CHAPITRE V
EXPLOEATION DE LA COTE OCCIDENTALE DE CUBA. — AGGEAVATION DES DESOEDKES DE LA COLONIE
Le rôle auquel Colomb se croyait providentiellement appelé n'était pas de conquérir et coloniser une île : aussitôt qu'il eut assuré, par les mesures que nous venons de dire, la sécurité de ses compagnons sur tous les points d'Hispaniola, et rétabli le bon ordre dans l'enceinte même d'Isabelle ; choisissant parmi ses cinq navires les trois caravelles du plus faible tirant d'eau ; plaçant son pavillon amiral sur la plus petite, la Nina^ de Palos, qu'en l'honneur de sa famille franciscaine, il se plut à rebciptiser alors la Santa-Cïara; chargeant, enfin, du gouvernement temporaire de la colonie un conseil administratif, présidé par Diego, son frère, et dans lequel il fit entrer le Vicaire apostolique, il reprit le cours, trop longtemps interrompu, à son gré, dé ses découvertes au large. Il appareilla, le 24 avril, et resta cinq mois dehors. Il visita, presque entière, la côte méridionale de Cuba ; contourna à moitié la grande île Évangélista, aujourd'hui l'île des Pins; découvrit la Jamaïque, parcourut sa côte nord en partie, et sa côte sud d'un bout à l'autre : explora les jardins de la Reine et les Jardinets ; rallia Hispaniola par sa pointe la plus occidentale, puis la longea, par le midi, jusqu'à son dernier cap à l'orient; toucha, dépassa même l'île Mona, entre Hispaniola et Porto-Rico.
Tel est le sommaire incomplet et pâle d'une navigation qui dura cent cinquante-neuf jours consécutifs, au milieu de fatigues et de périls inouïs. Elle eut pour objet principal de découvrir si quelqu'une de ces nouvelles terres ne se rattachait pas au continent asiatique. Ce problème, Colomb ne put le résoudre : il revint incertain, comme il était parti, ses navires criblés de voies d'eau, la mâture pantelante, les voiles déchirées et pourries. Égarés ensemble ou séparés les uns des autres, ils avaient talonné, labouré les bancs de sable, échoué souvent. Les ^/ivres manquaient : depuis longtemps, la ration, la même pour Tamiral et le dernier des domestiques, ne se composait plus que d'un biscuit par jour et d'un peu de vin; les équipages étaient exténués, les plus solides officiers à bout de force et de confiance. Colomb venait d'écrire à la reine : " Fasse " Notre -Seigneur que nos fatigues profitent à son " saint service et à celui de Vos Altesses : quant à ce " qui me concerne, jamais l'intérêt ne me ferait m'ex- " poser à tant de fatigues et de périls : il ne se passe " pas de jour que je n'approche à tout moment de la " mort. „ C'est dans ces conditions que l'amiral atteignit l'île Mena, le 24 septembre. En portant alors au nord-ouest, il n'eût été qu'à deux ou trois journées d'Isabelle : il prit la direction opposée, résolu d'achever la reconnaissance des îles Caraïbes, qu'il avait commencée l'année précédente en arrivant d'Espagne : Dieu l'arrêta.
Depuis cinq mois, Colomb n'avait pas seulement enduré les mêmes travaux, souffert les mêmes privations, bravé les mêmes intempéries que le dernier de ses hommes. Toujours aux prises avec une nature nouvelle et ses menaçantes complications, il avait étudié sans
LA VIE DE CtfRlSTOPHE COLOMB. 235
relâche, veillé presque sans interruption, lu, écrit, dessiné, calculé, collectionné, discuté, soit avec lui-même, soit avec autrui. Durant de longues nuits de pluies torrentielles, d'obscurité opaque et de froids ouragans, lorsque ses officiers et ses matelots, familiarisés avec le danger ou vaincus par la fatigue, oubliaient leurs maux et retrempaient leurs forces dans le sommeil, il avait dû continuer, lui, d'arpenter sa dunette, l'âme dévorée de soucis, le cœur plein d'angoisses, le regard tendu, l'oreille attentive, le visage coupé par le vent, ruisselant d'eau de la tête aux pieds, sous ses vêtements collés aux membres. Le salut de ses vaisseaux dépendait de sa vigilance. Tant que dura cette lutte contre les éléments, l'excès même des appréhensions, en surexcitant la volonté, entretint la vie par la fièvre. Mais une fois rentrés dans une mer connue, les poignantes inquiétudes firent place à un sentiment aussi suave qu'irréfléchi de sécurité : alors, à la fermentation du sang l'atonie succéda. Le 26 septembre, en quittant Mona, Colomb perdit tout à coup la mémoire et la vue, puis le mouvement et la sensibilité : il s'affaissa sur lui-même comme une masse inerte. Etait-ce le sommeil, la léthargie ou la mort? Ses compagnons, épouvantés et navrés, abandonnèrent la direction des Caraïbes; ils gagnèrent Isabelle à toutes voiles. Ce fut à l'état de cadavre, qu'ils lui rendirent son Vice-Koi, leur amiral. Les faibles battements du cœur et la flexibilité des membres empêchaient seuls de croire que cette âme sublime fût remontée \ers son Créateur.
