‹ La vie de Christophe ColombChapitre 32 sur 47 · DE CADIX A HISPANIOLA. — UNE TEMPÊTE LEGENDAIEE · texte numérisé non relu

DE CADIX A HISPANIOLA. — UNE TEMPÊTE LEGENDAIEE

Christophe Colomb avait soixante-quatre ans : ni son âge, ni ses maladies, ni l'ingratitude et la déloyauté de Ferdinand n'amortirent son dévoûment à son œuvre. Une de ses premières deniandes à la reine fut d'être renvoyé immédiatement au Nouveau Monde. Isabelle approuva son désir, et voulut le faire repartir sans retard. Ferdinand, au contraire, ne lui avait pas arraché iniquement son gouvernement et sa vice-royauté pour les lui rendre : il amena par ses manèges habituels, la reine et l'amiral à différer le départ, puis il leur fit accepter, peu à peu, une combinaison qui consistait à envoyer à Saint-Domingue un gouverneur soi-disant provisoire. Ovando fut choisi : il était étroitement lié avec l'Ordonnateur, le roi lui témoignait beaucoup d'amitié ; il offrait donc les mêmes garanties qu'Aguado et Bobadilla. En six mois, une escadre de trente-deux voiles fut armée pour lui. On lui créa une maison prin-

cière; on lui recruta, pour émigrants, des hommes mariés, avec leurs familles, tous honnêtes gens et d'une bonne réputation. Rien ne coûtait plus, rien n'était plus difficile. Ovando mit à la voile le 13 février 1502. Colomb demeura près d'une année à Grenade. Ferdinand n'eut pas même l'attention de pourvoir convenablement à sa subsistance : il dut vivre d'emprunts. La solitude se fit autour de lui : on savait qu'être son ami, c'était déplaire au roi. Les religieux seuls, les franciscains en particulier, lui restèrent fidèles; il n'eut d'autre compagnie que la leur, d'autres relations avec le monde que la correspondance de quelques savants étrangers. Il occupa ses loisirs et consola ses peines par la lecture des Livres Saints, des Pères de l'Église et des grands théologiens. Il y rechercha les textes se rapportant, selon lui, aux deux parties connexes de sa mission : découverte des Indes et délivrance de la Palestine. Il en composa son Recueil des prophéties sur la récîoperation de Jérusalem et la découverte des Indes . Desavants ecclésiastiques tinrent à honneur de collaborer à ce travail. Il le soumit à l'examen des personnages les plus instruits et les plus pieux de l'Église d'Espagne : ils en furent émerveillés et touchés. Il ne nous est, malheureusement, parvenu qu'à l'état d'ébauche, de brouillon lacéré, mutilé, tronqué : le vrai manuscrit s'est perdu. Dans ces conditions, un travail ne se juge pas : Humbolt n'eût pas dû, par conséquent, taxer " d'ouvrage extravagant „ une esquisse pleine de lacunes. A nos yeux, une seule chose importe : le titre; il prouve que, dans l'esprit de Colomb, la découverte des Indes et la croisade étaient réellement les deux parties d'une tâche providentielle et prédite, à son avis, par l'Esprit-Saint.

A la même époque, il composa, en vers espagnols, de

mystiques paraphrases de sentences de l'Écriture, et fit exécuter la carte hydrographique et géographique, sur grande échelle, de ses navigations et de ses découvertes.

Forcé de prévoir, vu son âge et les mauvais vouloirs de la cour, qu'il ne lui serait pas donné de se mettre personnellement à la tête de la croisade rêvée depuis sa jeunesse, il écrivit aux Rois pour les engager à prendre eux mêmes cette initiative. Il les supplia de ne pas rejeter son conseil : quelques-uns, sans doute, s'en moqueront, leur dit-il, comme d'une chimère folle ; mais n'ontils pas poursuivi des mêmes sarcasmes le projet relatif aux découvertes? Il avait été choisi par le ciel, ajoutat-il, pour accomplir ces deux grands desseins : une impulsion divine l'avait, à cette lin, déterminé, dès son enfance, à embrasser la carrière maritime et à fortifier son intelligence par la lecture des chroniques et des ouvrages de philosophie. Le Saint-Esprit, d'ailleurs, fit -il remarquer, ne prend pas toujours pour instruments des hommes de génie : aux ignorants eux-mêmes il a révélé l'avenir; il opère, au besoin, ses prodiges par les animaux sans raison et les êtres sans instinct.

