CHAPITRE II
TROISIÈME ARMEMENT. — TROISIÈME TRAVERSÉE d'eU- ROPE AU NOUVEAU MONDE. — DÉCOUVERTE DU CONTI- NENT DU SUD
L'armement de l'encadre avec laquelle Colomb devait , pour la troisième fois , se rendre au Nouveau Monde, dura treize mois : il ne fut terminé que le 30 mai 1498. L'amiral était do retour en Espagne depuis le 11 juin 1496; ce furent donc deux ans que la force des choses et le mauvais vouloir de ses adversaires lui firent perdre. Deux années perdues attristaient d'autant plus Colomb, qu'il avait alors soixante-
deux ans : le délabrement de sa constitution , ses douleurs articulaires l'obligeaient à prévoir que la navigation lui serait bientôt impossible : son œuvre resterait donc inachevée. C'était précisément ce que Ferdinand voulait. Plus le temps était précieux à l'amiral, plus le roi s'ingénia à le retenir dans l'inactivité.
En avril 1495, au mépris de stipulations formelles et solennelles portant sa royale signature, Ferdinand avait permis à tout Espagnol de s'établir à Hispaniola et d'entreprendre des voyages de commerce et de découverte dans le Nouveau Monde. Colomb eût fermé les yeux peut-être, si cette infraction à ses privilèges n'eût porté préjudice qu'à lui. Mais il y vit une source certaine de désordres, "puisque, au lieu de suivre un cours régulier de nobles entreprises , tous les aventuriers allaient se livrer aux déprédations et au pillage „ . Washington Irwing ajoute : " Il est certain qu'une grande partie de l'odieux qui s'est attaché aux conquêtes espagnoles dans le Nouveau Monde a eu pour cause l'avidité insatiable de simples particuliers. „
L'amiral obtint un édit, le 2 juin 1497, annulant ce qu'il y avait d'abusif dans cette permission. Isabelle fit plus : " Instruite des propos du Père Boïl, de Margarite et des cavaliers aragonais qui se croyaient indépendants à Hispaniola, parce qu'ils n'étaient pas sujets de la Castille , elle fit défense à quiconque n'était pas né dans ses États de passer aux Indes occidentales (1) „. Il n'est pas permis de douter, en présence de cette prohibition, que la reine ne sentît et ne comprît ce que les vues et l'influence du roi avaient de contraire aux siennes.
(1) Washington Iewing.
ILfut permis à l'amiral de prendre, à la solde des Rois, trois cent trente personnes, dont quarante écuyers ou gentilshommes , cent fantassins , trente matelots , trente mousses, vingt mineurs cinquante laboureurs, dix jardiniers, vingt ouvriers, de différents états-, et trente femmes. On l'autorisa même à porter, plus tard, ce nombre à cinq cents. Mais il ne pouvait convenir au roi que Colomb fût ainsi en situation de se faire d'utiles créatures. Profitant de la clause qui imputait cette dépense sur les produits de la colonie elle-même, Ferdinand embrouilla toujours si habilement les comptes que la concession dont il s'agit demeura lettre morte.
Isabelle, inspirée par son propre cœur et par l'amiral , promulgua les prescriptions les plus chrétiennement protectrices des intérêts temporels et spirituels des Indiens. " Elle ordonna qu'on eût le plus grand soin de leur instruction religieuse, et qu'on mît la plus grande douceur à percevoir les impôts (1) „. Mais, en fait, tous les agents, envoyés par la couronne àHispaniola, en dehors de Colomb et contre lui, tyrannisèrent les indigènes avec une telle suite et un tel scandale, que l'impunité, garantie à l'avance, put seule leur inspirer tant d'audace. La race indienne a été massacrée, non, sans doute, par les ordres de Ferdinand, mais parce qu'il encouragea, sous main, en haine de Colomb, tous les excès de nature à paralyser l'œuvre du grand homme.
Le contraste entre la pensée écrite des souverains et la pratique de leur administration, éclate surtout dans les obstacles que rencontra €olomb pour recruter le personnel de son troisième voyage. Après des mois entiers d'attente et de recherche, on fut réduit à lever ses
(1) Washington Irwing.
coopérateurs parmi les prisonniers et les galériens. Amnistie fut accordée aux condamnés (sauf les cas dMiérésie, de lèse-majesté, d'incendie et de fausse monmaie), qui acceptèrent d'aller servir un temps déterminé à Hispaniola. Un engagement de deux ans racheta la peine de mort. Des escrocs, des parjures, des faussaires , des voleurs , des meurtriers , voilà les associés donnés à l'amiral Vice Roi, pour une propagande nationale et catholique.
