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CHAPITRE II

DE SAINT-DOanNGUE A l'iSTHME DE PANAMA

Les quatre caravelles de Colomb séjournèrent plusieurs jours dans la baie d'Azua. Les équipages, après une telle tempête, avaient besoin de repos, les navires, de réparations. Lorsque l'escadrille voulut reprendre la mer, une nouvelle tourmente l'obligea de se réfugier dans le port Yaquimo. L'amiral en repartit le 14 juillet. Il se fit alors de longs calmes, et les courants l'entraînèrent, non loin de la Jamaïque, au milieu des petites îles sablonneuses appelées Cayes Morant. De là, le calme continuant, les courants l'écartèrent de plus en plus de sa route : il fut porté dans le nord jusqu'aux groupes d'îles de la côte méridionale de Cuba qu'il avait découvertes dans son second voyage, et nommées Jardins de la Eeine. Alors le vent se leva et fut favorable ; les caravelles coururent, au midi, dans la direction où l'amiral espérait découvrir un détroit. Elles atteignirent, le 30 juillet, l'île de Guanaja, centre d'un groupe du même nom, à quelques lieues de la côte de Honduras.

Depuis Saint-Domingue, la navigation n'avait cessé d'être extrêmement pénible. Le ciel était couvert, le so-

leil voilé; la nuit, les étoiles ne se levaient pas. Il pleuvait de fréquentes et torrentielles averses > accompagnées d'éclairs comme on ne les voit, de coups de tonnerre comme on ne les entend qu'entre les tropiques. Le vent soufflait, tour à tour, ou trop faible ou violent ; on perdait sans cesse de la marche, tantôt par l'action latente de la mer durant le calme, tantôt en fuyant à sec de toile devant l'ouragan. L'excès des fatigues et des veilles, cette humidité maintenant glacée, maintenant lourde et chaude, ruinaient les santés, énervaient les courages.

Colomb entrait dans sa soixante-septième année. Ni l'âge, ni les travaux, ni les maladies, ni les tribulations n'avaient altéré l'expression de sa physionomie ou la majesté de sa taille. La démarche toujours droite et ferme, le visage calme, le regard brillant et bon, sa chevelure, d'un blanc argenté, semblait, sur son front, une couronne. Son vêtement ordinaire était sa robe de franciscain. Mais les rhumatismes, la goutte, des fièvres continuelles avaient porté dans toute sa constitution de profonds et douloureux ravages. En quittant le port Yaquimo, il tomba gravement malade : " Il ap- " procha plusieurs fois, dit-il, des portes du tombeau. „ Il fit construire une cabine sur sa dunette : de là, même quand la douleur le clouait sur son lit, il voyait, entendait, observait tout, et remplissait, avec un évangélique sang-froid, les innombrables et fatigantes obligations d'un commandement en chef exceptionnel comme était alors le sien. Dès les premiers jours de contrariétés, " ses équipages, perdant cœur, dit le P. Charlevoix, demandaient à relâcher à la Jamaïque oii à l'Espagnole. Tout autre que lui l'eût fait, sans attendre même qu'on l'en priât. Mais personne ne savait mieux que lui

se roidir contre les obstacles. Il tint bon, ranima ses gens, et attendit le vent favorable. „

