CHAPITRE ii(U!^T 17 F
LA LIGNE DE DÊMAECATION. — LE SE^8îd> AEMEMENT
L'annonce de la découverte des Indes excita dans la chrétienté entière le même enthousiasme qu'en Espagne. Ferdinand et Isabelle jugèrent d'autant plus urgent de s'assurer l'indivisible et tranquille possession de leur conquête. De là des négociations avec Rome, qu'il convient de raconter tout de suite.
Les rois apprirent par Colomb et ne tardèrent pas à connaître également par leurs agents à Lisbonne, les prétentions de Jean II sur les nouvelles Indes. S'adresser au saint-siége, pour qu'il interprétât, dans son vrai sens, la bulle de Martin V, et pour qu'il accordât aux acquisitions transocéaniques de l'Espagne, la même sanction protectrice qu'aux découvertes portugaises, c'était le conseil que l'amiral avait donné , dès Palos , ce fut le parti que prirent, sans retard, Isabelle et Ferdinand.
Alexandre YI occupait, depuis moins d'un an, le trône pontifical. Ses dispositions personnelles n'avaient rien de favorable, on le sait, au roi d'Aragon. Il lui accorda néanmoins toutes ses demandes, avec une plénitude et une célérité telles, que l'explication ne s'en trouverait, à aucun degré, dans les considérations, secondaires pour le saint-siége, de la politique. Voici, à ce sujet, la vérité :
Nous avons dit qu'en arrivant au mouillage de Rastello, Colomb s'empressa d'expédier un courrier à la cour d'Espagne. Outre ses dépêches pour les souverains,
il chargea cet exprès de deux lettres, l'une pour Santangel, l'autre pour Kaphaël Sanchez. Celle-ci porte la dafe du 4 mars. Dès le 25 avril, il en parvint une copie à Rome, où elle fut traduite en latin par Léandre de Cosco, et, avec l'autorisation pontificale, imprimée surle-champ. Elle se termine ainsi : " Ce n'est pas à mon " mérite qu'est due cette grande entreprise ; elle est due " à la sainte foi catholique, à la piété et à la religion " de nos monarques; car le Seigneur a accordé aux " hommes ce que l'intelligence humaine ne pouvait ni " concevoir, ni atteindre ; parce que Dieu écoute quel- " quefois les prières de ses serviteurs qui suivent ses " préceptes, même dans les choses qui paraissent im- " possibles. C'est ce qui m'est arrivé à moi, qui ai réussi " dans une entreprise que jusqu'à présent aucun mortel " n'avait osé former; car, quoiqu'on eût déjà écrit et " parlé de ces îles, tous en parlaient et en écrivaient " par conjectures, et sous la forme du doute; mais per- " sonne n'assurait les avoir vues, en sorte qu'on les " réputait fabuleuses. En conséquence, que le roi, la " reine, les princes et leurs royaumes très heureux, de " de concert avec la chrétienté, rendent grâces à Notre " Seigneur Jésus Christ, qui nous a accordé une sem- " blable victoire et de si grands succès. Qu'on fasse des " processions, qu'on célèbre des fêtes solennelles; que " les temples se parent de rameaux et de fleurs; que " Jésus-Christ tressaille de joie sur la terre, comme il " se réjouit dans les cieux, au prochain salut de tant " de peuples dévoués jusqu'à présent à la perdition. " Eéjouissons-nous également, tant à cause de l'exalta- " tion de notre foi, qu'à cause de l'augmentation des " biens temporels dont non seulement l'Espagne mais " toute la chrétienté recueillera les fruits. „
Si la cour de Rome fut transportée de joie; si elle rendit d'éclatantes actions de grâce pour la Découverte en elle-même, qui donnait à l'Église les païens pour héritage et les parties les plus reculées de la terre pour possession; l'on conçoit sans peine aussi que le souverain pontife et le sacré collège se sentirent attirés, par la plus affectueuse admiration, par la confiance la plus entière, vers l'auteur principal d'un événement de cette portée, sachant le comprendre et en parler avec la foi et l'éloquence d'un apôtre. Du palais pontifical au plus humble couvent de Rome, il y eut en faveur de l'amiral, connu, dès longtemps, dans la ville éternelle, ce que nous appellerions aujourd'hui un irrésistible mouvement de l'opinion pieuse.