Cet anéantissement dura cinq jours et cinq nuits. Au réveil, une grande et douce surprise attendait Colomb : il vit à ses côtés Barthélémy son frère, qu'il n'avait pas vu depuis huit ans. Peut-être le lecteur se rappelle- t-il,
qu'au moment de quitter Lisbonne, en 1484, Christophe Colomb avait envoyé Barthélémy en Angleterre. L'abbé Fernand Colomb dit que, dans la traversée, son oncle fut pris et pillé par des pirates, et tomba dans un tel état de pauvreté qu'il dut s'absorber dans la confection des cartes géographiques, et, de la sorte, gagna péniblement sa vie, sans pouvoir faire, près du roi Henri VII, aucune démarche relative à la Découverte. De la cour d'Angleterre, il passa en France, et apprit, à Paris, de la bouche même de Charles VIII, la découverte des Indes. Il accourut à Séville. Quand il y arriva, l'amiral était déjà reparti pour son second voyage. Barthélémy alla prendre, à Cordoue, chez sa belle-sœur Béatrix, ses deux neveux Diego et Fernand, et se rendit avec eux à la cour, à Valladolid. Les deux enfants prirent, près du prince Jean, leur service de pages ; et les Eois, sur la demande de Barthélémy d'aller aux Indes seconder l'amiral, lui donnèrent le commandement de trois caravelles chargées de vivres pour Hispaniola : il eut le regret encore de n'arriver à Isabelle, qu'après le départ de l'amiral pour Cuba.
Revoir, au retour, son vaillant frère à son chevet, ne fut pas seulement pour Christophe Colomb une vive satisfaction de cœur : malade, alité pour plusieurs semaines, il avait d'autant plus besoin du concours d'un tel second, qu'il retrouvait la colonie dans un état effroyable, presque désespéré. Pedro Margarite, le commandant supérieur de toutes les troupes de l'île, au lieu d'exécuter les instructions que l'amiral lui avait laissées en partant, était venu camper en pleine Vallée Royale, à seize lieues environ d'Isabelle. Là, il avait donné à ses soldats le continuel exemple d'exactions brutales et d'une débauche effrénée ; il avait exaspéré les naturels
par ses violences, et laissé, par sa mollesse, ses troupes se transformer en bandes de pillards. Diego Colomb, de l'assentiment du conseil administratif, lui adressa des remontrances. Pedro Margarite était un " favori du roi „ ; les gentilshommes qui l'entouraient comme officiers, supportaient avec dépit l'autorité du Vice-Roi, parce qu'il était étranger ; à plus forte raison affectèrent-ils du dédain pour Diego. Le chef et ses officiers s'organisèrent en faction aristocratique et soi-disant nationale. Le Père Boïl s'affilia sous main à cette faction ; elle rallia bientôt tout les mécontents. Peu après l'arrivée de Barthélémy, Margarite et le Vicaire apostolique s'emparèrent des caravelles qu'il avait amenées, et s'enfuirent en Espagne avec leurs adhérents. Les soldats, restés sans chefs, ne mirent plus de bornes à leurs excès. Les Indiens furent rançonnés, insultés, égorgés. Ils se soulevèrent : les caciques formèrent entre eux une ligne dont Caonabo fut Famé. Il entraîna dix mille guerriers assiéger le fort Saint-Thomas. La forteresse, heureusement, était commandée par Ojeda, elle résista victorieusement : après trente jours d'inutiles attaques, les Indiens durent se retirer.
Nous avons dit qu'Hispaniola se divisait en cinq États indépendants. Cinq rois ou grands caciques : Guacanagari, Caonabo, Guarionex, Guayacoa et Behechio gouvernaient ces États. Pendant que l'amiral, à peine revenu de Cuba, gardait encore le lit, il reçut inopinément la visite de Guacanagari. Le bon cacique, comme l'appelle Washington Irwing, n'avait pris nulle part au soulèvement des insulaires contre les Espagnols; il avait, durant toute la lutte, exercé la plus généreuse hospitalité envers les soldats malades, blessés, fugitifs, traqués, qui avaient, par bandes, cherché près de lui
un refuge. Cette conduite lui attira la haine des autres caciques. Caonaboet Behechio firent ensemble irruption sur ses domaines. Behechio lui tua une de ses femmes; Caonabo en emmena une autre prisonnière. Ces faits établirent une étroite solidarité d'intérêts entre Guacanagari et l'amiral. Le cacique venait, en conséquence, informer Colomb de ce qui se tramait d'un bout à l'autre de File. Il lui apprit que l'insuccès du siège de Saint-Thomas n'avait fait qu'accroître la fureur de Caonabo contre les étrangers ; qu'il était parvenu à faire partager ses sentiments d'abord à Behechio, son beau-frère, puis à Guarionex etGuayaooa; qu'une ligue nouvelle, plus formidable que la première, était constituée; qu'ils avaient juré d'exterminer jusqu'au dernier Espagnol; qu'ils n'attendaient qu'une occasion favorable pour se ruer, avec la population entière des quatre États, sur Isabelle et tous les détachements de l'intérieur.