En atterrissant à l'île de Guanaja, on vit arriver une barque d'aspect et de grandeur insolites. Une tente ou grande cabine, s'élevait au milieu de l'embarcation : elle lui donnait l'apparence d'une gondole vénitienne. Un cacique et ses femmes étaient assis sous cette tente. Elle était remplie, en outre, de marchandises fabriquées et de productions naturelles du pays. Vingt-cinq Indiens manœuvraient la barque. Ils étaient à demi vêtus. Les femmes du cacique se drapaient dans de larges couvertures de coton, comme les femmes maures de Grenade. Les vêtements, les armes, les ustensiles, dont quelques-uns étaient en cuivre; l'attitude des Indiens qui ne témoignèrent ni étonnement ni peur, de se voir en la puissance des Espagnols, tout fit comprendre à Colomb qu'il touchait les confins d'un monde plus riche et plus civilisé que les terres jusque-là découvertes. Les Espagnols virent, pour la première fois, du cacao. L'amiral questionna par signes ces Indiens dont ses interprètes ne comprenaient pas la langue. Ils lui expliquèrent, comme ils purent, qu'ils venaient d'un riche pays situé à l'ouest, l'Yucatan, sans doute. Un d'entre eux, un vieillard, parut plus expert que les autres aux choses de la navigation : il se nommait Giumbé. L'amiral lui proposa d'accompagner les navires espagnols dans le voyage qui leur restait à faire ; Giumbé accepta. Colomb renvoya tous les autres ravis de ses présents.

L'escadrille, en quittant l'île de Guanaja, gouverna au sud et découvrit, quelques lieues plus loin, le cap Honduras. L'amiral ne put y descendre, parce qu'il était trop souffrant. L'Adelantado y débarqua le 14 août. Ce jour était un dimanche. Les commandants, la plu-

part des officiers et des matelots entendirent la messe qui fut célébrée solennellement sur le rivage, dit Washington Irwing, " selon la pieuse coutume de l'amiral, chaque fois que les circonstances le permettaient. „ L'Adelantado débarqua de nouveau, le 17, à l'embouchure d'une rivière. La croix et le pavillon de Castille y furent solennellement plantés, comme signe d'occupation, et Colomb, en raison de cette circonstance, nomma le fleuve Possession. De ce jour, on peut considérer comme accomplie sa tâche providentielle : il avait arboré la croix sur les grandes îles et sur les deux continents de l'Amérique.

Le but de l'amiral dans ce voyage l'obligeait à naviguer toujours en vue de terre : il ne pouvait qu'à cette condition constater l'existence d'un détroit. La continuité des vents violents et contraires, la force des courants et l'impossibilité d'avancer, de nuit, le long d'une côte inconnue, toutes ces causes se réunirent pour rendre d'une lenteur excessive, sans parler des fatigues, la marche de l'escadrille. Le 14 septembre, elle doubla un cap, et derrière, trouva une mer et des brises maniables. Les caravelles déployèrent gaîment leurs voiles, et l'amiral, pour célébrer cette heureuse transition, donna au cap le nom de Cfrâces à Dieu. Il venait de mettre quarante jours à franchir, depuis le cap Honduras, une distance de soixante et dix lieues. " Il " y avait quatre vingt-huit jours, dit Colomb, que je ne " cessais d'être assailli par une tempête épouvantable ; "je n'aperçus, pendant ce temps, ni le soleil ni les " étoiles. „ Il mit à terre Guimbé, comblé de présents.

" On a bien vu, continue Colomb, d'autres tempêtes ; " aucune n'a été si affreuse et n'a duré aussi long- " temps ; aussi plusieurs des miens, qui passaient pour

" intrépides, perdirent-ils tout à fait courage. Ce qui " navrait profondement mon âme, c'était la douleur du " fils que j'avais avec moi, lorsque je considérais qu'à " un âge aussi tendre, puisqu'il n'avait pas treize ans, " il était exposé à tant et à de si longues fatigues. " Notre-Seigneur lui donna un tel courage, que c'était " lui qui ranimait les autres, et lorsqu'il s'agissait de " mettre la main à l'œuvre, il le faisait comme s'il eût " navigué quatre-vingts ans, et c'était lui qui me con- " solait. Mon frère était sur le plus mauvais bâtiment " et le plus exposé au danger; ma douleur en était a grande, et d'autant plus grande, que je l'avais em- " mené contre son gré. Tel est mon bonheur, que vingt " années de service au milieu de fatigues et de travaux " si périlleux, ne m'ont profité à rien, au point qu'au- " jourd'hui je ne possède pas en Castille une tuile, et " que si je veux manger ou me reposer, je ne le puis " qu'à l'auberge ou au cabaret, et la plupart du temps " même cette ressource me manque, parce que je n'ai " pas de quoi payer mon écot. Une autre j)eine m'ar- " rachait le cœur : c'était le souvenir de mon fils Diego " que j'avais laissé en Espagne, orphelin et dépouillé " de mes honneurs et de mes biens. „

