CHAPITRE III
SECONDE TEAVEBSÉE d'eUEOPE AU NOUVEAU MONDE. — CATASTROPHE DE LA NATIVITÉ.
L'escadre mit à la voile de la baie de Cadix, le 25 septembre. Elle arriva aux Canaries le l^'" octobre ; elle y demeura jusqu'au 7. L'amiral fit, aux Canaries, sa provision de bois et d'eau pour le voyage. Il embarqua également des taureaux, des génisses, des cochons, des chèvres, des volatilles , des graines d'orange, de citron, de l^ergamote, de melon et autres fruits, en vue d'acclimatation , au Nouveau Monde , qui réussirent
(1) ROSELLY DE LOEGUES.
à merveille, pour la plupart : leurs résultats se perpétuent encore. Le 7 octobre, on reprit le large, de Gomère. Le 13 seulement, par suite de longs calmes, on perdit de vue l'île de Fer. Colomb porta plus au sud que dans son précédent voyage : il espérait, de la sorte, et ne fut pas trompé, atterrir sur les îles Caraïbes. Les Indiens, à son départ d'Hispaniola, lui en avaient fait la plus séduisante description; il avait vivement regretté de rentrer en Europe, sans les avoir visitées.
Le 2 novembre, dans la soirée, après une navigation constamment favorisée, Colomb estima, d'après la couleur de la mer, les variations du vent, la nature et la continuité des pluies, qu'on était à proximité de la terre. Il fit carguer les voiles pour la nuit, ordonna un redoublement de surveillance, et fit même préparer les armes, à tout événement. Au point du jour, le lendemain, on eut, à l'horizon, à la distance de sept ou huit lieues, une île élevée, dont la vue transporta de joie toute l'escadre. Les équipages s'assemblèrent aussitôt sur le tillac des différents navires pour remercier Dieu de leur heureuse traversée ; le Salve^ Regina et autres antiennes furent chantées en chœur par tous les matelots. Colomb célébra toujours, remarque Washington Irwing, toutes ses découvertes par ces actes de piété. Ce jour était un dimanche, l'île fut nommée la i>omê-
Ne trouvant pas, à la Dominique, de commode et sûr mouillage, l'amiral se dirigea immédiatement sur une des îles voisines : il la nomma Gracieuse Marie. Nous disons aujourd'hui Marie Galante, ayant plus égard au son qu'au sens des mots espagnols Maria Cfalanta. Il y débarqua et prit possession. Son état major général l'accompagnait; le père Juan Pérez se trouvait, par
conséquent, à ses côtés, et non le Vicaire apostolique, embarqué sur un autre navire. Le Père Gardien bénit la croix de bois que, selon sa règle, Colomb planta, dès ce jour, sur le rivage de Marie Galante.
Le lendemain, on continua la route vers le nord : on débarqua sur une troisième île, plus grande que les deux autres; l'amiral la nomma Guadeloupe. Il y séjourna huit jours, contraint à cette relâche par la disparition d'une certain nombre de ses compagnons qui, malgré ses ordres, s'aventurèrent, sous la conduite du contrôleur Marquez, dans les forêts de la côte, et s'y égarèrent. Pendant ces huit jours, Colomb découvrit un fruit délicieux, l'ananas ; il eut de nombreux rapports avec la population : elle appartenait à la race cruelle des Caraïbes ou cannibales.
Le 10 novembre, lorsque Marquez et ses imprudents compagnons eurent enfin rejoint l'escadre, elle reprit sa marche vers le nord, et reconnut successivement d'autres îles Caraïbes. L'amiral avait spécialement consacré, au départ, ce second voyage à la sainte Vierge : les noms pieux qu'il imposa aux îles en seraient une preuve par soi suffisante : il nomma la première, Monsarrat^ en l'honneur d'un sanctuaire célèbre de Notre-Dame, en Espagne ; la seconde, par un motif analogue, Sainte-Marie de la Rotonde; la troisième Sainte-Marie V Ancienne^ aujourd'hui, par abréviation, Antigoa; puis Saint- Martin^ Sainte-Croix ^ les Onze mille Vierges^ et, la principale d'entre celles-ci, Sainte-Ursule; enfin Saint- Jean-Ba])tiste , maintenant Porto-Rico.