L'amiral quitta Grenade et se rendit à Séville, dans l'automne de 1501 : il croyait encore, sur les cauteleuses assurances du roi, qu'il retournerait à Saint-Domingue. La richesse de l'armement exécuté pour Ovando, le détrompa : il n'eut pas la simplicité d'admettre que de telles dépenses se fissent pour un gouverneur provisoire. Résolu de naviguer quand même, il se promit de faire, cette fois, le tour du monde. Nul n'avait encore eu ;ette grande idée. Il demanda une escadre et l'obtint sans peine. Sous quel prétexte la lui eût-on réfusée, après ce qu'on venait de faire pour Ovando ? Il ne pou-

vait, du reste, déplaire à Ferdinand de voir Colomb, vieillard de soixante-six ans, affronter les fatigues et les mortels périls d'une semblable expédition.

L'observation, le calcul ou l'intuition avaient persuadé à l'amiral qu'au delà des îles et des terres visitées par lui, s'étendaient des océans aussi vastes pour le moins que l'Atlantique. Il se figurait qu'entre deux grands continents, un détroit unissait les mers qu'il connaissait, à des mers inconnues. Il espérait franchir ce détroit, courir les mers nouvelles, longer les côtes occidentales des continents supposés, les côtes orientales de l'Afrique et de l'Asie, et revenir en Europe par une route qu'il ne manquerait pas de découvrir au sud.

Colomb se trompait, à Ja vérité, mais son erreur ellemême est un témoignage éclatant de son génie. Les deux continents américains existent ; au delà, les étendues immenses de l'océan Pacifique ; au sud du <3ontinent méridional, le passage espéré pour le retour, et découvert quelques années plus tard par Magellan; entre ce continent et celui du nord, l'indépendance presque complète. Seulement, là où Colomb imaginait un détroit, il y a une isthme, l'isthme de Panama, si resserré , eu égard à la largeur des terres reliées par lui, qu'un caprice, illogique en quelque sorte, de la nature a décidé seul, évidemment, de la séparation ou de la jonction de l'Atlantique et du Pacifique.

Colomb n'affronta pas les laborieux hasards d'une telle exploration, dans l'espoir d'être admiré et récompensé. " Je n'ai point fait ce voyage, dit-il, pour obtenir " des honneurs ou de la fortune; cela est certain, " puisque toute espérance à ce sujet était déjà éva- " nouie avant mon départ. „ Son premier mobile fut le besoin de connaître les pages encore fermées du grand

livre de la création. " Quoique je sois un très grand pé- " ciieur, dit-il, la compassion et la miséricorde de Notre- " Seigneur, que j'ai toujours implorées, couvrant mes " fautes, m'ont tout à fait consolé. J'ai trouvé la plus " suave consolation à mettre mon bonheur dans la " contemplation des merveilleux aspects de son œuvre. „ En réalité, il alla chercher, dans le tête-à-tête, pour ainsi parler, avec Dieu, au centre de nouveaux horizons, l'oubli de la malice des hommes.

Un lettre qu'en vue, précisément, de ce voyage, il adressa au saint-siége, achève de mettre en plein jour le vrai secret de sa dévorante activité. Il suppliait le souverain pontife de le constituer en quelque sorte son légat dans le Nouveau Monde : il sollicitait un bref qui prescrivît à tous les chefs d'ordre de lui laisser choisir dans leurs couvents, six religieux, pour en faire des missionnaires apostoliques : aucune autorité n'aurait le droit de s'opposer à leur départ; ils seraient reçus et traités à leur retour, par les supérieurs, comme s'ils ne s'étaient pas absentés. Il espérait, en Notre-Seigneur, proclamer son saint nom et l'Évangile dans tout l'univers. Il s'excusait auprès du Saint-Père de ne s'être pas encore rendu àEome : tel avait toujours été son désir, mais les exigences de sa mission et les contrariétés l'avaient retenu. Il racontait en résumé ses voyages; parlait de son projet d'arracher la Terre-Sainte aux Turcs ; de son ancien espoir de lever, à cet effet, une première armée de cinquante mille fantassins et de cinq mille cavaliers, puis une seconde armée de force égale, en tout cent dix mille hommes. Notre-Seigneur lui avait fourni la preuve certaine , disait-il , que ses revenus suffiraient à cette dépense, mais le démon avait mis enjeu tous les ressorts de sa malice pour empêcher, jusque-là, quoi que ce fût

