CHAPITRE III
rOEMATION DE LA THEOEIE COSMOGEAPHIQUE DE COLOMB. — IL OFFEE A GÊNES ET A VENISE DE TENTEE LA DÉCOUVEETE.
Alphonse V régnait en Portugal. Il admettait facilement à l'honneur de ses audiences les marins de distinction : Colomb lui fut présenté. Le souverain et l'officier génois eurent de fréquents entretiens sur les sciences naturelles et les aventures de mer. Chaque fois Colomb intéressa vivement le roi. Qu'il ait été question , dans ces colloques , de terres inconnues , qu'on pourrait découvrir dans les régions de l'ouest, il n'en faut pas douter; car un jour, Alphonse V fit voir à Colomb, comme curiosités significatives, des roseaux d'une dimension extraordinaire, que le vent du large avait poussés sur le rivage des Açores.
Colomb continua, dans les premiers temps de son
LA VIE DE CHRISTOPHE COLOMB. il
mariage , ses travaux de plume et de compas , et son commerce de manuscrits/Mais bientôt la sœur cadette de Felippa fut mariée ; elle épousa, elle aussi, un officier de marine, Pedro Corréa. Nommé, par Alphonse V, gouverneur de Porto-Santo, comme son beau-père Pavait été, Corréa alla prendre possession. Sa femme, sa bellemère, les sœurs de sa femme et Colomb son beau-frère, partirent avec lui. Diego, l'unique enfant de Colomb et de Felippa, naquit à Porto-Santo en 1476.
Pedro Corréa trouva, un jour, sur la plage de son gouvernement une pièce de bois sculptée avec un certain art : les vents de l'ouest l'avait apportée. Colomb sut ce fait , et l'on vit qu'il y prêtait attention. Sa belle-mère lui raconta, dans les causeries du foyer domestique, la vie de son mari : Christophe Colomb eut entre les mains, à Porto-Santo, les notes et les journaux des campagnes de son beau-père. De Porto-Santo , il fit plusieurs voyages sur les côtes voisines. Il alla à Madère. Il visita les comptoirs portugais de la Guinée, l'embouchure du fleuve d'Or, la forteresse de Saint- Georges de la Mine. Il toucha aux îles du cap Vert et aux Canaries. Il poussa jusqu'aux Açores.
Aux Açores, on lui signala des faits à son point de vue très intéressants. On lui apprit que les vents d'ouest poussaient parfois, contre les rivages de Graciosa et de Fayal, de grands arbres dont les semblables n'existaient pas en Europe. On lui assura qu'à l'île des Fleurs on avait recueilli sur la grève deux cadavres dont les caractères n'appartenaient à aucune race connue. Plusieurs marins lui apportèrent , de différents côtés, des observations de cette nature.
Le seul fait d'avoir recueilli ou provoqué ces informations dénote évidemment que déjà des préoccupa-
4i LA VIE DE CHRISTOPHE COLOMB.
tions grandioses étaient entrées dans Fesprit de Colomb : il étudiait certainement la question qui ne tarda pas à devenir son existence tout entière. Mais attribuer, comme quelques-uns l'ont voulu faire, une influence primordiale et décisive sur la découverte du Nouveau Monde , aux minces renseignements que nous venons de relater, c'est volontairement tomber dans l'erreur. Ces données étaient faibles par elles-mêmes. Nul, jusque-là, n'en avait tiré la moindre induction. Colomb seul leur attribua quelque importance , parce que son esprit y était préparé par des intuitions d'une nature à part.
Son fils, il est vrai, l'abbé Fernand Colomb, classe sous ces trois chefs : — la nature des choses, l'autorité des auteurs et les rapports des voyageurs — les sources diverses où son père aurait puisé les éléments de sa conviction , et il semble attribuer à chacun de ces groupes d'indices une influence à peu près égale sur la formation progressive des théories du grand homme. Mais cette appréciation ne résiste pas à l'examen : un fait la détruit radicalement. Il n'est pas admissible que Colomb ait communiqué, surtout par écrit et scientifiquement, quoi que ce soit de ses idées, avant de les avoir méditées longuement ; même lorsqu'elles lui parurent démontrées, il dut, à plusieurs reprises, les contrôler avec lui-même en silence : l'homme de génie ne s'ouvre pas à la légère sur de pareilles inspirations. Or, en 1474, c'est à dire au commencement même de cette période où, de Porto-Santo, Colomb navigua dans les parages circonvoisins, questionnant les pilotes , interrogeant les objets échoués; à ce même moment, il entretenait une correspondance scientifique avec Paul Toscanelli, au sujet de ses vastes conceptions.
Paul Toscanelli fut uu des savants les plus illustres de l'Italie du quinzième siècle. On l'appelait plus ordinairement le physicien Paul. Médecin à Florence, il venait fréquemment à Rome, et y faisait de longs séjours. La cour pontificale avait son savoir en haute estime et sa personne en affection. Le gouvernement portugais le consultait officiellement sur les questions relatives à la géographie. Colomb fut mis en rapport avec lui par un Toscan domicilié à Lisbonne. Ils échangèrent plusieurs lettres. Toscanelli jugea les conceptions de Colomb grandes et nobles ; il l'encouragea.
Nous possédons deux fragments très connus de cette correspondance : ils fixent péremptoirement la date de 1474. Christophe Colomb n'hésitait plus, ne cherchait plus ; il avait trouvé, il croyait, il savait. Cela est si vrai que l'idée avait cessé, pour lui, d'appartenir au domaine théorique : elle était devenue un projet , une résolution pratique d'explorer l'Océan ; et déjà il alléguait comme principal mobile stimulant son zèle, les résultats heureux qu'il se promettait de la Découverte pour le christianisme.