Le 22 novembre, on atteignit la baie de Samana, ou golfe des Flèches. L'escadre longea, sans incident, la côte d'Hispaniola, jusqu'à l'embouchure du fleuve d'Or. Là, plusieurs matelots, en côtoyant le rivage dans une
embarcation, aperçurent au bord d'un ruisseau les cadavres d'un homme et d'un enfant. Une corde de fabrique européenne entouraitle cou du premier : ses bras étendus étaient liés par les poignets à une sorte de gibet en forme de croix. L'état de décomposition de ces cadavres ne permit pas de reconnaître s'ils étaient européens, ou non. Le lendemain, on trouva deux autres corps; l'un avait de la barbe , le doute n'était plus possible : des Espagnols du fort de la Nativité avaient été massacrés. De lugubres appréhensions assombrirent l'escadre et serrèrent le cœur de l'amiral.
On arriva, le 27 novembre, en face du fort de la Nativité. Il faisait nuit; l'amiral ne voulut pas, dans les ténèbres, approcher d'une côte hérissée d'écueils oii, l'année précédente, son navire s'était perdu; mais, impatient d'annoncer son retour aux Espagnols de la terre, et surtout de recevoir un signe de leur présence, il fit tirer deux coups de canon. Le fort ne répondit pas. En vain tous les regards se fixèrent-ils persévéramment sur la plage ; en vain prêta-t-on une oreille attentive aux moindres bruits qui pouvaient en venir, pas un feu, pas une lumière, pas un cri d'homme ne perça l'obscurité, ne rompit le silence.
Vers minuit, un canot, venant de l'île, s'approcha d'une des caravelles , et les Indiens qui le montaient demandèrent l'amiral. Conduits à la Cfracieuse Marie ^ ils ne consentirent à y monter, qu'après que l'amiral leur eut parlé lui-même, et qu'ils eurent vu son visage à la lueur des fanaux. Ils apportaient deux masques d'or, présents de Guacanagari. Colomb les entretint pendant trois heures, en présence de tout le monde : ils témoignèrent un vif plaisir de le revoir. On leur demanda des nouvelles de la garnison du fort. L'un d'eux, parent de
Guacanagari, et que l'amiral connaissait, répondit. Il était mort, dit-il, quelques Espagnols, les uns de maladies, les autres à la suite de rixes entre eux; les survivants s'étaient retirés dans une autre partie de l'île, emmenant des femmes indiennes. Ces explications, toutes tristes qu'elles fussent, consolèrent cependant un peu, pour cette nuit, l'amiral. Elles lui laissaient espérer que, si le fort était désert, ses malheureux compagnons n'en vivaient pas moins, dans quelque autre résidence.
L'illusion dura peu. En débarquant, le lendemain, on vit tous les ouvrages du fort démolis, saccagés, bouleversés : mille traces de massacre, de pillage et d'incendie environnaient les ruines. La désolante vérité se dévoila progressivement tout entière. Les soldats de Arana s'étaient abandonnés, après le départ de Colomb, avec une véritable frénésie, à leurs instints grossiers. Ils avaient commis les plus odieuses brutalités sur les indigènes pour extorquer de l'or. Ils s'étaient querellés et battus entre eux, pour de l'or et pour des femmes , s'étaient séparés ensuite et répandus , par groupes, loin de la forteresse, les officiers s'insurgeant contre le commandant, et se faisant chacun un parti ; une bande s'était aventurée dans les montagnes de Cibao. Le " Seigneur de la maison d'or „, le cacique Caonabo, les avait arrêtés et tués. Puis, il était descendu à la Nativité ; il avait enveloppé Guacanagari et les Espagnols, ses hôtes, dans la même haine. On s'était battu : le fort et les villages voisins avaient été brûlés, Guacanagari blessé, les Européens égorgés, brûlés ou noyés (1).
(1) Cette lugubre histoire n'offre pas seulement « en raccourci, "
Un cri unanime d'exaspération s'éleva autour de l'amiral : on demanda qu'il fût tiré, contre Guacanagari et ses sujets, prompte et sévère vengeance du sang castillan. Colomb, plus liumain et plus juste, ne consentit à user de rigueur que si des renseignements recueillis avec soin et scrupuleusement contrôlés, lui démontraient la légitimité et la nécessité des représailles. Il se pouvait, d'après les rapports entendus jusque-là, que loin d'avoir été l'auteur ou le complice du crime, Guacanagari, n'eût été que la victime de son amitié pour les Espagnols. Ses villages portaient toutes les marques de l'invasion meurtrière imputée à Caonabo ; on voyait sur bon nombre de ses sujets des cicatrices de blessures évidemment faites par des armes indiennes.
