‹ La vie de Christophe ColombChapitre 26 sur 47 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

COLOMB SONGE A EIVIBRASSEE l'ÉTAT RELIGIEUX. — IL INSTITUE UN MAJORAT.

Il y avait plus d'un mois que, de Séville, Colomb avait annoncé son arrivée aux souverains lorsqu'ils lui répondirent d'Almanza, le 12 juillet. Ce retard s'explique : la coterie contraire à Colomb ne voulut pas qu'il vît la reine et lui parlât, avant qu'on eût concerté avec Aguado les moyens d'empêcher la vérité de se faire jour. Colomb ne s'y trompa pas. Il éprouva, sans doute, dès Cadix et Séville, un commencement de justice : il continuait d'y prodiguer à ses malades le même paternel intérêt que durant le voyage ; leur reconnaissance fut plus forte que toutes les mauvaises passions : ils rétractèrent les propos qu'ils avaient pu tenir précédemment contre lui, et dévoilèrent mille ténébreuses machinations de la cabale, dont ils se reprochaient d'avoir fait partie. Mais l'amiral pouvait-il espérer que ces témoignages inattendus prévaudraient sur les in-

trigues, longuement concertées, des favoris de Ferdinand?

Il se sentit pris d'un amer dégoût pour le monde. Certaines luttes sont essentiellement antipathiques à l'homme d'une force vraie, cherchant son emploi naturel, honorable, fécond. Les manèges savants, mais stériles ; les combinaisons profondément pourpensées , mais sans aucun mobile d'utilité générale, d'adversaires bassement habiles, intimident l'âme droite et fière. Les armes viles sont nécessaires pour triompher dans cette arène ; qui est intelligent le devine , mais qui est un caractère ne se résigne jamais à recourir aux procédés honteux. Il tint donc à peu que Colomb ne s'enfermât pour toujours dans un cloître. Il laissa pousser sa barbe comme un religieux de Saint-François. Il s'était contenté, jusque-là, de porter le cordon de l'ordre sous ses vêtements , il s'en ceignit ostensiblement. Ses habits, par la forme et la coule\ir, rappelèrent la robe de l'observance. " Il se montra dans les rues de Séville en habit de moine de Saint-François „, dit Humblot. Las Casas et le curé de Los Palacios disent l'avoir vu ainsi vêtu.

La lettre des souverains invitait Colomb à venir à la cour ; elle ranima son courage. Il partit pour Burgos, où, d'Almanza, les Kois s'étaient rendus. Sensible par dessus tout aux propos mensongers qui tendaient à jeter le discrédit sur les Indes , il s'appliqua le long de la route, de Séville \ Burgos, à frapper les yeux des populations, en taisant porter devant lui lorsqu'il traversait les villes et les villages, les curiosités du plus grand prix qu'il avait rapportées. Parmi ces objets, figurait une chaîne d'or massif : elle pesait six cents castillans.

L'amiral fut accueilli à la cour avec les r>"!n«? grands

égards. Les Rois ne lui parlèrent ni des plaintes de Margarite et du Père Boïl, ni de l'enquête d'Aguado. La plupart des biographes ont voulu voir dans ce silence des Rois, une preuve de bienveillance pour Colomb. En réalité, ce silence indique que la protection toute-puissante de Ferdinand couvrit et amnistia les Margarite, les Boïl, les Aguado. Si l'amiral avait été admis, ce que la justice et l'ordre commandaient, à discuter à fond leurs témoignages et leurs actes, il eût facilement démontré leurs méfaits : Isabelle eût exigé leur châtiment. En étouffant l'affaire, le roi les sauva : ils continuèrent d'être en faveur.

Dès sa première audience, à Burgos, l'amiral prouva qu'il avait dû, malgré son penchant à la douceur, employer de rigoureuses mesures contre de cruels mutins. L'or, les perles, le coton, les autres marchandises précieuses qu'il rapportait, réfutèrent si parfaitement, aux yeux d'Isabelle, les propos de quelques factieux sur la prétendue pauvreté des îles , que Leurs Altesses décidèrent , séance tenante , de pourvoir la colonie d'Hispaniola de tout ce qui était nécessaire à sou développement, et de confier à Colomb une nouvelle escadre pour aller à la recherche d'autres contrées, plus riches encore, dont il regardait l'existence comme indubitable.

Mais deux graves affaires occupaient, en ce moment, toutes les pensées d'Isabelle. On allait célébrer le double mariage de l'infante, sa fille, avec l'archiduc Philippe, et de l'infant, le prince Jean, avec Marguerite d'Autriche. Colomb dut respecter les augustes sollicitudes de sa protectrice : il demeura plusieurs mois près de la cour, à Burgos, sans faire la moindre démarche relativement aux entreprises du Nouveau Monde.

