérité, portait le costume d'apparat de ses dignités. Derrière lui, ses trois aides de camp maintenaient, de leur mieux, les curieux à distance. " Son aspect vénérable et majestueux semblait en harmonie avec la grandeur et l'importance de sa découverte „ (1).
Il entra à Barcelone le 15 avril. La ville presque entière s'avança hors des murs à sa rencontre. La jeune noblesse et l'élite des courtisans vinrent, à cheval, s'adjoindre à son cortège : une députation de la cour l'attendait au delà des portes. A cette époque du printemps, les journées sont incomparables en Espagne, et notamment à Barcelone, où la chaleur pénétrante du soleil est tempérée, alors, par des brises imprégnées tout ensemble de la fraîcheur de la mer et du parfum des orangers qui fleurissent. L'élan populaire, la magnificence royale et le radieux éclat de la nature, tout s'unit pour rendre splendide la fête donnée à Colomb. Afin de le recevoir avec toute la distinction qu'ils purent imaginer, les souverains ne se contentèrent pas de faire agrandir la salle ordinaire de leurs audiences solennelles, ils voulurent que des dispositions spéciales la rendissent accessible à la vue du public. Leurs deux
(1) Washington Iewing.
trônes, une banquette de velours à crépines d'or et un riche fauteuil furent placés sous un ample dais de brocart. Ils attendirent Colomb sous ce dais, le prince royal près d'eux sur la banquette. Les dignitaires des deux couronnes, les grands officiers du palais, les prélats, les dames de la cour, les notables de la ville et les membres les plus illustres de la noblesse de Castille, de Valence, de Catalogne et d'Aragon composaient l'assistance.
L'approche de Colomb fut annoncée par de retentissantes acclamations qui, des rues, et, bientôt, des cours du palais, arrivèrent à l'oreille des Rois. Lorsqu'il parut, les deux souverains se levèrent par une sorte d'élan irréfléchi : on put croire qu'ils allaient se porter au devant de leur sujet. Ils lui tendirent les mains, et ne souffrirent pas qu'il fléchît les genoux pour leur rendre hommage. Isabelle le fit asseoir dans le fauteuil préparé près d'elle, et lui ordonna de se couvrir, honneur presque royal, comme on sait, sous les lois rigides de l'étiquette espagnole. Les Rois l'invitèrent alors à leur rendre compte de sa mission.
Il le fit, dans des termes simples et solennels. Après avoir rappelé le but de l'entreprise, c'est à dire son caractère primitif et principal de tentative en faveur de la propagation de l'Évangile ; après s'être plu à voir dans le succès la récompense du zèle et de la piété des souverains et du peuple espagnols, il exposa, succintement et par ordre, les événements de la traversée jusqu'à la découverte de Saint-Sauveur. Puis, décrivant le sol de toutes les îles qu'il avait visitées, leurs habitants, leurs productions, leurs richesses de tous les règnes, il fit approcher, au fur et à mesure, les spécimens rapportés. Il insista plus particulièrement sur
la description des Indiens, de leur état social, de leurs mœurs, de leurs croyances religieuses, estimant qu'ils se feraient volontiers chrétiens, parce qu'il ne les savait imbus d'aucun culte idolâtrique. Ce sujet le conduisit naturellement à exprimer le vœu qu'on n'épargnât aucun effort pour faire participer cette multitude d'âmes au salut, en leur annonçant l'Évangile. Colomb était doué, nous avons eu à le constater déjà, des qualités brillantes qui font l'orateur entraînant : son éloquence s'élevait promptement à une sorte de pathétique lyrisme, lorsqu'il parlait au nom des intérêts religieux; en ce moment, la solennité du lieu et du spectacle le prédisposait et prédisposait l'assistance à l'émotion : le feu de sa parole remua les cœurs, enflamma les esprits; l'enthousiasme, peu à peu frémissant, finit par faire explosion : le roi, la reine, la cour, le peuple éclatèrent en sanglots et se jetèrent à genoux, les mains levées au ciel. " Au lieu de cris de joie profanes et d'acclamations vulgaires, dit Washington Irwing, le Te Deum fut entonné par les musiciens de la chapelle royale : une harmonie sacrée et mélodieuse répondait à chaque verset, portant, pour ainsi dire, vers le ciel les sentiments et les pensées. „ Les mille voix de la foule qui était dehors s'associèrent aux chants de la salle; en un instant, le triomphant cantique se propagea d'un bout à l'autre de la cité. Tel fut l'enivrement général, qu'il " sembla, dit Las Casas, qu'on eût, alors, un avant-goût des joies du paradis. „ Colomb prit congé des Rois et gagna sa demeure, accompagné par la • cour entière, acclamé, sur son passage, par les applaudissements et les bénédictions de la multitude. Il y a de visibles analogies entre une pareille scène et ce qui s'était passé, juste quatre
siècles auparavant, lorsque Pierre l'Ermite revint de Palestine en France. Colomb en fut frappé sans doute, et en tira les conséquences les plus encourageantes. Son rang de personnage princier venait d'être officiellement consacré, notifié à l'Europe du haut du trône espagnol ; il venait d'éprouver la puissance de sa parole sur les assemblées : il prit l'engagement, dès ce jour, de lever, avant sept ans, une armée de cinquante mille fantassins et de cinq mille cavaliers, pour la délivrance de la Terre Sainte, et de doubler cette armée, dans les cinq années suivantes. Il consigna officiellement ce vœu dans une lettre au roi et à la reine.