A la vérité, Guacanagari, depuis l'arrivée de l'escadre tenait une conduite suspecte. Bien qu'il eût fait annoncer plusieurs fois sa visite à l'amiral, il restait strictement enfermé dans sa case, prétextant une blessure à la jambe. Colomb alla le voir. Il entra dans la case, au milieu de ses officiers revêtus de riches cos-
comme le dit Washington Irwing, « le tableau de tous les vices qui dégradent la civilisation, et des faules politiques qui renversent les plus puissants empires « : l'indiscipline et la licence ; l'égoïsme prévalant sur l'amour du bien général, la discorde et les factions; des officiers, démagogues insensés, se disputant, dans un désert, Il le commandement suprême de trente-huit hommes. « Elle offre un résumé complet des criminelles folies par lesquelles des aventuriers espagnols, indignes de leur patrie et du christianisme, ensanglantèrent longtemps toutes les plages du Nouveau Monde. Elle donne lieu surtout à cette observation, que la garnison de la Nativité périt précisément parce qu'elle viola de point en point les sages recommandations et les ordres impératifs de l'amiral.
tûmes et de brillantes armures : jamais il ne négligeait le déploiement des pompes officielles, moyen facile d'augmenter, aux yeux des caciques, le prestige du nom espagnol et chrétien. Le Vicaire apostolique , entre autres, et le médecin en chef de l'escadre, le docteur Chanca, avec un de ces aides, accompagnaient l'amiral. Guacanagari manifesta la plus vive joie de revoir Colomb. Il lui raconta, en pleurant, l'invasion de Caonabo et la mort des Espagnols, et parla de sa propre blessure, dont il souffrait beaucoup, disait-il. La jambe soi-disant malade fut visitée aussitôt par les chirurgiens ; ils n'y purent constater aucun indice d'un mal quelconque.
Cette persistance à feindre une blessure qui, en réalité, n'existait pas, pouvait facilement passer pour une preuve de la culpabilité du cacique; l'entourage de l'amiral en porta le jugement. Il n'était pas inadmissible, non plus, qu'une crainte excessive de passer à tort pour coupable eût inspiré au chef sauvage ce maladroit stratagème : se reportant au passé ; se rappelant les preuves non suspectes de douceur et de générosité spontanément fournies, en toute circonstance, par Guacanagari ; ajoutant à cela les maux évidemment soufferts et les combats certainement livrés par le cacique et sa tribu, Colomb persista à le regarder comme innocent.
Cette indulgence , bien qu'elle ne fût , au fond, que juste et prudente , déplut à son entourage. Le Vicaire apostolique, en particulier, la désapprouva hautement. Sur quoi on ne saurait s'empêcher de faire cette réflexion : non seulement le père Bernard Boïl s'écartait essentiellement, en cette occasion, de l'esprit et des convenances de sa mission, toute de paix et de mansué-
tude , mais encore il prenait, vis-à-vis de l'amiral Vice« Roi , dans des choses manifestement étrangères à son mandat spirituel, une attitude de contrôleur et de surveillant, et cette attitude ne peut s'expliquer que par les secrètes instructions du roi.
Il y eut, ce jour-là, comme par le passé, entre l'amiral et le cacique, échange affectueux de présents. Guacanagari donna à l'amiral huit marcs d'or, des pierres de diverses couleurs, une couronne d'or, trois calebasses pleines de poudre d'or et un bonnet enrichi de pierreries. Lorsque Colomb revint à l'escadre , le cacique, sur son invitation, le suivit jusqu'à son vaisseau. Le nombre des bâtiments et les grandes dimensions de quelques-uns, lui inspirèrent bien plus d'admiration encore que les trois caravelles de l'année précédente. Conduit par Colomb dans toutes les parties de la Gracieuse-Marie^ sa surprise et sa crainte augmentèrent à chaque pas. Son île ne nourrissait de quadrupèdes que des plus petites espèces : la vue des animaux d'Europe : ânes , bœufs , moutons , porcs et chèvres, le plongea dans l'ébahissement; les chevaux lui causèrent une véritable stupéfaction. Et ce qui lui donna une plus haute idée encore de la puissance des Espagnols, ce fut de rencontrer, enchaînés, au milieu d'eux, des guerriers caraïbes, qu'ils avaient osé attaquer jusque dans leurs îles, qu'ils avaient vaincus et enlevés. Il y avait, à côté de ces captifs redoutés, dix Indiennes, autrefois leurs prisonnières. Colomb les avait délivrées, à la Guadeloupe et Porto-Ricco. Guacanagari s'approcha d'elles : peu d'instants, quelques paroles lui suffirent pour lier avec celle qui paraissait commander aux autres et qu'à bord on avait nommée Catalina, une intrigue et un complot.