Le Saint-Père ne fit donc aucune difiiculté de sanctionner, sur la foi d'un tel chrétien, les demandes de la couronne d'Espagne. " D'après les traditions de prudence du saint-siége et les temporisations ordinaires de la chancellerie romaine, on aurait dû d'abord, remarque M. Roselly de Lorgnes, saisir d'une telle question, des commissions de cosmographes en Portugal, en Castille et en Italie, afin de délibérer sur leur rapport, et asseoir une opinion sûre. C'était un délai de deux ans „ . Le saint-siége se crut affranchi des nécessités de cette lente instruction, par la seule vue des notes et des cartes de Colomb, que les Rois n'avaient pas manqué de joindre à leur demande. Le 3 mai, dix-huit jours après l'audience de Barcelone, une première bulle, dite de Concession, accorda à l'Espagne, sur les terres qu'elle avait découvertes ou découvrirait, des privilèges identiques à ceux précédemment concédés au Portugal. Et, dès le lendemain, 4 mai, une seconde bulle, dite de Répartition, délimitait, entre
elles, les possessions des deux couronnes : le Portugal avait tout l'orient, l'Espagne tout l'occident, d'une ligne idéale, tracée d'un pôle à l'autre, sur l'indication de Colomb, par la moyenne de cent lieues à l'ouest des Açores et des îles du cap Vert. " Jamais, remarque Humbolt, négociation avec la cour de Kome n'avait été terminée avec une rapidité plus grande „ .
Ce n'est pas la seule circonstance étonnante qu'on ait à signaler relativement à la célèbre Ligne de démarcation. Telle que Colomb la traça d'inspiration, elle va d'un pôle à l'autre, sans qu'il se rencontre une seule terre sur son immense parcours. En vain, essaierait-on de faire passer une pareille ligne par tout autre point de l'équateur , que celui choisi paV le saint-siége sur les indications de l'amiral : cette nouvelle ligne couperait nécessairement quelque île ou partie de continent. A l'époque des calculs de Colomb, nul n'avait, pourtant, encore franchi l'équateur : il ignorait ce que pouvait être la surface du globe, de l'équateur au pôle antarctique. Humboldt affirme, du reste, que si la science avait à poser aujourd'hui, dans la direction nord et sud de l'Atlantique, la commune frontière de deux mondes géographiques, contigus mais différents, et si l'opération s'éclairait des complexes données de la physique et de la cosmographie, le tracé choisi de préférence serait encore celui qu'imagina Colomb, et que le saint-siége consacra. On sait, au surplus, ce qu'il en a coûté aux rois d'Espagne pour avoir voulu le déplacement de cette ligne célèbre. Ils le demandèrent d'abord au saint-siége qui refusa toujours. Ils s'entendirent ensuite avec le Portugal, et, d'un commun accord, l'année suivante, les deux puissances, par le traité de Tordesillas , reculèrent la ligne jusqu'à trois cent
soixante et dix lieuçs dans l'ouest des îles du cap Vert. Ferdinand se flattait, sans doute, de gagner beaucoup à cet arrangement : il y perdit le Brésil ; et il eut, de son fait, un compétiteur dans le Nouveau Monde, que Colomb et le saint-siége avaient assuré tout entier à la Castille seule.