Les historiens ont prétendu expliquer cet inqualifiable fait par le discrédit où les Indes, alors, étaient tombées dans l'opinion publique : on ne croyait plus, comme aux premiers jours, disent-ils, que l'enrichissement y fût facile et prompt ; on savait , au contraire , qu'un climat meurtrier y développait de cruelles maladies ; on s'eiïrayait des travaux accablants et des privations sévères qu'il y fallait endurer ; personne ne voulait partir. Mais, s'il est impossible de nier que la réx^ugnance fût grande, en ce moment, pour l'émigration aux colonies, il est nécessaire aussi de faire remarquer, en premier lieu, que les peintures les plus terrifiantes des îles, étaient faites et colportées bruyamment par la coterie du roi : c'est assez dire qu'il y entrait autant et plus d'intention d'entraver l'amiral que d'éclairer la nation. Il convient, en second lieu, de constater qu'à peine Colomb fut-il parti , la difficulté de trouver des naA^ires et des émigrants pour les Indes, cessa tout à coup : les renseignements sur la terre et le climat restaient pourtant les mêmes. Pour envoyer, en 1499, Ojeda et Améric Vespuce ravir à l'amiral la gloire et les profits de la découverte du Continent ; pour envoyer, en 1500, Bobadilla renouveler, sur une plus odieuse échelle, les insolences d'Aguado; pour en-
Yojer Ovando, en 1501, usurper, de fait, la vice-royauté et le gouvernement de Colomb, on armera rapidement jusqu'à trente vaisseaux, d'une seule fois, on leur trouvera sans peine des passagers en grand nombre.
Et puis, si les lenteurs de l'armement, au personnel, n'avaient dépendu que des préventions du public, l'armement , au matériel du moins , eût marché avec une satisfaisante célérité. Tout le contraire eut lieu. Huit mois s'étaient écoulés déjà, et l'amiral, abreuvé, à Séville, d'avanies journalières par l'Ordonnateur et ses commis; circonvenu, joué, lassé par des subterfuges bureaucratiques se succédant sans trêve, n'avait obtenu encore ni la délivrance, ni même l'achat d'aucun approvisionnement. Il se vit contraint, pour avoir raison du mauvais vouloir administratif, de solliciter des Rois, comme une faveur , le droit de s'occuper personnellement des fournitures et des marchés, le droit de courir les boutiques pour acheter des haricots, des fèves, du riz , du vin , du lard, goûtant les échantillons et débattant les prix. On humilia jusque-là son génie, ses cheveux blancs et son épée.
Quelques biographes se flattent d'expliquer ces lenteurs par " les changements qui eurent lieu dans le conseil chargé des affaires des Indes (1) „ . Quels furent ces changements? " Antonio de Terres avait été quelque temps à la tête de ce conseil, et c'était par lui et par Colomb que la plupart des pièces officielles avaient été signées (2) „. Tout alla bien dans ce commencement, car Antonio de Torres était un des rares coopérateurs et obligés de Colomb, restés fidèles. Cela déplut au roi. Antonio de Torres fut destitué, sous prétexte des pré-
(1) Washington Irwing. — (2) Idem.
tentions exorbitantes qu'il aurait émises; comme si les attributions du conseil des Indes, sous Fonseca et ses successeurs, n'avaient pas toujours été, sans qu'on s'en formalisât, la chose la plus exorbitante du monde. On s'empressa de concentrer dans les seules mains de Fonseca, outre son autorité d'Ordonnateur, les fonctions de Président du conseil. Washington Irvdng en conclut " qu'il fallut donc recommencer tout ce qui avait été fait, et passer de nouveaux marchés „. Depuis quand, à quelle époque, chez quels peuples, sous quelles formes de gouvernement, les pièces signées, les actes définitivement engagés , sont-ils frappés de nullité par la retraite du haut fonctionnaire qui les a signés et engagés? Sans doute, on refit ce qu'Antonio de Torres avait fait ; mais parce qu'il avait trop bien secondé les vues sages de Colomb , parce que remettre en question et à l'étude les mêmes choses, créait, à la satisfaction du roi, des retards désolants pour l'amiral, ruineux pour la Découverte.