• L'amiral servit au cacique une collation. Affectant de le traiter avec la distinction et l'affabilité d'autrefois, il lui annonça , comme une bonne nouvelle pour tous les deux, son projet de bâtir une ville à Hispauiola , dans le voisinage de sa résidence. Guacanagari parut joyeux de ce dessein. Il objecta néanmoins que cet endroit de l'île était humide et insalubre. Quoique Fobservation fût fondée, les Espagnols n'y voulurent voir qu'une défaite de mauvais aloi. Leur mécontentement s'accrut encore, lorsque Colomb parlant au cacique de Dieu et de Jésus-Christ et l'exhortant à se faire chrétien , Guacanagari , au lieu d'empressement, témoigna une très visible répugnance. Les vices et les désordres qu'il n'avait que trop constatés dans les chrétiens du fort , ne lui laissaient plus que défiance et répulsion pour leur religion et leur Dieu. L'amiral voulut suspendre à son cou une médaille de la sainte Vierge , qu'il porterait, lui dit-il, en attendant son baptême. Malgré sa vive passion pour les ornements d'Europe , l'Indien, dès qu'il eut compris que cette médaille était un symbole de la foi et un objet du culte des étrangers, la refusa et la repoussa. Colomb n'obtint de lui qu'à grand'peine qu'il l'acceptât et la gardât.
Le Vicaire apostolique en prit occasion de manifester un redoublement d'aigreur contre le cacique. Il insista près de l'amiral pour le faire arrêter et retenir abord, puisqu'on l'avait sous la main. La loyauté de Colomb se scandalisa de ce conseil. Mais, soit qu'au jeu des physionomies, Guacanagari eût compris les hostilités dont il était l'objet, soit que les interprètes indiens l'eussent averti de se mettre sur ses gardes, soit qu'il conçût seulement une vague inquiétude, en ne retrouvant pas aux Espagnols, l'amiral excepté, les visages ouverts et riants
des anciennes entrevues , toujours est-il qu'il insista pour retourner à terre avant le coucher du soleil.
Le lendemain, il y eut, tout le jour, à terre, parmi les insulaires, des allées, des venues, un mouvement et une agitation insolites : on le remarqua, de l'escadre, mais on n'en tira aucun pronostic. Un messager du cacique vint demander à l'amiral combien de temps il comptait encore prolonger son séjour : Colomb répondit qu'il partirait le jour suivant.
Dans la soirée, le frère de Guacanagari se présenta sur la Gracieuse- Marie : il n'avait d'autre dessein apparent que d'échanger quelques plaques d'or. On se souvint, plus tard, que, se cachant de l'interprète Diego (l'indien, filleul de Diego Colomb), il avait eu de mystérieux entretiens avec les captives indiennes. Il convint, alors, sans doute, avec elles, de ce qu'elles ne tardèrent pas à exécuter.
Vers minuit, lorsque tout le monde à bord fut endormi, les dix Indiennes, sur un signal et à l'exemple de Catalina, se jetèrent à l'eau ^ le plus doucement qu'il leur fut possible. La houle était forte, la terre éloignée de trois grands milles; mais, du rivage, une lumière subitement allumée leur indiquait la direction à suivre. Elles s'enfuirent à la nage avec une telle rapidité, que les embarcations de la Gracieuse-Marie ^Ismcées à force de rames à leur poursuite, aussitôt que l'évasion eut été signalée, en rattrapèrent quatre seulement, " au moment oii elles sortaient de Feau „, sur la grève.
L'amiral envoya, au jour, pour réclamer les autres à Guacanagari. Mais les marins chargés de cette mission ne trouvèrent, une fois arrivés dans l'île, qu'un pays au loin désert. Le cacique avait émigré, emportant ses
armes, ses meubles, ses provisions, toutes ses richesses : son peuple entier l'avait suivi.