LA VIE DE CriRISTOPHE COLOMB. 259

Colomb, pendant ce séjour à Burgos, se trouva en rapports personnels, toutes les vraisemblances l'indiquent, avec un personnage que nous devons faire connaître. L'une des individualités les plus fortement caractérisées de l'Espagne du quinzième siècle, Jaime Ferrer était un marchand joaillier, le plus fin, mais aussi le plus délicatement honnête des lapidaires contemporains. Il avait de riches comptoirs dans plusieurs grandes villes d'Europe, et une boutique renommée à Burgos. Il devait à ses manières, dignes d'un grand seigneur, à sa façon exquise de traiter les gens et de mener les affaires, les plus illustres relations dans tous les pays. Il avait ses libres entrées à la cour de Castille. Le Grand Cardinal l'honorait du titre d'ami. La reine le traitait avec une confiance en quelque sorte affectueuse. Observateur, voyageur, parlant toutes les langues, mathématicien, versé dans les sciences astronomiques , chimiste comme on pouvait l'être à cette époque , érudit , philosophe , littérateur , expert aux choses de tous les arts, la foi la plus pure s'alliait en lui à toutes les hardiesses d'une raison savante. " L'épiscopat d'Espagne estimait fort ce lapidaire, en qui tous les cosmographes reconnaissaient un maître. Ses connaissances techniques lui permettaient d'apprécier mieux que tout autre la sublimité de Colomb, et de reconnaître sa destination providentielle... Il appelait hautement la Découverte : une chose plus divine qu'humaine „ (1).

Consulté par la reine, une année plus tôt, sur Colomb et ses découvertes, Jaime Ferrer avait répondu : " Je crois que dans ses hauts et mystérieux desseins , la

(1) ROSBLLT DE LORGUES.

divine Providence l'a choisi comme son mandataire pour cette œuvre, qui me semble n'être qu'une introduction et une préparation aux choses que cette même divine Providence se réserve de nous découvrir pour sa gloire, le salut et le bonheur du monde. „

Il avait écrit à l'amiral : " La divine et infaillible Providence envoya le grand Thomas d'occident en orient pour promulguer aux Indes notre sainte loi catholique ; et vous, elle vous a envoyé parle côté opposé, d'orient en occident, afin que, par sa divine volonté, vous arriviez jusqu'à atteindre les parties extrêmes de l'Inde supérieure, pour que les peuples qui n'ont pas entendu Thomas, connaissent la loi du salut, et que s'accomplisse ce mot du prophète : leur parole retentira sur toute la terre. Je ne crois pas errer en disant, seigneur, que vous remplissez un office d'apôtre, d'ambassadeur de Dieu, envoyé par les décrets divins révéler son saint nom aux régions oii la vérité est restée incoiinue. Il n'eût pas été inférieur aux convenances, à la dignité et à l'importance de votre mission, qu'un pape ou un cardinal de Rome prît en ces contrées une part de vos glorieux travaux. „

Les sentiments chrétiens de celui qui décernait à Colomb ces grandes louanges, en rehaussait encore le prix. Jaime Ferrer recommandait à l'amiral de s'agenouiller, quand il repasserait dans son esprit les résultats de son sublime ministère, et de s'écrier avec l'humilité du Roi-Prophete : Noïi pas à nous^ Seigneur,^ non pas à nous^ mais à votre seul nom la gloire.

Au mois d'avril 1497, les mariages du prince et de l'infante ayant été célébrés, les Rois s'occupèrent, sur l'initiative d'Isabelle, des préparatifs d'une troisième expédition uax Indes. La reine crut devoir aux services

que l'amiral avait rendus, d'ajouter, de sa libéralité spontanée, une récompense en dehors de celles stipulées par le traité de Grenade. Elle lui offrit, comme apanage particulier de sa dignité de Vice Roi, la concession, à Hispaniola, soit à titre de duché, soit à titre de marquisat, d'une étendue de terrain de cinquante lieues de long sur vingt-cinq de large. Il refusa : sa mission était, à ces yeux, de parcourir la plus vaste étendue possible des nouvelles mers ; il ne voulut pas se créer des intérêts privés qui lui deviendraient une tentation de fixer quelque part sa demeure (1).

