‹ La vie de Christophe ColombChapitre 31 sur 47 · MISSION DE BOBADILLA — COLOMB EST EENVOYE EN ESPAGNE CHAKGÉ DE EEES · texte numérisé non relu

MISSION DE BOBADILLA — COLOMB EST EENVOYE EN ESPAGNE CHAKGÉ DE EEES

Le navire qui portait Bobadilla jeta l'ancre , le 23 août 1500, dans le port de Saint-Domingue. L'amiral était à Conception, l'Adelantado dans une autre partie de l'île : Diego gouvernait momentanément. " Les factions épuisées parleurs propres efforts, Hispaniola paraissait délivrée pour jamais, dit Washington Irwing, de la domination d'hommes violents et corrompus „ .

Le 24, Bobadilla se rendit, en grand apparat, de sa caravelle à l'église, fit donner lecture publique, à l'issue

Rodriguez Bastides, de Séville, obtinrent, au détriment de Colomb, de courir les mers des Indes à leurs risques et périls. En eussent-ils fait la demande, si ces navigations n'eussent rapporté que des pertes, ce qu'on devait mieux savoir à Palos et à Séville que partout ailleurs ? Et puis, pourquoi les succès de Colomb exciterent-ils l'émulation des nations étrangères? A Lisbonne, où l'on était si bien instruit des secrets administratifs de la cour d'Espagne, eût-on été jaloux de voir la Castille se ruiner? Colomb l'a écrit en cette année 1500, dans une lettre qui devait passer sous les yeux des rois : « Par la volonté divine, j'ai soumis un autre monde à la domination du Roi et de la Reine mes Seigneurs ; par suite de quoi V Espagne, qui était 'pauvre, est aujourd'hui V empire le plus riche. » La vérité est que le roi d'Aragon devina mieux que personne la valeur incalculable du Nouveau-Monde ; il regretta d'autant plus amèrement d'avoir partagé d'avance, dans une proportion quelconque, avec le grand Génois ; il voulut rentrer, à tout prix, dans ses concessions : l'envoi de Bobadilla n'eut pas un autre motif.

de la messe, de sa commission de juge, et somma Diego de remettre entre ses mains les prisonniers qui étaient dans la citadelle. Diego, comme c'était son devoir, refusa d'agir sans les ordres de son frère, le gouverneur, Vice-Roi.

Le lendemain, Bobadilla parut de nouveau à l'église. Il était autorisé, nous l'avons vu, à se substituer à Colomb, mais seulement dans le cas où un examen impartial, une enquête approfondie lui eussent préalablement prouvé l'incapacité de l'amiral. A l'issue de la messe, il fit lire publiquement la lettre qui le nommait gouverneur, et requit une seconde fois Diego et tous les fonctionnaires présents de lui livrer les prisonniers. Tous s'y refusèrent, invoquant les prérogatives de l'amiral absent. La foule qui assistait à ce débat laissa clairement voir qu'elle approuvait la résistance. Bobadilla produisit alors la lettre royale qui prescrivait de lui faire remise des armes, vaisseaux, forteresses et magasins. Et, pour changer, en sa faveur, les dispositions de la multitude, il promulgua immédiatement les ordres qu'il avait de payer les arriérés de. solde. La foule, à ce mot, applaudit. Le commissaire royal se porta vers la citadelle, à la tête d'une troupe de gens les plus mal famés de la ville. Sur le refus de l'Alcade Michel Diaz de lui ouvrir les portes, il fit la démonstration burlesque de s'emparer d'assaut, d'un édifice gardé par trois hommes ; ses fragiles fermetures tombèrent à la première secousse.

