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CHAPITRE IV

LA VRAIE CEOIX DE CONCEPTION — CLAMEURS DES ENNEMIS DE COLOMB EN ESPAGNE

Le jour même où Colomb traversa cette crise de découragement, on lui annonça la découverte de mines d'or d'une étendue et d'un rendement presque fabuleux.

Une nouvelle plus importante suivit de près :

Roldan avait, de sa propre initiative, à la tête d'une troupe d'amis recrutés à la hâte, coupé à Ojeda la route de Saint-Domingue. Il le contraignit de remonter sur ses vaisseaux et de reprendre le large ; et, convaincu qu'après ce coup d'éclat contre d'anciens complices, il n'y avait plus de sécurité pour lui que dans le parti de l'amiral , il se fit le champion le plus déterminé du bon ordre. Il donna une preuve terrible de sa dure inflexibilité, dans la circonstance suivante :

Un Espagnol de marque, Adrien de Mogica, ancien confédéré de Roldan, ourdit une rébellion. Roldan, presque seul de sa personne, fondit, à l'improviste, sur

(1) Allusion, dit Washington Irwing, à l'engagement que l'amiral avait pris de lever, dans l'espace de sept ans, une armée pour la délivrance de la Terre Sainte.

lui et ses complices réunis, les fit prisonniers, les emmena à Saint-Domingue, et provoqua, à leur sujet, les ordres de l'amiral, qui était alors à Conception. L'amiral " s'était promis de ne jamais toucher à un cheveu de ses administrés „ ; mais il ne pouvait arrêter l'action des lois : il écrivit au grand-juge " en versant des larmes „, de traiter cette affaire selon les règles de la justice. " Je n'en aurais pas agi d'une autre manière, " dit-il, à l'égard de mon propre frère, s'il eût voulu " m'assassinçr et me voler la seigneurie que mon roi et " ma reine m'avaient donnée en garde. „ Le crime était patent, le procès fut court : Mogica fut condamné à mort, "ses complices à différentes peines. La sentence de Mogica s'exécuta sur les remparts de la citadelle. Le misérable, qui avait été si intrépide, si arrogant à la tête des rebelles, perdit tout son courage au pied de la potence. Il prolongea le plus longtemps possible sa confession; il l'interrompit, la recommença, puis l'interrompit encore; on eût dit qu'il espérait, en gagnant du temps, trouver quelque moyen de se sauver. A bout de meilleurs expédients dilatoii'es, il se mit à faire de soi-disant révélations sur des personnes notoirement innocentes. Roldan, indigné de sa lâcheté, ordonna de le jeter vivant par dessus le rempart dans le fossé.

La plupart des historiens attribuent à Colomb luimême, cet acte sauvage : un seul mot rectifiera sulïisamment cette méprise : lorsque l'exécution de Mogica eut lieu à Saint-Domingue, l'amiral était à Conception.

Colomb affectionnait le séjour de Conception. C'est là qu'il habita de préférence, et le plus souvent, tant qu'il gouverna la colonie. A sa prédilection pour cette résidence se rattachent des faits d'un ordre à part.

On se rappelle qu'en 1494, à l'occasion de la première

ligue des caciques, Colomb, détachant Guarionex de ses alliés, obtint de lui l'autorisation de bâtir une forteresse dans ses États. L'amiral vint diriger en personne la construction de cette citadelle, qu'il appela Conception. Au début des travaux, il fit couper, par une escouade de marins et de charpentiers sous les ordres du lieutenant de vaisseau Alonzo deYalencia, un arbre magnifique qu'il avait choisi lui-même. Du tronc, parfaitement équarri , et de la principale branche , mise en travers, on forma une croix. Elle était haute de dixhuit à vingt palmes. L'amiral la planta, faisant face à la Vallée Royale, sur un des derniers contre-forts de la chaîne des montagnes.

Tant que durèrent les travaux du fort , Colomb , chaque jour, réunit , soir et matin, les ouvriers et les soldats autour de cette croix. Là, il récitait, au milieu d'eux, la prière. Il y revenait seul, plusieurs fois dans la journée, réciter son ofiice. Il n'était même pas rare qu'il s'y rendît la nuit, soit pour prier et méditer, soit pour goûter, plus près de Dieu en quelque sorte, sous ce ciel étincelant des tropiques, les ravissements du silence, de la fraîcheur et de l'obscurité. C'est là, il le dit dans son dernier codicile, qu'il " invoqua la sainte Trinité „ ; et pour en perpétuer la mémoire, il prescrivit d'y ériger une chapelle où trois messes se célébreraient chaque jour : la première en l'honneur de la sainte Trinité, la seconde en l'honneur de l'Immaculée Conception, la troisième pour les trépassés.