Colomb déplora amèrement que les passions et l'ineptie de compagnons indignes eussent, en son absence et au mépris de tous ses ordres, amené ce flagrant état de guerre, entre les insulaires et la colonie ; mais il ne lui était pas loisible de se soustraire aux responsabilités graves et aux cruelles nécessités résultant pour lui-même, à son retour, de la situation qu'on lui avait faite : en dépit de ses constants efforts pour maintenir dans la paix et l'amitié les deux mondes en présence, on avait allumé la guerre, il lui fallait la soutenir : il lui fallait recourir à toutes les rigueurs qu'elle entraîne et autorise; il acquérait, pendant la lutte, tous les droits des belligérants, et, après la victoire, tous les droits des conquérants.
Son premier soin fut d'investir son frère Barthélémy
des fonctions de so as-gouverneur de la colonie, avec le titre d'Adelantado : c'était son droit ; les Eois l'avaient autorisé, à se donner, au besoin, un remplaçant, et à lui déléguer ses propres pouvoirs. Sa maladie et la crise violente que traversaient les affaires, ne lui imposaient que trop, alors, cette nécessité. Ferdinand néanmoins, quand il apprit l'élévation de Barthélémy Colomb, s'en formalisa : il prétendit que c'était à Colomb trancher outre mesure du souverain, que de créer, au bénéfice de sa famille, des places de cette importance. On serait tenté de sourire à cette allégation d'importance, à propos du sous-gouvernement d'une colonie de quelques centaines d'âmes ; mais la puérilité même de l'observation du roi démontre que le vrai motif de son mécontentement était ailleurs : sans l'aide de Barthélémy, son frère et son lieutenant, l'amiral, réduit personnellement à l'inactivité par sa maladie, eût probablement succombé sous les attaques simultanées des Indiens et des colons; Ferdinand s'irrita d'une combinaison administrative devenue le salut de celui qu'il tenait à perdre. Colomb fit appeler ensuite le cacique Guarionex : il lui expliqua qu'il désapprouvait tout le premier les crimes commis, en son absence, par les Espagnols contre les indigènes ; lui promit d'y mettre un terme, de les réparer ; le détacha, par ses loyales assurances, de la ligue, et obtint de lui l'autorisation de construire, dans ses États, une forteresse. En même temps l'amiral envoyait Ojeda, avec un petit nombre de compagnons déterminés, pour se saisir, s'ils pouvaient, de la per^ sonne de Caonabo. Ce coup de main réussit : le terrible cacique, fait prisonnier par ruse, fat amené à Isabelle ; il y resta détenu sous bonne garde. Son frère pour le venger, leva une armée de sept mille guerriers ; dès la
première rencontre, Ojeda le vainquit et dissipa ses débiles troupes.
L'alliance de Guacanagari, la neutralité de Guarionex, la capture de Caonabo et la défaite de son frère, en réduisant la ligue ennemie aux deux caciques Guayacoa et Behechio, rendirent à la colonie une sécurité presque complète. Sur ces entrefaites, elle fut puissamment secourue par l'arrivée de quatre bâtiments venant d'Espagne, sous la conduite d'Antonio de Torres ; ils étaient chargés de vivres. Par ce convoi, Colomb reçut de la Reine la première dépêche officielle qui soit allée d'Europe au Nouveau Monde. Ces paroles, entre autres, de la royale missive, durent émouvoir profondément le cœur du pieux amiral :
" Nous avons eu grand plaisir, lui disait Isabelle, à apprendre les choses que vous nous avez écrites; et pour tout cela nous rendons de vives actions de grâces à Notre -Seigneur. Nous espérons qu'avec son aide, cette œuvre, qui est la vôtre, sera cause que notre sainte foi catholique recevra une grande extension. Et dans tout ceci, une des principales satisfactions que nous goûtions est de sentir que cette entreprise a été conçue, mise au jour et exécutée par votre génie, votre habileté, votre labeur. Et il nous paraît que tout ce que, dès les premières ouvertures, vous nous aviez annoncé devoir arriver, s'est effectué en majeure partie, avec autant de précision que si vous l'eussiez vu s'accomplir avant de nous le dire. „
La bonté, le contentement de la reine, au surplus, ne se traduisaient pas seulement par des félicitations : les caravelles apportaient, de sa part, à Colomb, des présents dont la nature dénote les affectueuses et nobles sollicitudes d'Isabelle pour le bien-être de ce grand
homme : elle lui envoyait un mobilier complet, et choisi comme par une mère ou par une sœur, pour sa chambre à coucher, sa salle à manger et son office.
Mais l'escadre d'Antonio de Terres avait quitté l'Espagne au mois d'août : Margarite, le Père Boïl et leurs complices n'y étaient pas encore arrivés. Colomb appréhenda que les calomnies qu'ils ne pouvaient manquer de forger contre lui pour justifier leur propre conduite, n'eussent, depuis, fait une fâcheuse impression sur l'esprit des souverains. Il se hâta donc de renvoyer les bâtiments, avec son frère Diego, afin que les Rois connussent par lui la vérité. Il embarqua aussi cinq cents prisonniers de guerre indiens, tout l'or qui avait été recueilli, malgré les sanglantes agitations de l'île, et de nombreux échantillons de toutes sortes de produits.