Un seul fait, indépendant de la volonté des hommes, contribua réellement, dans une certaine mesure, aux retards de l'armement. Le 4 octobre 1497, une mort prématurée et soudaine enleva le prince Jean, l'héritier présomptif du trône. Cette douleur maternelle frappa la reine d'un coup affreux. " De ce jour data la ruine de cette fraîche santé que n'avaient pu altérer les fatigues de la guerre, les travaux du cabinet et les veilles de la cour (1). „ Colomb se fut reproché comme un sacrilège, d'importuner sa bienfaitrice, plongée dans les larmes, par des démarches relatives à ses affaires. Mais l'abstention d'Isabelle ne dura qu'un peu plus de deux
Cl) ROSELLY DE LORGUES.'
mois. Isabelle^ du reste, répara d'une manière significative le court moment d'arrêt causé par son affliction. Dès que l'amiral appela son attention sur les inquiétudes et le manque de toutes choses oii la colonie devait languir, faute de ravitaillement depuis bientôt deux années, elle ordonna l'envoi immédiat à Hispaniola de deux caravelles, en dehors de celles préparées pour Colomb. Cet ordre fut provoqué à la fin de décembre 1497 , et les deux caravelles partirent, chargées de vivres, sous la conduite de Coronel, au commencement de février 1498. La reine consacra à cette urgente opération " les fonds destinés à former la dot de sa fille Isabelle (1). „ Au surplus, on ferait tout ensemble une injure à l'histoire et à Ferdinand, si l'on admettait, avec ses apologistes irréfléchis, que, soit la gêne de ses finances, soit la gravité et l'activité de son jeu diplomatique à l'extérieur, soit l'infidélité et l'entêtement de ses subalternes, purent le tenir en échec, pendant dix-huit mois, à propos de l'armement de six caravelles, lui, l'énergique, le le fécond organisateur de la guerre des Maures et de la conquête de Grenade.
A l'occasion de la mort du prince Jean, la reine accorda un touchant bienfait à l'amiral : ses deux fils étaient pages du jeune prince, sa mort rompait leurs attaches avec la cour : Isabelle les prit, en la même qualité, dans sa propre maison.
Enfin, le 30 mai 1498, les six caravelles composant l'escadre si laborieusement armée, furent prêtes à mettre à la voile, du port de San Lucar de Barrameda. Au moment même oii elles allaient lever l'ancre, la plus intolérable des insultes fut faite à Colomb.
(1) Washington Irwing.
Un juif converti remplissait dans les bureaux de l'Ordonnateur des fonctions de comptable : il se nommait Jimeno de Bribiesca. Plusieurs fois, pour capter la faveur de Fonseca, il s'était montré insolent vis-à-vis de l'amiral. Le jour de l'embarquement, il le suivit sur le quai, quelques-uns disent jusque sur son bâtiment, décidé à produire, par une suprême avanie, un scandaleux éclat. Colomb sortait alors de l'Église : il venait de placer, selon son habitude, son voyage sous la protection de la sainte Vierge. La sérénité de son cœur, la gravité pieuse de ses pensées l'empêchèrent d'abord de prêter attention aux injurieux propos du juif converti. Cette mansuétude fut-elle prise par i'insulteur pour un succès qui l'enhardit ou pour un insuccès qui le piqua? Toujours est-il que sa parole s'envenima progressivement; il éleva la voix , et bientôt ses outrages ne connurent plus de bornes. Colomb eût fait bon marché des viles attaques d'un comptable mal famé, si son amourpropre personnel eût été seul en cause. Mais il devait impérieusement au prestige de son grade, de ne pas permettre qu'il reçût un affront impuni, sous les yeux mêmes de ses équipages. De plus, cet homme était notoirement une créature de l'Ordonnateur : on pouvait supposer qu'il jouait dans cette circonstance un vrai rôle d'émissaire. Pardonner, dédaigner en silence, c'eût été, à Colomb, donner à croire qu'il se sentait dominé par le puissant Fonseca : réputé sans force devant la haute administration de la marine, il eût vu toute son action paralysée ultérieurement, à bord et dans la colonie. A cette pensée, les fiers instincts de l'homme, du marin, du soldat, de l'amiral en un mot, se réveillèrent et s'enflammèrent. Colomb marcha au comptable, et non pas avec l'emportement du furieux qui se venge,
LA VIE I)K CHlUSTOl'lli: COLOMB. 275
mais avec la froide et lente vigueur du chef qui réprime, qui punit, qui fait justice, levant sa main, robuste encore comme aux jours les plus verts de la jeunesse, il souffleta l'insulteur. Le misérable tomba, Colomb le releva du pied : telle était à cette époque, et même plus récemment, la police à bord.
Jimeno de Bribiesca s'esquiva, hué, meurtri, mais joyeux : il savait que FOrrlonnateur lui paierait par un avancement hâtif le prétexte que, grâce à lui, l'amiral, en partant, laissait à ses ennemis, d'invectiver, à la cour, contre les prétendues emportements de son caractère. Bribiesca, fut, en effet, nommé, peu après, payeur général de la marine.