Un zélé franciscain, nommé le P. Alexandre, remplissait seul à bord de l'escadrille les fonctions d'aumônier. L'amiral l'avait placé sur la Biscaïe^me^ son plus mauvais navire, comme une force morale compensatrice. Au paroxisme de la tempête, l'imminence du péril fut si manifeste, que l'équipage entier de la Biscaïenne se confessa et reçut les derniers sacrements. Sur les autres bâtiments, on se confessa les uns aux autres; on demanda publiquement pardon à Dieu de ses fautes ; plusieurs des domestiques de l'amiral firent vœu, si

Dieu les arrachait à ces extrémités, d'embrasser l'état religieux.

Après avoir doublé le cap Grâces à Dieu, l'escadrille s'avança, droit au sud, le long de la côte des Mosquitos, sans jamais perdre de vue la terre. Deux jours après, à soixante lieues environ du cap , on jeta l'ancre à l'embouchure d'une grande rivière. Les chaloupes de la Capitane et de la Biscaïenne la remontèrent " pour aller chercher des provisions, dont on manquait „. Comme elles revenaient au mouillage, un violent coup de mer, une sorte de mascaret, les assaillit : la chaloupe de la Biscaienne fut submergée ; pas un des hommes qui la montaient ne se sauva. Ce fut un deuil profond pour des équipages accablés déjà par la longue continuité des contre-temps et des périls. Colomb s'affligea plus que personne. Il donna au fleuve le nom lugubre de Fleuve du Désastre. Il fallut faire passer des matelots des autres caravelles sur la Biscaïenne^ c'est à dire affaiblir encore des équipages exténués.

Le 25 septembre, on put jeter l'ancre dans un havre excellent, entre la terre ferme et la petite île de Quiribi. La plage était propice aux radoubs des caravelles. On boucha les voies d'eau , on répara les agrès , on fit aérer et sécher les provisions. Tel était l'accablement des matelots qu'ils préférèrent, à toutes les séductions du rivage, un long repos dans leurs hamacs. Cette relâche dura dix jours. En partant, l'amiral prit à bord deux naturels, pour lui servir d'interprètes le long des côtes voisines.

Il appareilla le 5 octobre, et vint jeter l'ancre, vingt-deux lieues plus loin, dans le golfe charmant qui porte aujourd'hui le nom de Baie de V Amiral. Il avait atteint cette partie de la terre des Mosquitos, que l'abondance de ses mines d'or a fait nommer la

Côte Riche, Costa Rico a. Ce fut le premier endroit où, depuis qu'on longeait la terre, les Espagnols virent de For fin. Ils en échangèrent, contre trois grelots , une plaque qui valait plus de dix ducats. Le pays était d'une éblouissante beauté. Tout y respirait la fertilité et l'abondance. De nombreux villages étaient bâtis sur les hauteurs. Les habitants s'avancèrent avec confiance à l'appel des Espagnols. Ils dirent qu'ils tiraient de grandes quantités d'or d'une contrée limitrophe : ils désignèrent en particulier Veragua, à vingt-cinq lieues de distance. La cupidité des compagnons de l'amiral fut fortement excitée à la vue de l'or qui paraissait si abondant et si facile à se procurer sur cette terre. Ils désiraient ardemment y rester pour faire des échanges; mais l'amiral avait hâte de remettre à la voile, afin de poursuivre le grand but de son entreprise, la découverte du détroit. Il continua sa route, le 17 octobre, malgré des pluies torrentielles.