Lorsque l'amiral fut parti pour toujours d'Hispaniola, les habitants de Conception, fidèles à l'habitude qu'il leur avait fait contracter, continuèrent de venir prier au pied de cette croix. La persuasion s'établit, un jour, qu'elle avait opéré un miracle : des fiéveux, après

l'avoir touchée avec foi, furent guéris. Le bruit s'en répandit. D'autres malades accoururent se recommander à Dieu; la guérison suivit pour un certain nombre. De ce moment, cette croix s'appela la vraie croix, Veea Cruz, dans le sens de croix insigne ou miraculeuse.

Les Indiens , frappés des assiduités des Espagnols autour de cette croix, la regardèrent comme un talisman dont la destruction porterait préjudice à leurs oppresseurs. Ils y vinrent, en bandes, conduits parleurs prêtres , " y attachèrent, dit Oviedo , de fortes cordes d'aloës et de lianes, et s'attelèrent sur les cordes pour la renverser ; ils n'en purent venir à bout, malgré leur grand nombre. „ Ils eurent recours à un autre moyen. Pendant la nuit, ils l'environnèrent d'un grand amas de fagots secs et de broussailles. Quand le bûcher fut très haut, ils y mirent le feu. L'incendie fut prompt et violent ; les flammes enveloppèrent la croix , les Indiens se retirèrent triomphants. Le lendemain, la croix était debout, aussi entière que la veille ; elle n'avait même pas changéde couleur, " sauf au pied, dit le Père Charle voix, où il paraissait un peu de noir, comme si l'on eût approché une chandelle allumée „ . Épouvantés d'abord de cet incompréhensible phénomène, les idolâtres essayèrent néanmoins , poussés par leurs prêtres , d'un troisième procédé. Ils attaquèrent la croix à coup de hache. Le bois résista encore : si la hache enlevait lin copeau, le Père Charlevoix affirme que le vide se comblait soudain. Alors, dit Oviedo, les idolâtres se prosternèrent avec respect devant la Yera Cruz, et la vénérèrent comme les chrétiens.

On remarqua , d'ailleurs , avec étonnement , que ce bois, sec et taillé, non goudronné, non peint; bien qu'il

fût exposé, depuis longues années, tour à tour, aux ardeurs torrides du soleil d'été, aux pluies diluviennes de l'hivernage, aux ouragans et aux trombes, n'avait ni fentes , ni piqûres d'insectes, n'était ni vermoulu ni déjeté : il restait debout, quand, aux alentours, arbres et maisons, le souffle de la tempête renversait, arrachait, emportait tout. La Vera Cruz devint un pèlerinage. Les pèlerins, de la pointe de leurs couteaux, enlevaient, comme reliques, de légers éclats. Ces parcelles s'enchâssaient dans des reliquaires : on les transportait ensuite non seulement dans toute l'île, mais encore dans les autres colonies du Nouveau Monde, et jusqu'en Castille. Admirateur de la piété de Colomb que, dans sa jeunesse, il avait connu, Fernand Cortez emporta un de ces reliquaires au Mexique. La première ville mexicaine, où il planta la croix, Vera Cruz, tire de là son nom. "Dieu, d'ailleurs, dit le Père Charlevoix, fit, pour autoriser et montrer qu'il agréait la piété des fidèles, ce qu'il avait fait pour confondre la sacrilège entreprise des Indiens : on eut beau couper la croix pendant bien des années, elle ne diminua point. „

Le pèlerinage de la Vraie Croix de Conception donna lieu à des abus. Certains clercs , paraît-il , n'appliquaient pas selon la volonté des pèlerins , les dons nombreux destinés au bois miraculeux. L'autorité de Charles-Quint dut intervenir. Il enjoignit au trésorier de l'évêque de Conception de tenir strictement la main à l'emploi régulier des offrandes. De plus, en 1525, il voulut contribuer personnellement à l'honneur du pèlerinage : il " ordonna de prélever, dit Herrera, pendant quatre années , vingt mille maravédis sur le montant des amendes encaissées au profit de la cassette royale et d'appliquer cet argent à orner l'emplacement de la

très Sainte Croix, afin que la dignité du lieu fût en rapport avec la dévotion des fidèles. „

