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CHAPITRE PREMIER

TENTATIVE D ETABLISSEMENT A VEEAGUA

Colomb fit dix lieues le premier jour, et s'abrita, pour la nuit, au mouillage de Beau-Port. Le lendemain, comme il appareillait de nouveau , le vent qui , depuis trois mois, soufflant de l'est, lui avait été constamment contraire, se mit tout à coup à souffler de l'ouest, aussi contraire, par conséquent, pour le retour. Peu s'en fallut que cette circonstance ne décidât l'amiral à reprendre, dans la première direction, sa recherche du détroit. Il en fut empêché par la crainte que ce vent d'ouest ne durât pas. Il dura peu, en effet : quelques lieues plus loin, de violentes raffales assaillirent l'escadrille. Elles étaient à la fois si intenses et si mobiles dans leur direction, qu'elles mettaient également en défaut l'art des pilotes et la vigilance des timoniers ; on ne pouvait tenir aucune route. En vain l'amiral essaya- t-il de regagner Beau-Port : comme il en approchait, la tempête rejeta ses caravelles en mer.

Elles errèrent huit jours, à la merci du vent, entre les écueils de la côte et les assauts des vagues. Colomb était malade, ou plutôt mourant : une de ses anciennes blessures venait de se rouvrir; elle le tint neuf jours en péril de mort. Jamais pourtant sa présence sur le pont, son rapide coup d'œil et son énergique commandement n'avaient été plus nécessaires au salut commun. " On ne vit jamais, dit-il, la mer aussi haute, aussi horrible, aussi couverte d'écume. Le vent s'opposait à ce qu'on allât en avant ; il ne permettait même pas de gagner quelque cap. Il me retenait dans cette mer, qui semblait être du sang, et paraissait bouillonner comme une chaudière sur un grand feu. Jamais on n'avait vu le ciel avec un aspect si effrayant; il brûla un jour et une nuit comme une fournaise, et il lançait des rayons tellement enflammés, qu'à chaque instant je regar- " dais si mes mâts et mes voiles n'étaient pas emportés. " Ces foudres tombaient avec une si épouvantable furie, " que nous croyions tous qu'ils allaient engloutir les " vaisseaux. Pendant tout ce temps, l'eau du ciel ne " cessa pas de tomber : on ne peut appeler cela pleu- " voir, c'était comme un autre déluge. Les équipages " étaient tellement harassés, qu'ils souhaitaient la mort " pour être délivrés de tant de maux. Les navires avaient " déjà perdu deux fois leurs chalouj^es, leurs ancres, " leurs cordages, et ils étaient ouverts et sans voiles. „ L'aumônier de la Biscaïenne , le père Alexandre , mourut, dans cette tourmente.

Une des caravelles put, un instant, se croire engloutie. Séparée de l'escadrille et rapprochée de la côte, elle avait jeté Fancre ; elle se sentit aussitôt secouer sur son câble avec une telle violence, qu'il lui fallut couper le câble et fuir au large ; elle courut à l'aventure pendant

trois jours et trois nuits. Il est incroyable, selon la remarque du père Cliarlevoix, que des bâtiments, non pontés, si fragiles , si endommagés qu'à peine on les eût crus en sûreté dans des eaux tranquilles, aient pu résister si longtemps à ces effroyables commotions.

Le huitième jour, le mardi 13 décembre, un phénomène plus effrayant que tous les autres porta au comble les terreurs des équipages. Colomb était agonisant; une clameur d'épouvante s'éleva tout à coup de toutes les caravelles en même temps; elle éveilla l'amiral : ranimé soudain et comme électrisé, il sortit de sa cabine. Il vit venir sur l'escadrille " une^e ces pompes ou trombes marines, dit le père Cliarlevoix, que l'on connaissait alors si peu, et qui ont depuis submergé tant de navires. „ L'eau s'élançait dans les airs en tourbillons rapides ; elle formait, en s'élevant, une sorte de pyramide écumeuse ; un énorme et noir nuage descendait du ciel, en pyramide renversée; les deux masses se touchèrent et s'unirent par leur extrémité; elles formèrent ainsi comme un sablier colossal qui, tournoyant sur lui-même, soulevant les vagues et traversant l'espace avec des mugissements horribles , s'approcha rapidement des navires . Ni la lutte ni la fuite n'étaient possibles. Colomb se fit apporter son épée, qu'il ceignit par dessus son cordon de Saint-François ; il ordonna d'allumer, dans les fanaux, des cierges bénits, et d'arborer l'étendard royal à l'image du Christ ; puis, ouvrant le livre des Évangiles, il lut à haute voix, de la rampe de sa dunette, au milieu de ses équipages terrifiés, les premiers versets de l'Évangile selon saint Jean : Au commencement était le Verhe^ consacrés par les rituels catholiques aux conjurations. Tirant ensuite son éj^ée, de deux coups de lame, il traça en l'air, vers la trombe, le signe de la croix, et, de la