Cependant l'esprit de révolte et les désirs de vengeance fermentaient toujours parmi les indigènes. Colomb, dont la santé s'était lentement rétablie, partit le 27 mars 1495, avec l'Adelantado et toutes les forces qu'il put rassembler, pour la Vallée Royale. Guacanagari et son armée marchaient avec eux. Les insulaires furent défaits en toute rencontre, obligés de demander la paix, et assujettis à un tribut. Colomb, jusque-là n'avait jamais eu cette pensée ; mais il crut, non sans motif, que sa victoire à main armée lui conférait des droits qu'auparavant il n'avait pas : nouvelle preuve qu'il n'arriva pas tout d'abord au Nouveau Monde avec les prétentions d'un conquérant ! Du reste, Hispaniola fut, alors, si complètement subjuguée qu'un Espagnol aurait pu traverser toute File, seul et non armé, sans appréhender la moindre attaque; s'il l'avait exigé, les naturels l'auraient même porté sur leurs épaules, sans oser se plaindre.
SI
Ce résultat des efforts de Colomb dura peu, grâce aux intrigues du palais de Ferdinand. Margarite et le Père Boïl , lorsqu'ils arrivèrent à la cour, avaient longuement concerté leur plan d'attaque contre l'amiral. La solidarité d'un commun crime n'était pas seule à les unir : Catalans l'un et l'autre, ils relevaient du roi d'Aragon, non de la reine de Castille : cette circonstance mérite d'être remarquée ; elle peut seule expliquer qu'au lieu d'avoir été traités en coupables, dès leur débarquement, ou du moins en prévenus, jusqu'à ce qu'on sût par l'amiral, Vice-Roi, le vrai caractère de leur désertion , il leur fût permis de se poser ouvertement en accusateurs de leur chef.
Margarite et le Père Boïl accusèrent Colomb de tromper les Rois dans tout ce qu'il disait ou écrivait de la richesse du Nouveau Monde ; ils soutinrent qu'Hispaniola serait toujours une colonie pauvre, incapable de rapporter ce qu'elle coûterait ; ils reprochèrent à l'amiral et à ses frères de commander aux Espagnols avec insolence et dureté ; ils se plaignirent des travaux, des privations, des châtiments et des outrages, infligés par ces aventuriers italiens aux gentilshommes de Castille. Ils allèrent jusqu'à prétendre que l'amiral volait la couronne dans la répartition qu'il faisait de For. Ils conclurent en affirmant qu'ils n'avaient, eux, quitté la colonie que pour obéir à un impérieux devoir de conscience : éclairer, le plus tôt possible , la religion des Rois. Leurs complices n'avaient garde de refuser à ces mensonges l'appui de leur témoignage intéressé.
Le sens honnête et droit d'Isabelle lefusa d'abord d'admettre soit la vérité de ces accusations, soit la légitimité d'un semblable mode d'information. On tendit à sa bonne foi le plus dangereux des pièges : on lui pro-
posa d'envoyer à Hispaniola un commissaire spécial avec mission de se renseigner à fond sur les actes de l'amiral. Il était, en soi, monstrueux, de mettre ainsi le chef en suspicion sur les dires au moins irréguliers d'inférieurs venus sans son autorisation. Ou Isabelle ne comprit pas l'iniquité qu'on lui faisait commettre , ou l'on força ses scrupules par d'habiles obsessions, ou bien on la flatta que le commissaire choisi, ami de Colomb , recevrait d'elle tous les ordres voulus pour que la victoire restât sûrement à l'amiral. Toujours est-il qu'on obtint son consentement : Aguado , intendant de la chapelle royale , fut désigné. Aguado jouissait, à la vérité, de l'estime et de l'amitié de Colomb qui l'avait, récemment, recommandé à la bienveillance des souverains. Isabelle en conclut qu'elle pouvait se fier à lui. Les ordres les plus sages sur la manière dont il devait comprendre et remplir sa mission lui furent officiellement donnés. Il les viola bientôt si audacieusement, qu'il est impossible de ne pas supposer qu'il y était autorisé par des instructions secrètes. Ces instructions n'émanèrent pas d'Isabelle, et si elles n'avaient émané que de Fonseca, rien n'eût pu soustraire Aguado, après ses fautes, à la sévérité du dur Ferdinand. La seule imprudence qu'on puisse reprocher à Isabelle, c'est d'avoir signé, pour Aguado, une commission conçue en des termes trop généraux : ils lui permirent de s'arroger un pouvoir discrétionnaire. L'ombrageux et méticuleux Ferdinand ne signa certainement pas un tel mandat, sans avoir compris sa dangereuse élasticité ; son motif, pour accorder cette sorte de blanc-seing, fut, évidemment , de mettre Aguado , à l'insu et contre la volonté de la reine, en état de perdre Colomb.