Cependant, Colomb appareilla, " au nom de la Très sainte Trinité. » Cet auguste nom, il avait pris avec lui-même l'engagement de le donner à la première terre qu'il découvrirait dans ce voyage.
Il ne suivit ni l'une ni l'autre de ses deux routes précédentes : persuadé que d'immenses régions s'étendaient au sud-ouest des îles Caraïbes, il se proposa, dans le voyage actuel, une fois rendu aux îles du cap Vert, de gouverner d'abord droit au sud, d'atteindre ainsi l'équateur, de mettre alors le cap à l'ouest, et, à la faveur des vents alizés, de courir dans cette direction jusqu'à ce qu'il rencontrât la terre. Cette route, s'il avait pu la suivre, l'eût mené droit sur l'Amérique méridionale, vers les embouchures de l'Amazone.
A la hauteur de l'île de Fer, Colomb divisa son escadre : il expédia directement à Hispaniola , pour ravitailler la colonie, trois navires, sous la conduite du Génois Antonio Colombo, son cousin, de Pedro de Arana, frère de Béatrix, sa femme, et d'Alonzo Sanchez de Carvajal; avec les trois autres caravelles, il cingla dans le sud.
Il arriva au commencement de juillet sous le parallèle de Sierra Leone, parages de calmes brûlants; personne ne les avait encore traversés : un soleil de feu, pas un souffle d'air, une énervante humidité. Les vivres s'altérèrent : telle était l'intensité asphyxiante de la chaleur dans les calles, que pas un homme n'osait descendre pour prendre soin des provisions. Le goudron fondait , le pont et les murailles des navires se sillonnaient de larges fentes. Les viandes salées se putréfiaient dans les soutes, les pièces de vin, les tonnes à eau éclataient. La pluie tombait, à la vérité, de temps à autre, par très grosses gouttes, mais elle rafraîchissait à peine un instant l'atmosphère. Aussi les Espagnols n'étaient-ils pas éloignés d'ajouter foi aux fables de l'antiquité, déclarant la zone torride inhabitable.
Ces souffrances, aggravées par la terreur, durèrent huit jours. Un léger souffle finit par soulever les voiles si longtemps alourdies. Presque tout le monde était malade à bord. La fièvre et la goutte, compagnes désormais assidues de l'amiral, le tourmentaient cruellement. Il dut faire fléchir sa résolution primitive de s'enfoncer dans le sud. A l'aide des faibles brises qui s'étaient levées, il gouverna à l'ouest. Il comptait y rencontrer une température plus douce ; son espoir ne fut pas déçu. Après soixante heures encore d'étouffantes chaleurs, sous un ciel sombre, nébuleux et pesant, l'escadrille entra tout à coup dans une mer vivante et colorée. Une brise ronde et rafraîchissante soulevait doucement la lame ; les nuages s'c'^aient dissipés ; le soleil brillait de tout son éclat, et pourtant sa chaleur n'avait rien d'excessif. " Pendant dix-sept jours, écrit Colomb, Notre-Seigneur me donna un bon vent. „ Il
eût voulu, alors, reprendre la direction du sud, mais rétat de ses hommes, de ses provisions, de ses navires, le contraignit de renoncer à ce désir. Il continua donc sa marche dans l'ouest.
D'après le vol des oiseaux et plusieurs autres indices, ses compagnons se flattaient déjà de n'être pas éloignés de la terre; toutefois, les jours, les semaines se succédèrent et aucun rivage ne parut. La famine devint imminente. L'amiral calcula qu'il était sous le méridien des Caraïbes ; il prit son parti de renoncer aux chances de nouvelles découvertes, et remonta, le plus rapidement possible, dans le nord.
Le 31 juillet, comme il ne lui restait plus qu'une seule barrique d'eau, un de ses domestiques signala, de la hune, trois pitons qui semblaient le triple sommet d'une seule montagne. Les équipages entonnèrent le Salve^ Regina^ et Colomb accomplit sa promesse, il appela cette terre la TriniU. On s'y arrêta pour planter la croix et faire de l'eau. " La Trinité fut ainsi nommée de l'amiral, dit Oviedo, parce qu'il avait délibéré de nommer ainsi la première terre qu'il verrait, joint qu'il vit trois montagnes, à une même heure, fort prochaines les unes des autres. „ Herrera dit également : " Le gabier de hune aperçut trois pointes de terre, de façon que le nom de l'île se rapporta complètement au vœu de liamiral. „
En explorant les contours de la Trinité , à la recherche d'un ancrage, Colomb découvrit, au midi, une terre basse, dont la ligne, à droite et à gauche, se prolongeait aussi loin que le regard pouvait atteindre. Il s'avança vers cette côte. Il ne tarda pas à constater un courant d'eau douce qui, venant de terre, s'avançait, sans se fondre dans les eaux salées, à plus de trois
lieues dans la mer. Une masse si volumineuse d'eau douce ne pouvait être fournie par une île. Il fallait, pensa l'amiral , que le fleuve parcourût, depuis sa source, d'immenses étendues de pays, qu'il coulât à travers un vrai continent. L'amiral était, en effet, aux extrémités les plus septentrionales du delta de l'Orénoque. Il nomma cette côte Terre de Gfrâce, Il ne put y poser le pied le premier : une ophthalmie très aiguë le força de garder sa cabine pendant que ses officiers et ses matelots, le 5 août, prenaient possession du continent sud de l'Amérique, en y plantant la croix. Telle fut la découverte de la seule terre qui porte le nom de Colomb, la Colomlie.