La bulle du 4 mai faisait aux rois d'Espagne une obligation étroite d'envoyer aux Indes " des hommes probes et craignant Dieu, instruits, expérimentés et habiles, pour convertir les habitants à la foi catholique „. Cette obligation, les Rois se l'étaient spontanément imposée : ils désiraient qu'un vicaire apostolique partît bientôt avec Colomb : ils sollicitèrent du souverain pontife l'institution du vicariat et la nomination du titulaire. Le pape désigna le frère Bernard Boyl, provincial des franciscains d'Espagne : un autre fut investi frauduleusement. Il est à croire que le choix du souverain pontife se détermina, ou sur un désir formellement exprimé de Colomb, ou sur la connaissance qu'on avait, à Rome, de sa prédilection pour les religieux franciscains : il dut, entre autres considérations, paraître naturel que le chef de la première mission des Indes appartînt au même ordre que ce pieux et docte Juan Ferez, sans lequel, probablement, elles n'eussent pas encore été découvertes. Mais Ferdinand avait d'autres pensées. Adjoindre à Colomb un homme apostolique, zélé, prudent, humble et laborieux, tel qu'était le frère Bernard Boyl, c'eût été doubler les forces de l'Amiral Vice-Roi. Ferdinand aima mieux placer à côté de lui un chef spirituel moins dévoué à sa tache et plus apte à un autre rôle. Il faisait grand cas du père Bernard BoÏL, bénédictin de Monsarrat, l'un des familiers de la cour d'Aragon, à cause de ses qualités de délié diplo-
mate. Il pensa que ce religieux, tout à fait étranger à Colomb, serait, dans les Indes, un correspondant précieux pour la cour, et, au besoin, un utile contre-poids à l'autorité de l'amiral. Profitant donc de la similitude, de la presque identité des noms, Ferdinand appliqua au bénédictin père Bernard Boïl, le bref destiné, dans la pensée du saint-siége, au franciscain frère Bernard Boyl. Nous verrons bientôt les déplorables résultats de cette substitution, que les deux religieux ignorèrent, nous aimons à le croire, autant l'un que l'autre.
En même temps qu'ils négociaient à Kome, Ferdinand et Isabelle s'occupèrent avec activité, en Espagne, des apprêts d'une seconde expédition. Leur premier soin fut d'installer à Séville une administration spéciale, exclusivement chargée des affaires relatives au Nouveau Monde. Ils placèrent à la tête de cette administration, avec le titre d'Ordonnateur général, un ecclésiastique, Jean de Fonseca, précédemment archidiacre de Séville. Ils lui donnèrent autorité sur toute la marine de Cadix. Ils lui adjoignirent un trésorier, François de Pinel, et un contrôleur, Jean de Sorià. Ce fut l'humble origine de ce puissant conseil des Indes, qui a joué, dans l'histoire de la moderne Espagne, un rôle si considérable.
Presque tous les historiens s'accordent pour dire de Jean de Fonseca, qu'il était l'ennemi de Colomb. C'est une confusion dans les termes. Jean de Fonseca n'avait aucun motif particulier de haïr l'amiral : seulement, comme le confesseur Talavera, il appartenait, par luimême et par ses frères, à cette coterie de gens réputés habiles, qui, plus ou moins appuyés les uns sur les autres, s'étaient fait une loi, en ménageant toujours la loyale Isabelle, de ne servir jamais que les intérêts et
les passions de Ferdinad. Ils comprenaient à demi-mot la politique la plus astucieuse du roi ; ils lui gardaient un inviolable secret sur ce qu'ils avaient pu d-émêler de ses ténébreuses pensées; ne se couvrant jamais de ces ordres, ils savaient, au contraire, encourir à propos, et endurer hypocritement ses réprimandes officielles, assurés que, sous main, il les défendrait et ferait prévaloir leur fortune. Grâce à eux, Ferdinand signait sans inquiétude tout ce qu'il plaisait à la reine qu'il signât; il lui suffisait ensuite d'un geste ou d'une demi-parole pour que le contraire de ce qui était prescrit s'exécutât. Tel était l'Ordonnateur Jean de Fonseca : il comprit tout d'abord, peut-être lui dit-on, que sa vraie mission à son nouveau poste consisterait à susciter à Colomb toute sorte de difficultés. Fidèle à ce mot d'ordre, il ne fit jamais autre cliose, et plus il se livra contre l'amiral à de criminelles hostilités, plus sa faveur augmenta près de Ferdinand.