CHAPITKE VI
MISSION d'aGUADO. — SECONDE TKAVEESÉE DU NOUVEAU MONDE EN EUBOPE
Aguado partit d'Espagne pour Hispaniola vers la fin d'août 1495. Il commandait à quatre caravelles. Diego Colomb, arrivé en Europe, avec Antonio de Torres, pendant les préparatifs de cet armement, se réembarqua pour la colonie avec le commissaire. Le métallurgiste Pablo Belvis et plusieurs religieux destinés à remplacer au Nouveau Monde les missionnaires revenus avec le Père Boïl, prirent aussi passage sur l'escadre d' Aguado. Elle mouilla, dans le mois d'octobre, à Isabelle. L'amiral, en ce moment, était à l'intérieur de l'île, combattant le frère, de nouveau révolté , de Caonabo.
Aguado, comme s'il eût été, non un commissaire chargé d'une information spéciale , mais le vrai Vice- Roi des Indes , s'empara , dès le début, de toutes les prérogatives de l'autorité suprême. Il affecta un mépris public pour Barthélémy Colomb, qui gouvernait en l'absence de l'amiral. Il fit citer en sa présence qui bon lui plut, prodigua aux uns les reproches les plus durs, jeta les autres en prison, dit hautement qu'il venait châtier les Italiens. Barthélémy ne pouvait moins faire que de demander à voir la commission d'Aguado. Celui-ci refusa d'abord de l'exliiber; il ne la montrerait, dit-il, qu'à l'amiral. Il ne tarda pas à se raviser : non seulement il montra à l'Adelantado, mais encore il fit proclamer pompeusement à son de trompe sa lettre de
créance. Elle était ainsi conçue : " Cavaliers, écuyers,^ " et vous tous qui par nos ordres êtes dans les Indes, " nous vous envoyons Jean Aguado , gentilhomme " de notre chambre, qui vous parlera de notre part. " Nous vous enjoignons d'ajouter foi à ses paroles. „
Un tel mandat, rendu plus terrible encore par les commentaires fanfarons du porteur, persuada tout le monde que la perte de l'amiral était certaine. " Ce fut, dit Washington Irwing, un temps de triomphe pourles coupables. Il n'en était pas un qui ne se transformât tout à coup en accusateur. Tous ceux qui, par leurs crimes et leur négligence, avaient encouru la rigueur salutaire des lois, poussaient contre Colomb les clameurs les plus hautes. On lui reprochait et les maux que d'autres avaient causés, et les remèdes qu'il s'était efforcé d'y apporter. „
Il fallait quelque temps pour que l'amiral fût informé, dans l'intérieur, de ce qui se passait à Isabelle, et y revînt. Aguado tira parti de ces délais : il répandit contre Colomb le plus injurieux des bruits, et prit une mesure tout particulièrement faite pour discréditer le grand homme : il osa dire que l'amiral se tenait volontairement éloigné d'Isabelle, par crainte de la lumière et du châtiment; il affecta d'envoyer, pour l'appréhender au corps, un détachement de cavalerie. Un Aguado ne pouvait choisir ses satellites que parmi les plus misérables soldats de l'île ; ceux-ci , partout où ils passèrent , ne manquèrent pas de semer les exagérations les plus extravagantes sur le pouvoir du commissaire et la chute imminente du Vice-Roi. L'opinion s'accrédita chez les peuplades indigènes, qu'il était arrivé " un jeune amiral chargé de tuer le vieux „ . Rendant Colomb, leur unique protecteur, responsable des maux qu'ils avaient souf-
ferts, et probablement poussés par l'astuce instinctive qui est toute la politique du sauvage, les caciques, afin d'envenimer le plus possible la dissension parmi les étrangers, se réunirent chez le frère de Caonabo, et, de là, firent parvenir au commissaire un exposé violent de leurs griefs.
Bien avant d'avoir été rejoint par le détachement envoyé à sa recherche , Colomb sut les actes d'Aguado , et lui manda qu'il se rendait à Isabelle. Aguado conçut aussitôt la plus criminelle espérance. Il savait la fierté naturelle de l'amiral , son sentiment élevé de la dignité de ses charges, le soin scrupuleux avec lequel il faisait respecter sa personne, ses services, son autorité : il se flatta qu'en lui prodiguant l'insulte publique, il allumerait toutes les ardeurs de son caractère impétueux, qu'un scandaleux éclat en résulterait, que par des paroles ou des actes de violence, l'amiral lui fournirait un prétexte de le représenter comme foulant aux pieds le respect des souverains, dans la personne de leur mandataire. La sagesse et la vertu de Colomb déjouèrent ce méprisable calcul. Il y avait longtemps que de cruelles épreuves , religieusement subies , avaient amorti la fougue excessive de son tempérament ; il savait trop bien, du reste, apprécier sa propre dignité, pour se commettre dans un conflit avec un matamore comme Aguado. " Par dessus tout, il avait un respect profond pour l'autorité de ses souverains ; car, dans la ferveur de ses sentiments, sa fidélité et son zèle ne le cédaient qu'à sa piété „ (1). Lorsque Aguado et lui se rencontrèrent, il prévint tout d'abord Aguado par les marques de la politesse la plus attentive et la plus mesurée. En
(l) Washington Ihwing.
vain le commissaire , décontenancé par tant de sangfroid, renouvela-t-il la ridicule et irritante cérémonie de faire proclamer à son de trompe sa lettre de créance : Colomb, redoublant de déférence, lui protesta qu'il se conformerait avec un religieux empressement à tous les désirs de Leurs Altesses.