Charles-Quint prit une autre initiative : Herrera nous apprend qu'il écrivit au Saint-Père et le pria de consacrer le culte de la Vera Cruz, en accordant des indulgences au pèlerinage. L'empereur se garda bien de rattaclier, dans sa requête, les pieuses gloires d'un lieu béni et privilégié, au nom importun du grand amiral martyrisé par sa couronne. Le saint-siége ne pouvait informer sur les titres d'un monument anonyme. Il fallait nommer Colomb : la cour d'Espagne ne voulut pas populariser, par une illustration de cette nature, la mémoire du Génois ; la cour de Rome ne consentit pas à le frustrer, l'affaire ne fut pas instruite.

On transporta plus tard la Vraie Croix dans une chapelle de la cathédrale de Conception : Oviedo l'y vit en 1535.

En 1553, la ville fut détruite de fond en comble par un tremblement de terre. Tous les édifices en pierre s'écroulèrent : de la cathédrale elle-même, il ne resta debout que la chapelle où était la Vraie Croix. On remarqua que, dans cette catastrophe, aucun des habitants qui avaient sur eux ou chez eux une parcelle de la Vera Cruz, ne fut blessé, " quoique plusieurs, dit le Père Charlevoix, se fussent trouvés sous les ruines des édifices. „ Il ne passa pas inaperçu que les Franciscains , les premiers , les plus conâtantg amis de Colomb, se trouvaient rassemblés dans leur église au moment des secousses , que l'église se renversa sur eux , qu'ils furent ensevelis sous l'amas des décombres et que pas un, pourtant, n'eut le moindre mal. On s'émerveilla, enfin, que la seule et unique habitation restée intacte, dans toute la ville,

après le désastre, fût le couvent de Saint-François, dont les religieux possédaient un fragment de la Vraie Croix de Conception.

A la suite de ce fléau, Conception fut abandonnée. Les débris de sa population se dispersèrent dans l'île. Quelques-uns fondèrent, à deux lieues seulement, le bourg de la Vega. On ignore ce que devint la Yera Cruz dans cette émigration. Mais , après les témoignages d'Oviedo, d'Herrera et de Charlevoix — sans parler d'écrivains moins connus que nous serions en mesure de citer encore — il est impossible de contester ni l'une ni l'autre de ces deux choses : la première, que la croix dont il s'agit, n'ait été notoirement réputée miraculeuse; la seconde, que, plantée par Colomb, et le lieu de ses fréquentes prières, elle n'ait été un monument de sa piété.

Lorsque l'amiral apprit, à Conception, le supplice de Mogica, qu'il n'avait pas ordonné, il prit des mesures pour contenir la cruauté de Roldan. Le zèle, du reste, avec lequel celui-ci continua de poursuivre quiconque tentait de renouveler les séditions, suffit, en peu de temps, pour faire rentrer chacun dans le devoir. Toute menée séditieuse cessa complètement " et les bons effets des différentes mesures que Colomb avait prises depuis son arrivée, pour l'avantage de la colonie, commencèrent , dit Washington Irwing, à se faire sentir. „ Du jour oii il put compter même sur un Boldan, les mutins, qui le surent, s'avouèrent domptés. Les Espagnols de caractère tranquille eurent dans les affaires une prépondérance qui, jusque-là, leur avait été refusée. Les Lidiens, voyant diminuer leur maux, acceptèrent la domination étrangère et payèrent volontiers les tributs. Encouragées et dirigées par l'amiral, les cultures en