Colomb partit de Barcelone pour Séville, le 28 mai. L'ordre était donné à toutes les villes, sur son passage, de lui préparer des logements gratuits, pour lui et pour sa suite. Isabelle lui avait adjugé, pour avoir aperçu, avant tout autre, une lumière sur la côte de Saint-Sauveur, la rente annuelle de dix mille maravédis. On lui avait compté pour son équipement, mille doublons d'or. Les conventions signées, l'année précédente, entre les couronnes et lui, étaient ratifiées par un nouveau traité. On avait ajouté à ses titres précédents celui de Capitaine général de la flotte des Indes, avec des pouvoirs illimités sur les équipages, et un droit absolu d'initiative, quelques établissements qu'il voulût fonder, quelques nouvelles découvertes qu'il voulût entreprendre. D'après les arrangements antérieurs , il
n'eût été autorisé, relativement aux emplois de la colonie, qu'à présenter trois candidats aux choix des souverains : les Rois, alors, pour plus de célérité dans le service, et pour donner à l'amiral une nouvelle marque de confiance, abandonnèrent en sa faveur la prérogative qu'ils s'étaient réservée : ils l'autorisèrent à pourvoir directement aux emplois, sauf ratification ultérieure de Leurs Majestés ; à désigner, en cas d'absence, une personne pour le remplacer, et à l'investir de ses propres pouvoirs. Le sceau royal lui fut confié, avec pleine faculté de s'en servir comme il le jugerait utile. Il était interdit, sous les peines les plus sévères, à quiconque n'y serait pas expressément autorisé par les souverains, l'Ordonnateur ou l'Amiral, de se rendre aux Indes. Il avait droit de requérir ainsi que l'Ordonnateur, pour composer son escadre, tous les bâtiments des ports d'Andalousie ; de lever tous les marins de tout grade, nécessaire à la composition des effectifs ; de se faire livrer, sous la seule condition de payer un prix convenable, toutes les provisions, munitions, marchandises quelconques, réputées utiles à l'escadre ou à la colonie.
Investi d'une autorité si exorbitante , Colomb éprouva néanmoins à Séville les plus inimaginables résistances. Les bureaux de l'Or donateur se mirent tout d'abord en lutte ouverte avec lui. Ils prirent pour prétexte le chiffre élevé des dépenses de l'armement, tel qu'il l'organisait. Le contrôleur Jean de Soria ne craignit pas de lui refuser, entre autres demandes, l'embarquement de domestiques pour son service personnel, disant que des domestiques particuliers étaient inutiles à qui pouvait donner ses ordres au personnel entier de l'expédition. L'Ordonnateur se rangea résolument à ce
ridicule avis. Il fallut que la reine intervînt. En même temps qu'elle adressait à Colomb presque des excuses pour ce grossier manque d'égards, elle écrivit sévèrement à l'Ordonnateur et au contrôleur ; elle entendait, leur dit-elle, que l'amiral fût honoré, qu'on fît tout pour le satisfaire. Elle ordonna d'aifecter à sa personne dix écuyers à pied, portant épée, et vingt domestiques de toutes fonctions, leurs appointements et gages mis à la charge du trésor.
La plupart des historiens veulent voir dans ces " légères altercations „ et dans les réprimandes qu'elles attirèrent aux bureaux de Séville, le point de départ et la cause de l'animosité de l'Ordonnateur contre l'amiral. C'est, à notre avis, méconnaître les faits et surtout l'âme humaine. Peut-on s'imaginer qu'un ambitieux aussi perspicace que Jean de Fonseca se fût de gaîté de cœur, et pour des intérêts si minces, fourvoyé dans un aigre conflit contre Colomb, à l'apogée de sa faveur près de la reine, s'il n'avait été certain qu'en s'attirant ainsi le blâme d'Isabelle, il méritait la reconnaissance et l'appui du roi?
Les travaux de l'armement se prolongèrent jusqu'après la mi-septembre. L'escadre se composa de dixsept bâtiments : quatorze caravelles et trois caraques. Colomb y fit embarquer, en vue de la colonisation, des . ouvriers de tous états : mineurs, charpentiers, laboureurs, jardiniers, maçons, forgerons. Il y embarqua, pour être acclimatés et multiplier aux Indes, des chevaux, toute sorte de bétail et d'animaux domestiques, une collection considérable de graines et de plantes : vignes, cannes à sucre, arbustes et boutures, une infinité d'outils et d'instruments de labour, de la chaux, de la brique, du fer et des ballots sans nombre de
ces menus objets de verroterie et autres, indispensables pour trafiquer avec les Indiens.