Mais, " de l'assentiment de sa noble protectrice, l'amiral résolut de fonder un majorât qui perpétuât dans sa descendance le souvenir de sa découverte et le produit de ses labeurs „ (2). Quoique cet acte, ordinairement appelé le Testament de Colomb, n'ait été rédigé que plusieurs mois plus tard, le 22 février 1498, comme

(1) La vie toujours errante de Colomb permettra-t-elle, si le saint-siége veut procéder ua jour à la béatification de cet émiaent chrétien, d'observer à son égard la règle qui, depuis Benoit XIV, exige, sur tout sujet proposé pour la canonisation, un rapport préalable de Vécêque du lieu? Il est certain que " la vraie demeure " de ce grand homme « fut l'Océan, » comme le remarque, dans sa lettre du 2 juillet 1866, S. Em. le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux. La mer est réputée, en droit canon, nullius diœcem. Le saint-siége s'est réservé la juridiction sur la mer, et il l'exerce par des mandataires spécialement investis de ses pouvoirs à cet effet : ce sont, en général, les Grands Aumôniers des souverains ayant une marine. Il semble, dès lors, permis de supposer que le souverain pontife interpréterait d'une manière très exacte la règle de Benoit XIV, si, introduisant lui-même la cause de Colomb, il exerçait à son egiird le droit et la prérogative de l'ordinaire.

(1) ROSELLY DE LoRGUES.

l'idée première en fut débattue dès l'époque du séjour à Burgos, nous croyons convenable de faire connaître ici ce que nous en devons faire connaître.

Le mieux, peut-être, serait de le reproduire textuellement, tout entier : sa longueur ne nous le permet pas. Voici les premières lignes :

" Au NOM DE LA Sainte Teinité qui m'inspira l'idée, " qu'elle me rendit ensuite parfaitement claire, que je " pouvais naviguer et aller d'Espagne aux Indes en tra- " versant l'Océan vers l'occident. . . Comme nous espé- " rons qu'avec la grâce de Dieu, et avant qu'il soit " longtemps, on tirera un bon et grand revenu de ces " îles et de ce continent, dont, pour les raisons sus- " dites, le dixième et le huitième m'appartiennent, avec " les salaires et les émoluments spécifiés ; considérant " que nous sommes mortels, et qu'il est à propos que " chacun mette ordre à ses affaires et déclare à ses " héritiers et successeurs les biens qu'il possède, ou " auxquels il a droit, j'ai résolu d'établir un Majorât...

" J'institue pour mon héritier, mon fils don Diego ; " s'il vient à mourir sans enfants, il sera remplacé par " mon autre fils Fernand; et si Dieu disposait aussi de " lui sans qu'il eût d'enfants et sans que j'aie d'autre " fils, alors mon frère don Barthélémy lui succédera, et " après lui son fils aîné ; et si Dieu disposait de celui-ci " sans qu'il eût d'enfants, les autres fils de don Barthé- " lemy lui succéderaient l'un après l'autre et à tou- " jours; ou à défaut de mon fils aîné, j'aurai pour " héritier don Fernand, de la même manière, de fils en " fils successivement, ou en leur place, mes frères Bar- " thélemy et Diego. „

L'amiral pousse beaucoup plus loin les indications relatives à l'ordre de transmission de ses biens dans sa

famille ; puis, prévoyant le cas oii quelque héritier encourrait déchéance : " Cette déchéance, dit-il, ne sera " pas encourue pour des circonstances futiles ou de " légères contestations soumises aux tribunaux, mais " dans les cas importants qui peuvent intéresser la " gloire de Dieu, la mienne, et celle de ma famille... " Et je supplie Sa Sainteté, et ceux qui seront après lui " les chefs de la sainte Église, s'il arrivait que le pré- " sent acte eût besoin de son saint ordre et de son com- " mandement pour être exécuté, de donner ledit ordre, " et sous peine d'excommunication, pour qu'il ne soit " vicié en aucune manière. „ Colomb adresse une prière analogue au roi, à la reine d'Espagne, aux grands du royaume, aux seigneurs du conseil et aux magistrats.

" Mon fils don Diego , continue-t-il , et tous mes succes- " seurs et descendants porteront mes armoiries telles " que je les leur laisserai après moi, sans y ajouter " aucune autre chose, et elles seront gravées sur leur " sceau... Qui héritera de mes biens adoptera la signa- " ture dont je fais usage à présent... Quelques autres " titres que le roi puisse lui accorder, il ne prendra " que celui d'Amiral. Ceci ne doit être entendu que de " sa signature, et non de l'énumération de ses titres, «. qu'il peut faire tout au long, *si bon lui semble ; mais " sa signature doit être seulement : V Amiral. „ Jamais personne, que nous sachions , n'a plus hautement fait honneur que Colomb, par cette clause de son testament, à la qualité d'officier de mçr.