De la citadelle, Bobadilla se porta sur la demeure de Colomb ; il s'y établit. Sans témoins, sans assesseurs, sans inventaire, il s'empara de tout, pilla tout : le mobilier, qui était un cadeau de la Eeine, les armes personnelles, l'or, l'argenterie, les bijoux, les chevaux; il

ne respecta ni^ les collections ni les livres du savant, ni les notes, cartes et calculs du marin, ni les dossiers de l'administrateur, ni les papiers relatifs aux affaires les plus intimes, de l'homme, de l'ami, du père. Avec l'argent monnayé il se hâta de satisfaire, sans plus d'examen, aux réclamations de la populace qui, soi-disant, n'avait pas touché des sommes depuis longtemps exigibles ; mais il est certain aussi, qu'il fit main basse pour lui-même, et sur une partie de cet encaisse et sur d'incalculables richesses en lingots, en pépites, en perles et pierreries, en échantillons rares et précieux, produits de la nature ou curieux spécimens de l'art des indigènes. Il s'adjugea les vêtements de l'amiral. Il eut soin surtout d'anéantir sans délai toute pièce qui, dans les dossiers officiels, pouvait servir Colomb et gêner ses persécuteurs. Ajoutantle sarcasme au brigandage, il pouvait, disait-il, s'installer sans scrupule dans les meubles du gouverneur, celui-ci n'en aurait plus besoin, puisqu'il allait l'envoyer chargé de fers en Espagne.

A ces nouvelles, Colomb se mit en route de Conception pour Saint-Domingue, persuadé qu'un prétendu commissaire royal agissant de cette sorte, ne pouvait être qu'un faussaire ou un fou. A mi-chemin, un Alcade lui notifia officiellement les pouvoirs de Bobadilla. Il reçut ensuite des renseignements plus explicites d'un de ses amis, religieux franciscain, Jean de Trasiera.

A mesure que Colomb approchait de Saint-Domingue, Bobadilla, effrayé ou simulant des craintes qu'il n'avait pas, mettait, la ville en, état de soutenir un siège. L'amiral était entouré d'un petit nombre d'officiers braves, capables et dévoués ; l'Adelantado commandait, à quelques lieues, des soldats très disciplinés depuis plusieurs mois; les deux frères exerçaient un

ascendant irrésistible sur ks Indiens : il les eussent soulevés d'un mot. Les excès du commissaire royal lui valaient, à Saint-Domingue , l'amour bruyant de la populace, mais ils irritaient contre lui, tout ce qui avait quelque honnêteté. Colomb, s'il eût voulu prendre les armes, eût jeté à la mer le commissaire royal et ses séides. Sa vice-royauté n'existait pas en vertu d'une délégation ordinaire ; il la tenait d'un traité ; il l'avait achetée par un contrat dont il avait, pour sa part, exécuté toutes les clauses. Bobadilla se fit-il ces raisonnements? Pour Colomb , il n'y pensa même pas. Il fut triste; il rougit pour ses souverains, mais resta calme, sans autre envie que de donner chrétiennement l'exemple de la soumission à l'autorité, même injuste. Il continua sa route, à cheval, vers Saint-Domingue; nulle escorte ne l'accompagnait ; il portait pour seules armes son bréviaire et son cordon de Saint-François. A son approche, la première précaution de Bobadilla fut de faire arrêter Diego; on l'enferma, les fers aux pieds, dans l'entre-pont d'une caravelle.

En entrant dans Saint-Domingue, l'amiral fit demander une entrevue au commissaire. Bobadilla, pour toute réponse, donna l'ordre de l'appréhender au corps et de le jeter, les fers aux pieds, dans la forteresse. L'arrestation fut facile et prompte ; on dit à Colomb de se rendre en prison, et il suivit sans hésitation les soldats. Mais lorsque, dans la prison, il fallut lui mettre les fers, lui seul resta maître de son émotion ; un frisson d'horreur parcourut l'assistance . Parmi les sbires de Bobadilla , pas un, ni soldat ni geôlier, ne se sentit assez dégradé encore pour accepter cette tâche odieuse. Les chaînes gisaient sur la dalle, objet de répugnance. Un exécuteur s'offrit enfin; pour combler la mesure de l'ingratitude,

ce fut un domestique de l'amiral, son cuisinier. L'armée espagnole n'a donc pas à rougir : il a fallu chercher ailleurs que dans ses rangs, le misérable qui riva les chaînes de Christophe Colomb.