grand, les vastes plantations, la multiplication du bétail furent reprises avec activité, avec succès, par les Européens et les Indigènes. Parmi ceux-ci, " le christianisme commençait à faire des progrès (1) „. Ils adoptaient l'usage des vêtements et les autres coutumes utiles du vieux monde. Moins disséminés qu'autrefois, ils habitaient des villages de plus en plus importants. " Tout l'avenir de la colonie s'annonçait sous d'heureux présages. L'amiral s'était assuré qu'avant trois ans, les seuls droits royaux perçus dans l'île s'élèveraient pour le moins à soixante millions de produit annuel. En effet, cinq ans après, ils dépassaient cent millions (2) „. Mais si la tranquillité et la prospérité, à sa suite, revenaient à Saint-Domingue, la haine et la calomnie préparaient contre l'amiral, dans la métropole, un des attentats les plus odieux des temps modernes. Les mécontents revenus ou renvoyés d'Hispaniola devaient toucher à Séville leurs arriérés de solde ; là seulement pouvaient être établis , ordonnancés et payés tous comptes afférents au budget des Indes. Les bureaux envoyèrent cependant les ayants droit réclamer près des souverains eux-mêmes. Ils se rendirent tous à Grenade où était la cour. Les plus hardis se postèrent jusque dans les cours de l'Alhambra. Si le roi sortait , ils suivaient sa voiture, en criant : " Payez-nous! payez-nous! „ Un jour même, une cinquantaine de ces impudents, ayant acheté des panniers de raisins, se mirent à les manger sous les fenêtres du roi, et, levant en l'air chacun sa grappe, maigre pitance à laquelle, disaient-ils, ils étaient réduits, ils s'emportèrent en invectives contre Colomb, qui les avait trompés, et contre le gouverne-

(1) Washington Ihwing. — (2) Roselly de Lohgues.

ment, qui les abandonnait. Les iils de l'amiral étaient obligés pour leur service de pages de traverser les cours du palais; ces vagabonds les poursuivaient et les insultaient : " Voilà, disaient-ils, les fils de l'amiral des moucherons, de celui qui a trouvé les terres de vanité et de mensonge pour le malheur et la mort des gentilshommes de Castille. „

Ces clameurs montèrent jusqu'aux appartements de la reine : c'était le désir du roi. Isabelle prit des informations. Tout était concerté, autour d'elle, pour l'induire en erreur. Il fut facile de la tromper , plus facile qu'autrefois, sa santé ne lui permettant plus de travailler avec assiduité. Aux rapports de Colomb, à ses rapports, en particulier, sur la révolte de Roldan, on opposa, les allégations des lettres de Roldan et de ses complices à leurs amis et protecteurs en Espagne. Les maladies et la misère des émigrants étaient le fait, à la fois, de leurs vices et des bureaux de Séville qui empêchaient, de parti pris, les ravitaillements , Colomb en fut rendu responsable. S'il sévissait contre les hidalgos, c'est qu'il ne voulait autour de lui, disait-on, que des gens de rien, commodes à insurger contre la couronne, lorsqu'il jugerait le moment venu de se déclarer seul maître, souverain unique et indépendant des Indes. S'il hérissait de restrictions et de rigueurs le travail des mines, c'est qu'il voulait les garder avec tous leurs trésors, pour le jour où elles n'appartiendraient qu'à lui. S'il était bon pour les Indiens, c'est qu'il avait intérêt à les ménager en vue de sa^royauté future. Il avait dû, par piété, mettre quelquefois le zèle et l'inexpérience de certains missionnaires en garde contre l'administration trop hâtive du baptême à des Indiens qui, sans être instruits, le demandaient, par des motifs tout humains : comme les

Indiens baptisés ne pouvaient être faits esclaves, on travestit son respect des choses saintes en un calcul infâme au profit de l'esclavage. Colomb connaissait cet acharnement de ses ennemis à prêter à ses meilleures œuvres des intentions détestables : " Si je fais bâtir, " écrivait-il, des églises ou des hôpitaux, on dira que ce " sont des cavernes pour les voleurs. „

Les contradictions, les exagérations, les impossibilités matérielles, tout se heurtait, tout choquait dans ces diatribes ; la reine n'en fut que plus facilement amenée au point oii Ferdinand voulait. Une chose, en effet, était patente : le lajnentable état de la colonie; Colomb, à cet égard, n'était pas moins affirmatif que ses adversaires. Ce mal avait une cause; il importait delà connaître pour y porter remède ; aucune recherche, aucune discussion, en Espagne, ne parvenait à éclairer, sur cette cause, la religion d'Isabelle; elle dut donc, en dépit de ses douloureux souvenirs de la mission d'Aguado, subir l'avis qu'on lui suggéra avec persistance, d'envoyer un nouveau commissaire aux Indes.