Les prescriptions suivantes, qui sont les dernières de l'acte, n'ont pas besoin que nous les recommandions à la religieuse attention du lecteur : l'une porte sur la capitalisation des revenus :

" Don Diego, ou quiconque héritera desdits biens,

'* devra faire des remises, soit en lettres de change, " soit de toute autre manière, de toute somme qu'il " pourra épargner sur les revenus, et ordonner qu'on " achète en son nom, ou en celui de ses héritiers, des " actions de la banque de Saint-Georges (de Gênes) qui " rapportent un intérêt de six pour cent, et oii l'argent " est bien assuré, et les fonds seront consacrés à Fem- " ploi que je vais indiquer. „ C'est surtout cette indication de l'emploi qui explique Colomb tout entier :

*'" Comme il convient, dit-il , à tout homme de rang ayant " des propriétés, de servir Dieu, de sa personne et de sa " fortune, et comme l'argent déposé à la banque de " Saint-Georges est parfaitement en sûreté , Gênes " étant une noble et puissante cité, et qu'à l'époque " où j'ai entrepris de partir pour la découverte des " Indes, c'était avec l'intention de supplier le roi et la " reine, nos souverains, de consacrer à la conquête de " Jérusalem tout l'argent qu'on pourrait tirer desdites " Indes, et que je leur ai fait cette demande : s'ils le " font, tant mieux; sinon, et dans tous les cas, ledit " Diego, ou quiconque sera son héritier, devra réunir " tout l'argent qu'il pourra, et accompagner le roi, son " Maître, s'il marchait à la conquête de Jérusalem, ou " autrement y aller lui-même avec toutes les forces " qu'il i^ourra rassemUer : et en suivant ce projet, il " plaira au Seigneur de l'aider à l'accomplir, et s'il " n'était pas en état de faire la conquête totale du pays, " il n'y a nul doute qu'il ne la fît du moins en partie. " Qu'il recueille donc toute sa richesse dans la banque " de Saint-Georges de Gênes, et qu'elle s'y multiplie " jusqu'à ce qu'on puisse faire quelque chose relative- " ment au projet sur Jérusalem; car je crois que " lorsque Leurs Altesses verront que ce plan est en voie

" d'exécution^ Elles voudront V exécuter Elles-mêmes ^ ou " que du moins elles lui accorderont^ comme à leur servi- " leur et à leur vassal^ les moyens de le mettre à exécu- " tion. „

Quoi qu'il advienne : " Je charge mon fils Diego " poursuit Colomb, d'employer tout ce revenu, ainsi " que sa personne et tous les moyens en son pouvoir, " à bien et fidèlement servir et soutenir leurs Altesses " ou leurs successeurs, même jusqu'à la perte de sa " vie et de ses biens , puisque ce sont leurs Altesses, " après Dieu, qui m'ont fourni les moyens de faire mes " découvertes et d'acquérir lesdits biens ; quoiqu'il soit " vrai que je suis venu en ce royaume pour leur propo- " ser cette entreprise, et qu'il s'écoula bien du temps " avant qu'on prît des mesures pour la mettre à exécu- " tio.n; ce qui, au surplus, n'a rien d'étonnant, puisque " c'était une entreprise dont l'objet était inconnu à tout " le monde et en laquelle personne n'avait confiance ; " c'est pourquoi je ne leur en suis que plus redevable, " ainsi que de l'avancement et des faveurs qu'ils m'ont " accordés depuis ce temps. „

Quant à la clause qui suit, relative au pouvoir temporel du souverain pontife , il est superflu d'en faire ressortir la pieté et le profond esprit politique : " J'en- " joins aussi à Diego, continue Colomb, ou à qui- " conque pourra être en possession desdits biens, s'il " arrivait un schisme dans l'Église de Dieu „ (la Réforme allait naître, Colomb le prévoyait-il?), " et que " quelque personne de quelque classe et de quelque " condition qu'elle puisse être, tentât de la dépouiller " de ses privilèges* et de ses biens , qu'aussitôt , sous " 'peine d' exMrédation ^ il se transporte aux pieds du ^ Saint-Père, et que sa personne et les siens se mettent

" à l'œuvre pour le servir de, toutes leurs forces^ c'est " à dire avec leurs armes ^ leurs revenus^ la rente et " LE EOND, afin d'étouffer ce schisme, et d'empêcher " que l'Église ne soit dépouillée de ses honneurs et de " ses possessions. „

Il n'y a pas jusqu'aux rivalités futures du soi-disant intérêt italien et de l'intérêt cathohque qui n'aient été devinées et jugées d'avance par Colomb :

" J'ordonne, poursuit-il, audit Diego... d'avoir tou- " jours en vue, dans tous ses travaux et dans toutes " ses entreprises, V honneur^ la 'prospérité et V agrandisse- " ment de la mile de Gènes ^ et d'employer tous ses " moyens et tous ses talents à défendre et augmenter " le lien-être et l'honneur de cette répuUique^ en tout

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