de se réaliser. C'eût été pour son âme la plus vive des joies, de venir vers Sa Sainteté et de lui présenter une relation de ses voyages " à la manière des Commentaires de César „ ; il l'avait écrite expressément pour Elle, " depuis le commencement jusqu'à ce jour, „ oiiil se disposait à faire, " au nom de la sainte Trinité, un nouveau " voyage à l'honneur de la sainte religion clir.'ticnne. „

Pour ce voyage, l'amiral ne demanda aux Rois qu'une escadrille de quatre caravelles devant jauger, la plus forte soixante et dix tonneaux, la plus petite cinquante. Il voulut choisu^ lui-même ses officiers, ses hommes, ses vivres, ses armes. Il proposa à son frère Barthélémy de l'accompagner encore : Barthélémy accepta par dévoûment fraternel : il sacrifia à la certitude que le vieil amiral aurait besoin de lui, ses rancunes trop justifiées contre la cour, et ses aspirations, si légitimes à son âge, vers le repos. Leur plus jeune frère, Diego, quitta le monde, alors, pour suivre la vocation qui l'avait toujours poussé vers le sacerdoce. L'amiral décida enfin que son fils aîné Diego resterait en Europe, pour se former aux choses de la politique et de l'administration, et que Fernand ferait, comme marin, ses premières armes, dans cette lointaine et dure compagne.

L'amiral, en prévision de sa mort à la mer, prit des précautions dont la nature indique combien il était fixé sur les dispositions de Ferdinand à son égard. Dans un mémoire à son fils aîné, il constata ses droits et ceux de sa famille vis à vis delà couronne et prescrivit, selon les éventualités, les moyens de faire valoir ces droits. Il déposa entre les mains et recommanda à l'affection fidèle de ses amis les franciscains et les hiéronimites, des copies authentiques de ses traités. Il remit un dépôt semblable à l'ambassadeur de la république de Gênes

près le gouvernement espagnol, Nicolas Oderigo. En même temps, il assignait un dixième de ses revenus à la banque de Saint-Georges : cette somme devait être employée à diminuer les droits sur le blé et les autres denrées, pour le soulagement des pauvres de sa ville natale. Enfin, il écrivit aux Rois eux-mêmes, les conjurant d'être bons et justes pour ses enfants et pour ses frères, s'il succombait dans son voyage. Isabelle et Ferdinand lui répondirent, sous leur double signature, qu'après lui, son fils Diego serait mis en possession de ses titres, charges et dignités ; qu'ils étaient dans l'intention de lui accorder encore d'autres honneurs et d'autres récompenses, à lui, à ses frères et à ses enfants ; qu'il devait avoir l'esprit en repos et partir plein de confiance.

Les quatre caravelles Capitane ^ Saint-Jacques de Palos, Galicien et BiscaÂenne furent carénées à Puebla Vieja, puis conduites au port de Séville. Colomb plaça son pavillon amiral sur la plus grande, la Capitane. Pendant que le vent contraire retardait son appareillage, il apprit que les Maures bloquaient la forteresse portugaise d'Arcilla, sur la côte du Maroc. La perspective de tirer l'épée contre les mahométans ralluma aussitôt toutes les ardeurs de sa jeunesse. Il mit à la voile, le 8 mai 1502, malgré le vent, pour secourir les Portugais. Les Maures levèrent le siège dès qu'ils virent cette escadrille à l'horizon. L'amiral envoya au gouverneur son fils, son frère et ses commandants lui offrir ses compliments et ses services. Le gouverneur, à son tour, envoya, pour remercier l'amiral, ses premiers officiers, parmi lesquels plusieurs étaient proches parents de Felippa, la première femme de Colomb. Le vent devint alors favorable, et l'escadrille poui'suivit sa route.