François de Bobadilla, grand ami de l'Ordonnateur et " officier de la maison du Roi „, fut choisi. Un décret du 21 mars 1499 lui conféra la mission spéciale et nettement définie d'aller instruire sur les troubles d'Hispaniola : il devait arrêter les fauteurs et complices de révoltes contre l'amiral, mettre leurs propriétés en séquestre, informer contre eux, les juger et les punir. Mais ceux qui voulaient qu'on envoyât un juge et que ce juge fût Bobadilla, n'entendaient nullement qu'il vengeât l'autorité de Colomb. S'ils souscrivirent ce premier mandat, tout en faveur du bon ordre, comme un moyen nécessaire de faire accepter , en principe, par la Reine, l'idée d'un commissaire et leur

candidat, ils se gardèrent bien de laisser partir Bobadilla, nanti de telles instructions.

Le 21 mai 1499, deux mois, jour pour jour, après la signature de ce premier décret, la Reine signa une lettre d'une nature toute différente. On était parvenu à lui faire admettre, comme hypothèse au moins, l'incapacité administrative de Colomb, la nécessité, daïis ce cas, de le dépouiller de son gouvernement, et de nommer, éventuellement, Bobadilla son successeur. Et, de peur que l'amiral, fort de ses conventions avec la couronne, n'eût les moyens matériels de résister à cet inique dépouillement, une seconde lettre, du même jour, prescrivit à lui, à ses frères, à tous les officiers ou agents sous ses ordres, de faire remise, entre les mains de Bobadilla, des armes, vaisseaux, forteresses ou magasins de la colonie.

Cinq jours plus tard, un véritable blanc-seing fut délivré à Bobadilla, sous la forme d'une lettre à Colomb, lui enjoignant à^ ajouter foi et à^oléir à tout ce que Boladilla lui annoncerait. Il est remarquable qu'on terminât ainsi la série des actes d'investiture de Bobadilla, précisément par la commission vague et terrible qui avait été tout le mandat écrit d'Aguado. Rien ne prouve mieux que les adversaires de Colomb entraînèrent Isabelle à leur but, malgré elle, peu à peu, par des chemins détournés.

Bobadilla investi de cette autorité sans limites, la Reine se repentit-elle? Appréhenda-t-elle qu'il n'abusât, comme Aguado, de sa signature? Ferdinand, au contraire, voulut-il gagner du temps pour faire donner plus de pouvoir encore à son mandataire? La force des choses imposa-t-elle d'involontaires retards? Toutes ces causes se combinèrent pour faire ajourner, pen-

dant plus d'une année, le départ du commissaire. La coterie retira de ce délai un multiple profit : les dispositions prises contre l'amiral transpirèrent, le public prévit sa chute, l'opinion s'y habitua, ses amis s'intimidèrent. Les patrons de Bobadilla trouvèrent moyen, en outre, grâce aux opportunités que le temps ne manque jamais de faire naître, d'obtenir pour lui des armes de surérogation : le 30 mai 1500, les Rois lui écrivirent la recommandation expresse de vérifier les comptes de l'amiral et de l'obliger à payer toute solde arriérée. Il reçut un certain nombre de lettres signées en blanc, avec faculté de les employer selon qu'il jugerait utile. Bobadilla mit à la voile vers la mi-juillet 1500 (1).

(1) Des historiens ont essayé de disculper Ferdinand dans cette circonstance, en imputant à Colomb des torts, apparents du moins. Ils disent qu'Isabelle fut irritée des principes et des pratiques de Colomb, relativement à l'esclavage, et son mécontentement porté au comble par l'arrivée d'une cargaison d'Indiens sur les caravelles qui rapatrièrent les complices de Roldan. Ils ajoutent que Ferdinand était effrayé par la comparaison des grandes dépenses faites pour le Nouveau Monde avec l'incertitude et la modicité des bénéfices.

Nous nous bornerons à faire remarquer, après M. Roselly de Lorgues, que Bobadilla fut nommé commissaire en mars 1499, et que les caravelles dont on argiie arrivèrent seulement en Espagne six mois plus tard, eu décembre. Quant à la prétendue défiance de Ferdinand, à l'égard des profits du Nouveau Monde, elle est plus insoutenable encore. Les armements de découverte étaient si bien, dès ce moment, des spéculations fructueuses, que les particuliers, tous les armateurs des ports, sollicitaient la faveur d'entreprendre, à leurs frais, avec fortes remises à la couronne, des expéditions de ce genre. Sans parler de nouveau de l'escadre donnée à Ojeda par l'Ordonnateur, ^ies Pinzon, de Palos, Diego Lepe, du même port,

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