Le chiffre des passagers admis à bord, à titre de futurs colons, avait été primitivement fixé à mille. Mais les volontaires accoururent en si grand nombre qu'il fallut en accepter douze cents. Parmi ceux qu'on refusa trois cents environ parvinrent à s'introduire en fraude dans les navires. Le total fut donc de quinze cents hommes. La plupart étaient des aventuriers aussi peu propres à exécuter les travaux, à supporter les" fatigues d'une colonisation sérieuse, qu'avides de faire main basse, au Nouveau monde, sans scrupules et sans retards, sur les richesses rêvées par leur imagination exaltée. Les plus grands désordres seront bientôt, à Hispaniola, la conséquence de ce recrutement inconsidéré. 11 est impossible d'en rendre l'amiral responsable. Étranger à l'Espagne, accablé de mille autres soucis, ce ne fut pas son rôle d'étudier les aptitudes, la moralité, les antécédents des candidats qui se présentèrent. Cette tâche incomba tout entière à l'Ordonnateur et à ses agents. Mais Fonseca subordonna toujours la concession de cette sorte de faveurs, à l'unique soin de sa propre fortune. Peu lui importait de bien ou mal choisir les habitants de la colonie, pourvu qu'il contentât, en Espagne, des familles puissantes, se fît, aux Indes, des créatures, et surtout environnât Colomb de coopérateurs embarrassants.
Douze religieux de différents ordres furent adjoints, comme missionnaires, au vicaire apostolique Bernard Boïl. On eut soin de les pourvoir de tout ce qui était nécessaire pour exercer dignement leur ministère : la reine fournit elle-même, de sa propre chapelle, les vases sacrés et l'ornement qui devait servir aux grandes solen-
nités. " Touchée, dit Washington Irwing, du récit que lui faisait Colomb de la douceur et de la simplicité des Indiens, Isabelle, depuis le premier moment, prit l'intérêt le plus vif et le plus compatissant à leur sort. Elle les regardait comme confiés par le ciel à sa garde et à sa protection ; elle éprouvait une pieuse sollicitude en songeant à leur état d'ignorance et d'abandon. Elle ordonna qu'on prît le plus grand soin de leur instruction religieuse, recommandant de les traiter avec la plus grande douceur, et enjoignant à Colomb d'infliger un châtiment exemplaire à tout espagnol qui commettrait quelque outrage ou quelque injustice àleur égard. „ Ce fut, à la fois, l'invariable règle de l'amiral, et une des causes principales de ses tribulations.
Le 5 septembre, Isabelle, en renvoyant à l'amiral le journal de sa campagne précédente resté entre ses mains et dont elle avait pris copie, l'assurait que, le Roi et Elle exceptés, nul au monde n'en avait lu un mot. Elle lui disait que plus elle le relisait, mieux il lui démontrait combien sa science surpassait celle que posséda jamais un mortel. Elle insistait pour avoir des renseignements hydrographiques et géographiques, qui lui feraient mieux suivre sur la carte la route qu'il avait prise pour aller aux îles et terres qu'il avait rencontrées. Elle demandait qu'il marquât les degrés , mesurât les distances sur la carte, qu'elle le priait de lui envoyer, promettant de la tenir cachée, s'il le souhaitait ainsi. Elle lui conseillait, pour le soulager dans ses observations savantes, d'emmener un bon astronome; et, pensant prévenir ses vœux, elle avait l'ingénieuse adresse de lui désigner, comme d'elle-même, son fidèle ami, le Père Gardien de la Rabida , le père Juan Pérez de Marchena, que, par distraction, elle nommait Antonio,
au lieu de Juan, " parce qu'il est bon astronome, " disait-elle, et m'a toujours paru en entière confor- " mité de sentiments avec vous. „ En même temps, pour abréger les retards, elle insérait dans son pli un ordre signé en blanc, afin qu'il inscrivît le nom de l'astronome qu'il voudrait clioisir (1).
Une pareille ouverture ne pouvait qu'être acceptée avec empressement et reconnaissance, par l'amiral d'abord, et ensuite par son saint et savant ami. Le père Juan Pérez de Marchena fit partie, comme astronome, de cette expédition. Il fut en cette qualité, compris dans l'état major général, et embarqué sur le bâtiment amiral la Gracieuse Marie, Il dut à cet ensemble de circonstances, où ses sollicitations n'entrèrent pour rien, d'être le premier prêtre et le premier religieux qui ait mis le pied sur le sol du Nouveau Monde.