Il comptait sans Ferdinand le Perfide. L'éclatant triomphe de l'amiral irrita doublement le jaloux et ombrageux souverain. Le souvenir de sa persévérante opposition à l'entreprise l'humiliait : plus le succès était complet, plus Ferdinand s'imagina qu'on ferait, entre sa conduite et celle de la reine, des comparaisons toutes à l'avantage d'Isabelle ; il eût, à moins, éprouvé du dépit, et gardé rancune à Colomb, Son dépit et sa haine s'augmentèrent par la preuve, désormais acquise, que les grands privilèges stipulés en faveur de Colomb à Santa-Fé, ne resteraient pas, comme il s'en était toujours flatté, des concessions illusoires : ils étaient déjà devenus des réalités aussi grandioses que palpables. Il voyait en Colomb toutes les qualités propres à les justifier et à les faire valoir : il regretta d'autant plus de les avoir signés. De ce jour, Ferdinand n'eut plus qu'une pensée : entraver les progrès de la Découverte, pour amoindrir la gloire d'Isabelle et de Colomb, et, dans tous les cas, dépouiller peu à peu Colomb du bénéfice de ses traités.
Mais il entrait dans les habitudes du roi d'Aragon,
et sa crainte d'Isabelle lui commandait, d'environner d'autant plus l'amJral, en public, de politesses et de prévenances, qu'il nourrissait, en secret, contre lui des sentiments plus amers. Colomb, pendant son séjour à Barcelone , ne cessa d'être admis et convié , par les deux souverains, aux plus longues, aux plus intimes audiences. On lui créa des armoiries nouvelles : il écartela, danslevieux blason de sa famille, les armes royales de Castille et d'Aragon. On vit fréquemment le roi se promener, à cheval, par la ville, entre son fils et le fils du cardeur italien. Des fêtes splendides furent prodiguées à l'amiral par les principaux personnages de la cour. Le Grand Cardinal réunit dans un banquet, en son honneur, tout ce que Barcelone renfermait, en ce moment, de plus grand et de plus illustre. A ce banquet, Colomb occupa la première place : il fut servi sous un dais, comme un souverain, à plats couverts, chaque mets qu'on lui présentait goûté d'abord devant lui, selon l'étiquette royale (1).
Comme Joseph, au faîte de la gloire et de la faveur, dans le palais des Pharaons, tournait son cœur aimant vers les vallées de Sichem et les tentes de Jacob, de
(1) Une tradition aussi fausse que profondément enracinée dans la mémoire populaire, rattache à ce festin le conte apocryphe et ridicule de l'œuf, soi-disant cassé par le bout, en démonstration des difficultés réelles de la découverte, avant, et de ses facilités apparentes, après. Cette fausse anecdote ne mériterait même pas d'être mentionnée, s'il n'était vraisemblable qu'on l'inventa, depuis, en souvenir des dispositions de certains courtisans à l'égard de Colomb. Il leur sembla, comme à Ferdinand, que l'Espagne avait trop payé la découverte. Peut-être avaient-ils démêlé les regrets du souverain, et s'efforçaient -ils de lui plaire, en insinuant, à demi-mot, que l'Italien avait fait une trop fructueuse affaire.
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même, au milieu des ovations de Barcelone, Christophe Colomb songeait à l'Italie. Il eût voulut " pouvoir échapper à ces bruyantes louanges, à ces réceptions d'apparat, pour s'en aller à Rome déposer aux pieds du saint-siége la relation de son voyage, et implorer des faveurs spirituelles „ (1). Il eût ardemment souhaité aller à Gênes embrasser son vieux père et recevoir sa bénédiction. Ce fut peut-être la joie la plus vive de son triomphe, d'apprendre, à ce premier retour des Indes, que son père vivait encore; que, vaillant d'esprit, sous les glaces de sa longue vieillesse, les enivrements d'un légitime orgueil paternel vivifieraient ses derniers jours. Il s'empressa de lui dépêcher un exprès: il lui fit porter des dons proportionnés à la grandeur de sa propre fortune, et lui demanda l'autorisation d'associer à sa carrière Jacques, son plus jeune frère, le seul qui fût resté au foyer du vieux Dominique, dont il exerçait la modeste profession.
Le vieillard, qui vécut encore plusieurs années, consentit immédiatement à cette dernière séparation. Jacques Colomb arriva en Espagne , où son nom de Jacques fut changé en celui de Diego. Un honneur signalé lui fut fait à la cour de Barcelone, dès [son arrivée : les sept Indiens avaient été instruits de la religion ; ils demandèrent le baptême ; on voulut que la cérémonie fût collective et qu'une pompe exceptionnelle y présidât : le roi, l'infant, les premiers personnages du royaume furent parrains, et, avec eux, Diego Colomb, l'ouvrier cardeur : son glorieux aîné s'effaça, pour lui procurer cette distinction.
(1) ROSELLY DE LoRGUES.