Colomb , par la suite , quelque preuve qu'il acquît chaque jour des menées déloyales et dangereuses d'Aguado, ne se départit jamais de cette calme attitude. Aguado pratiqua sans relâche , et par les moyens les moins réguliers, pour arriver à ses fins, les Espagnols et les indigènes. Lorsqu'il eut recueilli , de la sorte, contre l'amiral, assez de calomnies, à son gré, il fit ses préparatifs de retour en Espagne. Colomb ne pouvait le laisser partir seul : c'eût été ouvrir le champ trop libre au mensonge ; il annonça qu'ils s'en iraient ensemble. A vrai dire, Colomb n'était pas sans inquiétudes sur l'issue de cette déplorable affaire : il n'aurait pas seulement à lutter, à la cour, contre la parole de ses nombreux et puissants ennemis : la colonisation n'avait encore donné que des résultats très imparfaits; elle avait coûté des sommes relativement fortes : cet écart évident entre ses promesses et les réalités lui serait certainement objecté; il aurait bien de la peine à faire reconnaître que la stérilité de la Découverte provenait, non de ses fautes ou de la pauvreté essentielle du Nouveau Monde, mais des crimes de ses ennemis.
Des faits aussi heureux qu'inattendus tirèrent toujours Colomb de ses plus pénibles embarras : il fut délivré, alors, de ses perplexités, par des incidents oii l'habileté des hommes n'eut aucune part. Comme il se disposait à mettre à la voile avec Aguado, une de ces foudroyantes tempêtes, dont les Antilles ont le calamiteux secret, et
que l'Europe n'a pu nommer qu'en empruntant aux naturels un terme de leur langue, un ouragan se déchaîna sur Hispaniola. Il souffla trois heures, avec complication de trombes, d'éclairs, de coups de foudre, et la mer déborda. Des quatre caravelles d'Aguado et des trois de Colomb qui étaient à l'ancre dans le port d'Isabelle, six furent complètement englouties ou fracassées contre la côte. Une seule résista : ce fut non seulement la plus petite , mais encore la plus avariée avant la tempête, la Santa-Clara^ autrefois la Nina^ ce même frêle et vaillant esquif " qui avait secouru l'amiral dans son naufrage de la Nativité, qui „, à travers les déchaînements de l'Atlantique, " l'avait ramené à Paies „, au retour du premier voyage, et qui, plus récemment, " l'avait conduit à l'exploration de la mer de Cuba „ (1).
L'amiral et le commissaire ne pouvaient prendre passage tous les deux, avec leur suite et les malades, sur une seule caravelle. D'ailleurs, la Santa- Clara n'était pas sortie de l'ouragan sans les plus graves avaries. En même temps qu'il la fit réparer, Colomb ordonna de démolir les navires jetés à la côte et de construire, avec leurs débris, une seconde caravelle, la Sainte-Croix. Ces travaux retinrent forcément l'amiral et Aguado dans la colonie, bien au delà du terme précédemment fixé pour leur rentrée en Espagne. Or ce retard profita merveilleusement à la cause de Colomb.
Un jeune Aragonais, Michel Diaz, garçon énergique et de belle mine, mais plus violent encore, s'était querellé, plusieurs mois auparavant, avec un de ses camarades,' attaché, comme lui, au service personnel de
(1) ROSELLY DE LoRGUES,
TAdelantado. En vrais Catalans, ils s'étaient battus au couteau. Diaz blessa si grièvement son adversaire, que, le croyant mort, il s'enfuit dans l'intérieur de l'île, pour se soustraire au châtiment de ce meurtre. Les témoins de la rixe s'enfuirent avec lui. En rôdant à l'aventure, ils arrivèrent, près de l'emboucbure de l'Ozama (ou, depuis, fut bâtie la ville de Saint-Domingue), dans une tribu indienne gouvernée par une femme. Cette femme s'éprit de Diaz. Pour le fixer près d'elle, sachant le prix que les hommes blancs attacheraient à la possession d'une mine d'or, elle lui révéla l'existence, à sept lieues de là, sur la rive gauche de la rivière Hayna, de gisements d'une richesse incomparable, et lui conseilla de décider ses compatriotes à quitter les quartiers insalubres d'Isabelle, pour s'établir dans ces nouveaux parages.