On côtoyait alors les rivages de Chagres : de l'autre côté de l'isthme, était Panama. Dans ses méditations et ses calculs , à Grenade, l'amiral s'était indiqué à luimême ces parages, comme la séparation des deux continents, et le passage de l'Atlantique à une autre mer. De ce jour, il chercha donc le détroit avec un redoublement d'application. A mesure qu'il avançait lentement, il faisait reconnaître, sonder et fouiller toutes les anfractuosités de la côte par la Biscaïenne , sa caravelle du moindre tirant d'eau.

Le 2 novembre, il jeta l'ancre dans un havre spacieux , commode , entouré d'habitations : il le nomma Beau- Pot t. Les indigènes apportèrent à l'escadrille des fruits et des tissus de coton. Des pluies diluviennes retinrent là les caravelles jusqu'au 9 novembre. Puis, on

fit huit lieues encore , et l'on fut en face du cap Nomde-Dieu. La bourrasque rejeta l'escadrille en arrière. Elle s'abrita entre des îles et une côte bien cultivée qui lui fournit abondamment du maïs, des fruits et des racines. Colomb appela ce mouillage Po7't des Provisions. On y resta jusqu'au 23 novembre.

On repartit, continuant la reconnaissance des côtes. Sur une terre nommée Guigna, se montrèrent plus de trois cents indigènes : ils apportaient des joyaux d'or et des provisions pour faire des échanges. Mais l'amiral, pressé d'arriver au détroit, ne se détourna point. Pourtant, trois jours après, la force du vent l'obligea d'entrer dans le premier port qu'il trouva. L'entrée avait, au plus, vingt pas de large. Elle était, de chaque côté, bordée par des récifs. Il n'y avait place en dedans que pour cinq ou six vaisseaux. Telle était la profondeur de l'eau, que les caravelles, pour se donner un mouillage solide, durent jeter l'ancre à toucher terre : un homme pouvait facilement sauter des navires sur le rivage „ . Colomb nomma ce lieu " le Réduit „ , el Retrete. Il y demeura neuf jours.

Les naturels apportèrent des ornements d'or et des vivres. Tant que l'amiral put avoir l'œil sur la conduite de ses gens, les Indiens furent traités avec justice et bonté; tout se passa bien. Mais la proximité de la côte donnait aux matelots la facilité de se rendre à terre, la nuit, sans permission. Les naturels les recevaient dans leurs demeures. Les matelots, poussés par la cupidité et le libertinage, commirent bientôt de tels excès, que leurs hôtes essayèrent d'en tirer vengeance. Chaque nuit était le signal de nouvelles querelles et de nouveaux combats : il y eut du sang de versé de part et d'autre. Les Indiens de la côte appelèrent à leur secours les Indiens

de l'intérieur. Des bandes nombreuses assaillirent les caravelles. Colomb dut faire tirer plusieurs coups de canon d'abord à poudre, ensuite à boulet : les indigènes se dispersèrent.

La tempête durait, à peu près sans interruption, depuis quatre mois : elle menaçait de durer longtemps encore , toujours aussi violente. L'escadrille avait à lutter contre le vent et contre des courants d'une grande force. Les carènes étaient criblées, d'outre en outre, de la quille à la flottaison, par les tarets. Les supertitieux matelots se croyaient sous l'influence de quelque charme maudit. La navigation qu'on poursuivait à la recherche d'un introuvable détroit , ne leur promettait aucun bénéfice immédiat et personnel. Ils regrettaient vivement les occasions qu'on avait laissé échapper, sur la Côte Riche, de faire main-basse sur des quantités d'or faciles à recueillir. Ofliciers , maîtres et matelots se réunirent pour conjurer Colomb de n'avancer pas davantage. Ces représentations intéressées n'eussent pas fait fléchir sa résolution. Mais le découragement de ses hommes, les avaries de ses navires, l'insufîisance et le mauvais état de ses provisions opposaient visiblement des obstacles insurmontables à la continuation de ses recherches dans la direction jusque-là suivie. Le lundi, 5 décembre 1502, il leva l'ancre du port el Retrete^ et reprit la route de Veragua, résolu de découvrir, sur la côte, les mines dont il avait vu tant d'indices en venant.

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