De son cachot, et sur la demande de Bobadilla, Colomb écrivit à Barthélémy, son frère, de venir à Saint- Domingue, subir , à son tour, l'emprisonnement. Il l'exhorta à se soumettre avec calme à l'autorité des Rois, et à supporter patiemment les insultes dont il serait l'objet. L'Adelantado obéit, vint, fut chargé de chaînes et déposé à bord d'une caravelle.

Sur la terre nue et détrempée de son cachot, Colomb, torturé par les rhumatismes et la goutte, n'était vêtu que du léger habit avec lequel il avait été arrêté. On le nourrit de tels aliments, qu'il s'en plaignit, lui, le vieux marin, habitué dès l'enfance aux rations gâtées. La populace venait lui faire entendre, au pied de la forteresse, des rires, des propos, des chants insulteurs, ou allait, en signe de réjouissance, sonner les fanfares du cor à portée des caravelles, cachots flottants de ses frères.

Cependant Bobadilla procédait à l'enquête qui eût dû précéder toutes ces exécutions. Il se fit désigner ceux qui s'étaient révoltés contre l'amiral : ce fut pour les appeler, de préférence et les premiers, à déposer contre les Colomb. Tous ceux dont Christophe, Barthélémy et Diego, avaient gêné les rapines ou puni le libertinage, furent invités, encouragés, aidés même à les charger le plus possible. Naturellement l'enquête donna ce résultat, que tous les crimes, les plus noirs, les plus atroces, furent imputés à l'amiral et à ses frères; tous les crimes, sauf ceux contre la chasteté : sur ce chapitre, il ne se trouva pas une langue impure

pour émettre un demi-mot, une ombre de soupçon. Et pourtant, selon la remarque de Washington Irwing, Saint-Domingue fourmillait alors de scélérats, échappés aux galères ou au gibet.

Il était permis à l'amiral de croire capable de tout, le misérable qui l'avait incarcéré. Le jour où, près de son cachot, retentirent tout à coup les pas et les armes des soldats qui venaient le prendre pour l'embarquer — ce qu'il ignorait — les plus sinistres pressentiments d'assassinat ou d'échafaud assaillirent sa pensée. Les soldats entrèrent, il reconnut l'officier qui les commandait : " Villejo, lui demanda-t-il tristement, où me conduis-tu? „ Villejo répondit : " Je conduis Votre Seigneurie à bord de la Gforda^ qui va partir. „ Colomb douta encore : " Nous embarquer, Villejo! ce que tu me dis-là est-il véritable? „ L'officier, bien que connu pour un protégé de Fonseca, était homme de cœur ; à la question réitérée de l'amiral, il comprit ce qui se passait de cruel dans son âme, et répliqua, avec l'accent d'une franchise impossible à méconnaître : " Je jure, sur la vie de Votre Seigneurie^ que je l'emmène s'embarquer sur la Gforda. „ Colomb fut, en effet, conduit sur cette caravelle, où se trouvaient déjà ses deux frères. Elle appareilla pour l'Espagne dans les premiers jours d'octobre.

A peine, eut-on perdu la terre de vue, que Villejo et le Ctipitaine, mus par un sentiment de respectueuse compassion et de dignité militaire, prièrent l'amiral, en dépit des ordres de Bobadilla, de les laisser rompre ses fers. L'amiral refusa : il ne reconnaissait qu'aux Rois le droit de rompre des chaînes dont il avait été lié en leur nom; il aima mieux souffrir, être meurtri, que de paraître, même à de telles distances et dans de telles

conditions, enfreindre robéissance. Heureusement la traversée fut de beaucoup plus rapide que toutes les précédentes. On jeta Fancre dans la baie de Cadix, le 20 novembre 1500. Jamais les officiers et l'équipage d'un navire commandé par l'amiral lui-même, ne lui avaient témoigné autant de déférence, de respect et d'affection, qu'il lui en fut prodigué à bord de la G-orda : c'est un glorieux souvenir pour la marine espagnole.