Certain que des renseignements de cette importance lui vaudraient son pardon, Diaz accourut à Isabelle. Christophe et Barthélémy Colomb lui pardonnèrent, en effet, d'autant plus légitimement que son camarade n'était pas mort de son coup de couteau. Diaz, Barthélémy et le métallurgiste Pablo Belvis partirent pour la rivière Hayna. Ils y trouvèrent un sol littéralement imprégné d'or ; ils purent l'y recueillir en quantités si considérables et par morceaux d'une telle grosseur, qu'à peine en croyaient-ils leurs propres yeux. Dans un rayon de plus de six milles, ils répétèrent à chaque instant les fouilles, et, chaque fois, l'expérience fut couronnée d'un merveilleux succès. Ils se hâtèrent de revenir à Isabelle, et y rapportèrent des pépites d'une valeur énorme. L'amiral se plût à voir là un signalé bienfait de la Providence : elle lui ménageait cet infaillible moyen de confondre ses détracteurs et ceux du
Nouveau Monde, au moment même où, rentrant en Espagne avec Aguado, il avait le plus besoin de ce secours. Il s'enferma dans son oratoire, remercia avec effusion le Seigneur, et lui consacra les prémices de cette nouvelle découverte. C'était sa pratique constante : " Lorsqu'on lui apportait, dit Herrera, quelque or ou quelque chose de prix, il s'agenouillait dans son oratoire et rendait grâce à Dieu. „
Colomb laissa ses deux frères à Isabelle ; il délégua tous ses pouvoirs à Barthélémy qui serait, en cas de mort, remplacé par Diego; il lui prescrivit spécialement de bâtir sans retard une forteresse à proximité de la mine : cette forteresse, pour le dire tout de suite, fut construite, en effet, par l'Adelantado, qui lui donna, par un pieux sentiment d'amitié fraternelle, le nom de fort Saint-Christophe.
L'amiral avait déjà réparé de son mieux le désarroi jeté dans l'œuvre sainte des missionnaires par le brusque départ du P. Boïl : il redoubla de soins, à cet égard, au moment de s'éloigner. Il chargea un franciscain, le P. Jean Bergognon, d'aller annoncer l'Évangile aux peuplades indigènes. Il lui adjoignit le frère Roman Pane, hiéronymite, doué du don des langues, et qui, par humilité, ne s'appelait jamais lui-même que le Pauvre Ermite. Il voulut, en outre, que le frère Roman Pane rédigeât, à la suite de ses observations personnelles dans les États du cacique Guarionex, un travail destiné à servir de guide à tous les autres missionnaires, sur les croyances et pratiques religieuses des Indiens. Il ne négligea pas d'assurer la sécurité de ces prédicateurs de l'Évangile, en les faisant accompagner d'une escorte suffisante, et en établissant un poste d'infanterie, à toucher leur résidence.
Toutes choses réglées aussi bien que le pouvait exiger la prudence humaine, Colomb et Aguado mirent à la voile le 10 mars 1496. Colomb montait sa fidèle Santa Clara; Aguado, la Sainte- Croix. Ils emmenaient les malades de la colonie et un certain nombre de prisonniers de guerre indiens , le cacique Caonabo , entre autres, qui mourut dans la traversée.
Comme à son précédent retour en Europe, l'amiral, au lieu de remonter, par le nord, à la rencontre des vents variables, gouverna, d'Isabelle, droit sur la Castille. Ainsi bien, tout son voyage ne fut-il qu'une lutte accablante contre le vent de bout.Kejeté, dès l'appareillage, sur les Caraïbes, il était encore à la Guadeloupe, le 20 avril, après quarante jours de bouline. Il fut obligé d'y descendre pour renouveler ses vivres. Ses compagnons, en entrant, à terre, dans les habitations désertes " se mirent à piller et à détruire, contre ses injonctions expresses (1). „ Sur cette île, du reste, ses hommes eurent à soutenir de véritables combats contre les femmes Caraïbes, qui, en l'absence de leurs maris, se présentèrent de pied ferme devant les Espagnols, armées d'arcs et de flèches, pour s'opposer à leur débarquement. Colomb en conclut, se référant aux récits de Marco Polo, sur certaines îles asiatiques, habitées par des amazones, que la Guadeloupe avait une population toute composée de femmes.
Un mois plus tard, le 20 mai, les caravelles avaient essuyé une série si tenace de temps contraires, qu'il leur restait encore à faire une grande partie de la traversée. Les vivres s'épuisaient , l'eau commençait à manquer. Force fut que tout le monde se réduisît à
(1) Washington Îrwing.
la mince ration de six onces de pain par jour. L'amiral — c'était sa règle invariable — donna le premier l'exemple de l'égalité devant les privations : il se rationna comme un simple matelot. Cet état de choses eût suffi pour rendre la tristesse profonde à bord des deux navires. L'incertitude des pilotes sur la position des caravelles, augmenta les douloureux pressentiments. L'amiral leur affirmait qu'on était encore à cent lieues du méridien des Açores, c'était la vérité; mais ils dédaignaient de s'en rapporter à lui. Chacun émettait une opinion différente; en somme, tous se considéraient comme dévoyés et perdus dans les solitudes, sans point de repère, de l'immense Océan.