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pointe, décrivit un cercle autour de soi. La menaçante colonne parut à l'instant dévier de sa route première ; elle passa entre les vaisseaux sans leur faire aucun mal, et s'alla perdre dans l'immensité de la mer. Les matelots attribuèrent leur salut , dit Washington Irwing , à l'efficacité miraculeuse des paroles de l'Écriture. Herrera dit de même : " Ils crurent avoir été garantis par la vertu divine. „ Quant à l'amiral, " la même piété, dit le père Charlevoix, qui l'avait fait recourir à Dieu pour être préservé, l'empêcha de douter qu'il ne lui fût redevable de son salut. „

Si la tempêta eût continué, l'excès des tourments endurés par les équipages : le mal de mer, l'insomnie, la lassitude, la frayeur, eussent suffi pour faire périr l'escadrille. Dieu leur conserva la vie, dit Herrera, en leur envoyant quelques jours de calme. Ils virent alors des bandes de requins rôder autour des caravelles. C'est une vieille persuasion des matelots que ces voraces animaux sont attirés de loin par l'odeur de la mort, qu'ils ont un pressentiment de leur proie, et que les navires, autour desquels ils s'attroupent sont destinés à périr. Les compagnons de l'amiral se laissèrent facilement aller à ces noires idées; il lui fallut rassurer jusqu'à ses officiers. Telles étaient, du reste, les cruelles extrémités de la situation, qu'ils ne tardèrent pas à regarder cet envoi de requins, comme un bienfait de la Providence. Les provisions que la longueur du voyage n'avait pas épuisées, la chaleur, l'humidité, l'eau, qui pénétrait de toute part dans les navires, les avaient gâtées. Les vers s'étaient mis dans les salaisons, la farine et le biscuit. Les rations, une fois préparées et cuites, prenaient un aspect si repoussant, que les uns mangeaient en fermant les yeux, leur cœur se soûle-

vait moins ; les autres attendaient la ntit pour manger, plus sûrs ainsi de se rassasier sans voir. Ayant donc, sur le conseil de l'amiral, péché un certain nombre de requins, on mangea avec plaisir leur chair huileuse et coriace.

Enfin, le 17, " lorsqu'il plut à Notre-Seigneur „, dit l'amiral, les caravelles entrèrent dans un port oii les équipages se reposèrent trois jours. Ils en sortirent, après avoir, tant bien que mal, rapiécé leurs voiles; mais à peine au large, le vent se leva si furieux qu'ils durent se réfugier de nouveau dans le même port. On fit, le lendemain , un nouvel essai d'appareillage ; il fallut encore, à peu de distance, se jeter dans un nouvel abri.

On y resta jusqu'au 3 janvier 1503. On radouba le Galicien; on fit aux autres caravelles les réparations possibles ; on acheta du maïs ; on coupa du bois, on renouvela la provision d'eau. Le 3 janvier, on reprit la mer. Le 6, on jeta l'ancre à l'embouchure d'une rivière qui n'était plus éloignée que d'une lieue de la rivière de Veragua. L'amiral l'appela Bethléem, par abbréviation Belen, en mémoire de ce qu'il y arrivait le jour de l'Epiphanie. Il avait mis trente jours à faire les trente lieues qui séparent Beau-Port de Veragua. Il avait lutté contre tant d'obstacles , les vents et les courants lui avaient été si contraires, les plus affreuses tempêtes l'avaient si continuellement assailli, qu'il donna le nom de " Côte des Contrariétés „ à cette partie du continent. " La cause de ces contrariétés est si épouvantable, dit Herrera, qu'il semble que jamais homme naviguant n'en a vu de semblable. „ Un jour j)lus tard, tous les malheurs de l'escadrille eussent été peut-être à recommencer. " Le jour de l'Epiphanie, dit l'amiral, j'arrivai à