Colomb ne fut pas plus servi par " l'autorité des auteurs instruits „ que par les inîbrmations des navigateurs. Il eût couru grand risque d'être égaré par ses lectures, s'il eût accordé à des passages de Sénèque, d'Aristote, de Pline, de Marco Polo, de John Mandeville, sur les mondes inconnus et sur la route pour y parvenir, autant de crédit qu'à ses propres raisonnements. Certainement il réfléchit sur les opinions de ces auteurs , mais d'une façon subsidiaire : lorsque ses calculs l'eurent persuadé, alors il confronta ses conclusions intimes avec les hypothèses antérieures. Quelles clartés pouvaient d'eux-mêmes faire jaillir sous son
regard, des textes restés pour nous des énigmes, quand l'océan n'a plus de secrets ?
En réalité, Colomb fut éclairé par le monde intérieur de ses pensées, par des méditations solitaires sur la " nature des choses. „ On ne doit pas nier absolument que la tendance générale du mouvement scientifique contemporain, n'ait été favorable à l'éclosion de ses pensées personnelles : les découvertes prodigieuses ne sont jamais octroyées par Dieu qu'aux époques préparées à les comprendre, à les utiliser. Mais le caractère individuel, intime et mystérieux, de l'inspiration du grand Génois, n'en est pas moins un fait qu'il afiirme lui-même. " La Très Sainte Trinité, dit-il, mHnspira " Vidée^ qu'elle me rendit ensuite 'parfaitement claire^ " que je pouvais naviguer et aller d'Espagne aux Indes " en traversant l'Océan vers l'occident. „ Dieu, dit-il ailleurs, lui " ouvrit l'entendement, cowm^ avec la main. „
Au surplus, éclair de génie ou révélation de l'extérieur, lente évidence de calcul ou soudaine illumination, quelque nom qu'on donne au trait de lumière générateur des théories de Colomb, il comprit et s'affirma, nous ignorons à quelle heure au juste de sa méditative existence, que la terre était ronde. On l'avait cru, on l'avait dit avant lui ; mais nul n'avait embrassé cette doctrine avec une énergie de conviction comparable à la sienne. Il en tira cette facile conséquence, que le tour du globe se pouvait faire, théoriquement au moins, dans toutes les directions.
Une autre idée, familière, elle aussi, à l'antiquité, mais repoussée partout le moyen âge, se formula, en second lieu, dans l'esprit de Colomb, avec une certitude inébranlable. La sagesse et la bonté du Créateur ne permettaient pas de penser, disait-il, que les vastes
espaces de la sphère inexplorés jusqu'alors, fussent entièrement recouverts par les eaux stériles d'un océan démesuré. Il jugeait plus vraisemblable que le continent connu avait pour contre-poids, dans l'hémisphère opposé, des terres d'une étendue à peu près égale. Et ces terres, selon lui, devaient être habitées par des hommes : les peuples du vieux monde avaient leurs antipodes.
Ces principes conduisaient tout droit à dire qu'en face des côtes occidentales de l'Europe, émergeaient, par delà l'Atlantique, les rivages orientaux d'une autre terre; qu'entre ces deux mondes, la mer océane, comme on parlait alors, était la route la plus directe et la plus facile ; qu'il s'agissait uniquement de naviguer assez loin dans la direction de l'ouest, pour arriver, sans faute, à un second hémisphère habité. Colomb se décida, en 1476, à entamer, près des gouvernements ayant une marine, les démarches nécessaires à la réalisation de ce hardi voyage.
Il était convaincu qu'il résulterait de ses explorations, des avantages incalculables pour la chrétienté, et que la première *nation qui planterait son drapeau sur les terres inconnues, en rapporterait d'immenses richesses ; il ambitionna tout d'abord pour Gênes , sa patrie, l'honneur chrétien et les profits de l'entreprise. Il quitta le Portugal, vint à Gênes et fit part de son projet et de ses plans au sénat. Il s'obligeait, si on lui fournissait des navires, à sortir par le détroit de Gibraltar, et à pousser vers le couchant, à travers la mer océane, jusqu'à ce qu'il eût rencontré le pays de l'or, des épices et des perles. Le sénat de Gênes traita tout bas d'orgueilleuses rêveries, ces gigantesques propositions, et prétexta tout haut pour les décliner, la pénurie du trésor public.
Colomb alla faire les mêmes offres à Venise : elle n'y furent pas plus goûtées.
Il se rendit alors à Savone. Ses vieux parents s'y étaient retirés : il demeura plusieurs mois près d'eux, soulagea leur pauvreté devenue très grande, ne dédaigna pas de se remettre, par intervalles, en compagnie de son père et de ses frères, à son ancien métier de cardeur, mais s'occupa plus assidûment de dessiner et de vendre des cartes géographiques. Ce séjour de Christophe Colomh en Italie fut d'une année environ.
Rentré à Lisbonne, près de sa femme et de son fils, tour à tour il navigua ou mena, à terre, une existence de gêne, de travail manuel et d'étude. Au mois de février 1477 , il naviguait à cent lieues par delà l'Islande. Nous ne savons s'il a fait allusion à ce voyage ou à un autre, lorsque, plus tard, il a dit : " J'ai été au septentrion, en Angleterre. „ Nous inclinons à croire qu'il fit dans les mers du nord deux campagnes distinctes.