En seize jours elle franchit la distance des Canaries aux Antilles ; toucha Sainte-Lucie, la Martinique, l'île Saint-Jean, et, le 29 juin, parut devant le port de Saint- Domingue. Il avait été convenu, au départ, avec les Eois, que Colomb ne relâcherait pas à Hispaniola, mais une nécessité imprévue l'y contraignait : il lui fallait changer un de ses navires, la Biscaïenne^ reconnu trop faible et trop mauvais marcheur. C'est ce que l'amiral fit exposer, . par un message, au gouverneur Ovando. Il l'avertit, en outre, qu'il prévoyait une prochaine et violente tempête, et demanda l'autorisation de s'abriter jusqu'à ce qu'elle fût passée. Il attendit sous voile la réponse.

Ovando répondit à Colomb par une défense brutale de descendre et même d'approcher. Il refusa tout échange de bâtiment, bien qu'il en eût trente- quatre dans le port, qui allaient rentrer en Espagne.

L'amiral envoya derechef à Ovando, non pour insister, mais pour lui conseiller fortement de retenir dans le port tous les navires en partance, à cause de la tempête, qu'il voyait imminente, et qui serait terrible. On se railla de ses prophéties : toutes les apparences du temps étaient superbes, les navires prirent le large : ils emportaient en Castille la plus riche cargaison qu'y eût encore envoyé le Nouveau Monde ; à la lettre, ils étaient chargés d'or.

Il fallut que l'amiral cherchât un abri tel quel, dans une anfractuosité de la côte. Il s'éloigna de Saint- Domingue, pénétré de douleur. Son équipage, indigné, murmurait hautement, non à tort, de se voir fermer l'entrée d'un port espagnol, où des étrangers eussent été admis en pareille circonstance. Officiers et matelots se repentaient de s'être embarqués avec un chef qu'on traitait de la sorte. " Quel est celui, demande Colomb,

" qui, sans en excepter Job, ne serait pas mort de " désespoir en voyant que, quoiqu'il s'agît de mon salut, " de celui de mon fils, de mon frère et de mes amis, on " m'interdit, dans un tel temps, la terre et les ports, " que, par la volonté de Dieu, j'avais gagnés à l'Es- " pagne, au prix de mon sang? „ Pour suppléer à l'infériorité nautique de sa plus mauvaise caravelle, il y fit passer, comme commandant, son meilleur ofîicier, son frère Barthélémy.

La tempête prévue par Colomb éclata. L'opulent convoi était encore à proximité de terre; mais il lui devint également impossible, sous le soufile déchaîné de l'ouragan, soit de rentrer au port, soit de tenir la mer. Dos trente-quatre bâtiments qui le composaient, vingt-six sombrèrent sur place ; plusieurs allèrent s'engloutir, on ne sut jamais sous quelles latitudes ; quelques-uns furent rejetés sur Hispaniola et mis en pièces. Un seul, le plus petit, le plus fragile de tous, arriva, comme par miracle, sain et sauf en Espagne ; il se nommait V Aiguille^ et portait les seuls biens que possédassent alors les Colomb, la part proportionnelle du Vice-Roi dans les produits de la colonie. Bobadilla et Roldan périrent dans ce désastre.

On fit un nouveau crime à Colomb et de la tempête, et de ses prévisions, et de la mort de ses ennemis, et du salut en quelque sorte miraculeux de sa fortune : tout cela, prétendit-on, était le fait de ses secrets magiques ; il avait appelé à son secours les puissances infernales.

Les caravelles de l'amiral ne pouvaient manquer de sentir, dans le lieu de leur chétif refuge, les effets d'une pareille tempête. " Notre- Seigneur, dit- il, sauva celle " qu'il montait, en telle sorte que, quoique étrangement " assaillie, elle n'éprouva pas le moindre dommage „ .

Les trois autres furent emportées au loin, ou plutôt affrontèrent vaillamment le large, parce qu'elles n'avaient pas, dans une crique de hasard, des garanties suffisantes de bon mouillage. Séparées par la bourrasque, elles ne parvinrent qu'après plusieurs jours à se rallier entre elles et à rallier l'amiral au port d'Azua.

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