" Veragiia n'en pouvant plus. Là, Notre-Seigneur me fit " trouver un fleuve et un bon port, quoiqu'il n'y eût " pas à l'entrée plus de dix palmes de fond ; j'y péné- " trai avec peine, et, le jour suivant, la tempête recom- " mença. Si je m'étais trouvé dehors, je n'aurais pu en- " trer à cause de la barre. „

Le 24 février, la rivière de Belen s'enfla subitement. Les eaux se précipitèrent tout à coup de l'intérieur des terres comme un torrent. Elles fondirent sur les caravelles avec impétuosité ; les amarres se rompirent , et les bâtiments furent jetés les uns contre les autres. La Capitmie brisa son mât de misaine sur le Galicien^ qu'elle faillit couler bas. L'amiral aflirme qu'il ne vit jamais ses navires dans un danger plus imminent. " Notre-Seigneur, ajoute-t-il,y apporta remède, comme " il a toujours fait. „

Dès le 12 janvier, l'Adelantado, sortant en chaloupe de la rivière Belen et remontant la rivière de Veragua, avait pénétré jusqu'à la demeure du principal cacique de la contrée : il se nommait Quibio ; il vint, à son tour, le lendemain, visiter l'amiral au mouillage de Belen. Des quantités importantes d'or furent échangées dans ces entrevues. Trois semaines plus tard, le 6 février, l'Adelantado, malgré la pluie qui tomba sans discontinuer jusqu'au 14, repartit, à la tête de soixante et dix hommes pour la résidence de Quibio. L'astucieux cacique leur donna, sur les gisements aurifères du pays, des indications fausses, perfides même ; elles les conduisirent sur les terres d'un autre cacique : un conflit pouvait s'ensuivre ; ils y recueillirent du minerai en très grande abondance. L'Adelantado entreprit, le 16, une troisième reconnaissance. Cinquante-neuf hommes l'ac- . compagnèrent : pendant qu'ils s'avançaient par terre le

long du littoral, les chaloupes, par mer, appuyèrent leur marche. Ils revinrent avec beaucoup d'or et convaincus que les plus riches mines étaient dans ce district même de Veragua, sur les domaines de Quibio.

Colomb résolut de fonder un établissement à Belen. L'Adelantado consentit à y rester avec la majeure partie des équipages, tandis que l'amiral retournerait en Castille, chercher des vivres, organiser et recruter cette nouvelle colonie. Des cabanes ou baraques furent construites, et formèrent une sorte de camp retranché, au bord de la rivière , à un kilomètre environ de son embouchure. Quatre-vingts hommes s'y installèrent sous le commandement de Barthélémy. Entre autres officiers, un des écuyers de l'amiral, Diego Mendez, lui fut adjoint. L'amiral leur abandonna le Cfalicien^ de l'artillerie, des provisions, des embarcations, des instruments de pêche. Mais, au moment d'appareiller lui-même, il se vit enfermé au mouillage : les pluies avaient cessé depuis plusieurs semaines , et l'eau , sans qu'on y eût pris garde , avait baissé sur la barre : malgré le faible tonnage des caravelles , il fut impossible de la leur faire franchir avant que de nouvelles pluies amenassent une crue.

Quibio n'avait pas vu sans crainte et sans dépit les étrangers se construire des maisons sur son territoire et s'y établir à demeure avec l'intention manifeste d'exploiter ses mines d'or. " 1\ résolut, dit Colomb, de brûler nos habitations et de nous massacrer tous. „ Il fit appel aux tribus voisines : il rassembla peu à peu autour des Espagnols, sous des prétextes menteurs, une armée considérable. Diego Mendez le devina, Barthélémy le prévint ; on le surprit dans son village et on le fit prisonnier, lui, ses enfants, ses femmes, ses principaux guerriers , jusqu'au nombre de cinquante per-

sonnes. Quibio s'évada pendant qu'on le conduisait aux caravelles. Ses femmes, ses enfants, ses guerriers y furent embarqués comme otages : il parut à l'amiral que les emmener en Espagne serait jusqu'à son retour et au leur, le meilleur gage de paix entre la colonie et Quibio.