La présence à bord de beaucoup de malades était une autre cause de mélancolie et d'affliction. Ces pauvres gens souffraient, et la vue de leurs souffrances assombrissait les équipages. La bonté de Colomb amoindrit ce malheur sur la Santa-Clara. Il compatissait avec une tendresse de père aux maux des passagers alités, les visitait, les consolait, remontait leur courage par les meilleures et les plus religieuses paroles. Son saint ami, le P. Juan Ferez, qui rentrait aussi en Espagne, le secondait, à cet égard, avec l'efficacité supérieure de son ministère sacré. Cette double action avait pour résultat de maintenir ferme et confiant le moral des matelots et passagers valides. Mais, à bord de la Sainte- Croix^ les choses ne se passaient pas avec cette dignité militaire et cette charité chrétienne. " Sur la caravelle d'Aguado, les ouvriers, les soldats malades n'obtenaient aucune attention du commissaire royal (1). „
(1) RosELLY DE LoîiGtJES. C'est Ici le lieu de faire remarquer une particularité de la vie de Colomb : bien des calomnies ont
LA VIE DE CHRISTOPHE COLOMB. l'JS
La présence, enfin, des prisonniers indiens sur la Santa-Clara et la Sainte-Croix^ devint une occasion à part d'irritation pour les équipages et de combat pour l'amiral. Au commencement de juin, la diminution progressive des vivres constitua les caravelles en état de vraie famine. Les matelots furent en proie à toutes les tortures de la faim et de la soif. Rendus d'autant plus cruels par l'excès de la souffrance présente qu'ils se croyaient, pour un prochain avenir, condamnés à subir, faute de nourriture, le plus horrible des trépas, ils se mirent à supputer ce que les Indiens consommaient par jour. Il sembla aux uns que jeter à la mer ces bouches parasites serait un moyen tout naturel d'assurer pour plus longtemps les provisions : le 7 juin, ils osèrent ouvrir, en ce sens, une motion à peu près publique. D'autres poussèrent jusqu'au bout la férocité : ils furent d'avis de tuer les prisonniers et de suppléer, en les mangeant, à l'insuffisance de la ration.
A peine ces atroces délibérations furent-elles connues de l'amiral , qu'ému d'indignation , il signifia à ces âmes affolées par la faim, qu'un si exécrable attentat ne se commettrait jamais à son bord. " Il fallut, dit Washington Irwing, qu'il déployât toute son autorité : „ tant les résolutions homicides étaient fortement ancrées dans les esprits. A ces meurtriers d'intention, il rappela que la découverte des Indes avait eu pour objet d'enfanter leurs habitants à Notre - Seigneur Jésusété articulées contre lui par ses coo^érateurs ; or, en même temps qu'il pratiqua invariablement toutes les vertus opposées à ses prétendus méfaits, ses détracteurs, au contraire, commirent toujours, eux mêmes, avec une véritable effronterie, toutes les fautes et tous les crimes qu'ils lui imputaient à tort.
Christ ; que le même sang qui avait raclieté les Espagnols, avait également racheté les Indiens; qu'il les conduisait en Castille pour en faire des enfants de l'Église et des amis de la nation espagnole ; que plusieurs d'entre eux étaient déjà chrétiens ; que tous étaient des hommes , et , à ce seul titre , leurs frères ; que tous avaient droit d'être traités de la même manière. Il leur représenta qu'au surplus, la patience dans les douloureuses épreuves était la vertu distinctive des chrétiens, la marque de leur supériorité. Il leur déclara, que leur forfait n'aurait pas même pour excuse les réelles extrémités qu'ils appréhendaient : selon ses calculs, avant trois jours, on verrait le cap Saint- Vincent.
Les pilotes protestèrent tout d'une voix contre cette assurance. Ils se croyaient fort éloignés encore des eaux de Cadix. Quelques-uns disaient qu'on était dans les parages de l'Angleterre; d'autres, dans le voisinage de la Galice, d'autres, vers le canal des Flandres. " Aussi, lorsque Colomb, persistant dans son opinion, donna l'ordre pendant la nuit de carguer toutes les voiles, il s'éleva un murmure général et les matelots s'écrièrent qu'il valait mieux être jeté contre la côte que de périr de faim au milieu de la mer. Cependant, le lendemain matin, à leur g;'ande joie, ils découvrirent la terre même que Colomb avait annoncée „ (1).
La réalisation si complète et si prompte de cette affirmation de l'amiral ne le fit pas regarder par tous ses compagnons, ainsi que le dit Washington Irwing, " comme une espèce d'oracle qui connaissait tous les
(1) Washington Iewing.
secrets de l'océan. „ Si quelques-uns se rappelèrent combien tous ses calculs s'étaient, en toute circonstance, littéralement vérifiés, et en conclurent qu'il " était doué d'une inspiration quasi divine „; quelques-uns aussi, n'hésitèrent pas à penser qu'il appelait à son aide les coupables secrets de la magie.
Les deux caravelles jetèrent l'ancre, le 11 juin, dans le port de Cadix. La traversée, par conséquent, avait duré trois mois et quatre jours. Au moment oii l'amiral entra dans le port, trois navires, commandés par Alonzo Nino en partaient pour Hispaniola, chargés de vivres et de munitions de guerre. Nino remit à Colomb les dépêches à son adresse, et Colomb remit à Nino de nouvelles instructions pour Barthélémy.