L'amiral reconnut ensuite le golfe de Paria et longea la côte jusqu'à la pointe d'Araya, d'où il fit voile vers le nord, en rasant lile Marguerite par l'ouest. Il avait, enfin, découvert des parages produisant, en grande quantité, des perles magnifiques. Après en avoir acheté plusieurs fois de très belles aux habitants de la terre ferme, il en acheta plus encore et de plus précieuses à la petite île de Cubagna, située entre Marguerite et le continent. Cette île aride possédait un bon port. Les insulaires péchaient des perles lorsque l'escadrille aborda, ils s'enfuirent. Une chaloupe descendit à terre. Un matelot vit une Indienne ayant au cou un collier de perles de plusieurs rangs. Il brisa un vase de terre cuite de Valence, et pour les morceaux, l'Indienne lui donna un nombre considérable de perles. D'autres échanges ne tardèrent pas à en procurer trois livres pesant. Plusieurs étaient d'une extrême grosseur.
En quelques semaines, du reste, depuis son arrivée à la Trinité, Colomb accomplit trois découvertes, dont la moindre suffirait pour illustrer une mémoire de sa-
vant : la découverte du Nouveau Continent, du renflement équatorial et du grand courant océanique.
On a souvent affecté de le railler parce qu'à l'aspect général de la nature sur les côtes de Paria, il crut pouvoir conjecturer que là, sans doute, avait été placé par Dieu le Paradis terrestre. On oublie que cette conjecture, il la donna comme telle, et non pour une déduction scientifique. On oublie, qu'au fond, se préoccuper de cette question était de tout point conforme aux préoccupations des plus illustres savants de cette époque. On oublie, enfin, qu'à bien des égards, la conjecture de l'amiral était plus rationnelle et non moins séduisante, que tous les systèmes jusqu'alors préconisés. Elle a ses partisans encore. Elle apparaît, en tous cas, comme une preuve de plus de ce penchant de l'esprit et du cœur, de cette constante habitude qui poussaient Colomb à voir et creuser, partout et à propos de tout, le côté par lequel les choses se rapportent à la religion et intéressent la piété.
L'amiral eût voulu prolonger beaucoup encore son exploration des côtes du continent; mille nécessités l'obligèrent à regagner , sans plus de retard , Hispaniola. Il reprit la route de la colonie, se promettant que, de là, il enverrait son frère Barthélémy achever cette reconnaissance à peine ébauchée. Comme il approchait dlîispaniola, Barthélémy vint au devant de lui en mer. Jamais l'amiral n'avait plus vivement senti le besoin d'être en contact avec cette affection intelligente, vaillante et dévouée. Ses voyages étaient évidemment de nature à miner le tempérament le plus robuste. A mesure que les années et les souffrances s'accumulaient sur sa tête , ces épreuves devenaient plus terribles et ses forces, toutes surnaturelles qu'elles fus-
sent, dit Washington Irwing, ne pouvaient y résister. Dans ce dernier voyage, dévoré par une fièvre ardente, travaillé, sans cesse ni repos, par la goutte, et néanmoins toujours à son poste, toujours commandant les manœuvres, il avait épuisé tout ce qui lui restait d'énergie et de vigueur. La traversée avait duré trois mois. A ses maladies s'étaient ajoutés de cuisants maux d'yeux. Pâle , amaigri , presque aveugle , tous ses membres , lorsqu'il jeta l'ancre, le 30 août, à l'emboucliure de rOzama, aspiraient au repos, toutes ses facultés au sommeil. Mais l'état de la colonie, dont l'Adelantado lui fit tout d'abord le lamentable exposé, allait livrer son corps aux fatigues , son esprit aux soucis et son cœur aux tribulations.