Dans le voyage, Colomb écrivit, à la nourrice du prince Jean, une lettre qui est un chef-d'œuvre de simplicité et de grandeur, de mesure et d'éloquence. En voici le début et la fin : " Si c'est une nouveauté que " de me plaindre du monde, son habitude de me mal- " traiter est fort ancienne ; il m'a livré mille combats , " et j'ai résisté à tous jusqu'à ce moment. . . L'espérance " en celui qui nous a tous créés me soutient ; son se- " cours fut toujours très prompt... Dieu me fit messa- " ger du nouveau ciel et de la nouvelle terre. S'il " plaisait à Leurs Altesses de faire évanouir les bruits " populaires qui ont pris croyance parmi ceux qui " savent quelles fatigues j'ai eu à supporter (car les " calomnies de certaines gens m'ont fait plus de mal, " que les services que j'ai rendus à Leurs Altesses et " le soin que j'ai eu de conserver leurs propriétés et " leur souveraineté ne m'ont donné de profit) ce serait " une véritable aumône; je serais rétabli dans ma ré- " putation, et on en parlerait dans tout l'univers, parce " que les affaires que j'ai dirigées sont de celles qui ne " peuvent qu'acquérir chaque jour de plus en plus dans " l'estime des hommes... Dieu, notre Seigneur, reste * avec -sa puissance et sa science comme auparavant, " et il châtie surtout l'ingratitude. „

Cette lettre était destinée à être lue à la reine par la

nourrice du prince. Le commandant de la Qorda la fit porter secrètement par un exprès à Grenade, où était la cour. A la nouvelle que Colomb arrivait prisonnier, chargé de fers, un cri puissant d'indignation s'éleva dans le port de Cadix, puis dans la riche et populeuse Séville, et bientôt, de province en province, dans la monarchie entière. La nation, avec cet instinct du juste qui, par moments, soulève les masses, sentit son honneur engagé, compromis et terrd. Les vrais coupables tremblèrent et durent feindre de partager la colère publique.

La douleur d'Isabelle fut sincère et sans bornes. Elle envoya l'ordre, en toute hâte, par un courrier extraordinaire, d'élargir l'amiral. Elle lui écrivit une lettre que le roi, toujours faux, signa comme elle : ils se sentaient atteints, disaient-ils, autant et plus que lui, par les outrages dont il était victime ; ils le priaient de venir tout de suite auprès d'eux ; ils ordonnaient qu'on lui comptât deux mille ducats d'or pour un équipement conforme à sa dignité.

Colomb arriva à Grenade, avec ses deux frères, le 17 décembre. Une audience lui fut accordée sur l'heure ; la solennité de cette audience fut une première réparation. L'amiral parla peu : le roi était présent. Quelques jours plus tard, la reine lui indiqua une audience particulière. Là, il put ouvrir son âme, épancher ses sentiments sans contrainte. Il le fit en versant des larmes. Isabelle lui donna la plus efficace des consolations humaines qu'il pût recevoir : elle mêla ses propres larmes a.ux siennes.

Colomb adressa ensuite une plainte en forme contre Bobadilla. Il répandit, à l'appui, des notes tellement concluantes, des apologies de sa personne, de ses frères, de leur commune administration, tellement décisives,

qu'en dépit de l'Ordonnateur, de ses bureaux et du roi lui-même, non seulement la destitution de Bobadilla fut prononcée, son châtiment officiellement promis, mais encore tous les anciens règlements. de Colomb substitués de nouveau, dans la colonie, aux dispositions contraires ou différentes adoptées par le commissaire royal.

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