Ces hostilités conduisirent l'amiral jusqu'à la fin de mars. Les pluies recommencèrent alors ; l'eau s'éleva sur la barre ; il fit derechef ses préparatifs d'appareillage. Mais si " en janvier, dit-il, l'embouchure du fleuve " était fermée, en avril, les navires étaient tous mangés " de vers, et ils ne pouvaient se soutenir sur l'eau. „ Il fallut les décharger d'abord, puis les faire remorquer, ou plutôt traîner sur le sable par les chaloupes. Lorsqu'ils furent en dehors et mouillés à plus d'une lieue, le matériel momentanément débarqué et déposé sur la plage dut être reporté à bord par les embarcations. Ce travail ne fut achevé que le 6 avril. Le vent continuait d'être contraire. Bien qu'il eût fait ses adieux à son frère ; bien qu'il eût donné toutes ses instructions aux hommes qui restaient avec Barthélémy, l'amiral ne pouvait mettre à la voile.

Quibio, après avoir été fait prisonnier, et s'être enfui rentra en secret dans son village, et réunit plus secrètement encore, une troupe de quatre cents guerriers. L'adelantado et ses compagnons étaient loin de soupçonner qu'à quelques pas de leurs cabanes, une attaque se préparait contre eux. Le 6 avril, ils se divisèrent en trois bandes : la plus considérable partit avec la chaloupe du Cralicien pour avoir une dernière entrevue avec les caravelles mouillées au large ; un second groupe se rendit sur le Galicien^ amarré au bas de la rivière; une vingtaine d'Espagnols seulement demeurèrent soit avec

Diego Mendez, disséminés dans les baraques, soit avec FAdelantado, sur le bord de la rivière. Quibio, de la lisière des bois, parfaitement caché avec ses guerriers, épiiiit, nuit et jour, tous les mouvements des Espagnols. Les voyant ainsi divisés, il fondit à l'improviste sur les baraques. Diego Mendez réunit en hâte les soldats les plus à sa portée. L'Adelantado accourut armé d'une lance ; manœuvrant, pendant trois heures, à la tête de sa petite troupe, avec l'énergique sang-froid d'un vieil officier, il finit par mettre l'agresseur en déroute. Blessé lui-même, FAdelantado eut sept hommes hors de combat, et l'un de ses contre-maîtres fut tué.

Ce même jour, l'amiral, de son mouillage, avait envoyé sa chaloupe faire de l'eau dans la rivière. Diego Tristan, son capitaine de pavillon, commandait en personne cette corvée. Dix hommes montaient avec lui l'embarcation. Ils arrivèrent en face du campement espagnol pendant la lutte contre les Indiens, mais ne purent accoster pour y prendre part. Après la déroute de Quibio, Diego Tristan, malgré les remontrances de Mendez, continua de remonter la rivière. A peine eut-il fait une lieue, qu'il se vit subitement cerné par une multitude de pirogues jusque-là dissimulées sous l'épais branchage des arbres formant berceau, de chaque côté de la rivière. Une grêle de javelines et de flèches l'assaillit : elles pleuvaient, en même temps, des pirogues, des deux rives, et de la cime des arbres surplombant le cours d'eau. L'infortuné capitaine fut tué d'un coup de javeline dans l'œil, avant d'avoir pu rendre à ses compagnons, affolés par cette brusque attaque, la présence d'esprit nécessaire à leur défense. La chaloupe se laissa prendre à l'abordage par les pirogues ; l'équipage entier fut ma^ssacré. Un seul Espagnol échappa . plongeant

au fond de la rivière et nageant loin sous l'eau, il gagna la terre, puis le campement de Barthélémy.

Son arrivée et son récit jetèrent la terreur dans la colonie. Aucune exhortation de TAdelantado n'eut la puissance de déterminer ses compagnons à prolonger avec lui leur séjour sur cette terre ensanglantée. Ils se précipitèrent à son insu vers le Galicien; ils auraient déserté sur-le-champ , ils auraient abandonné l'Adelantado presque seul à la merci de Quibio et de ses sauvages, s'ils avaient réussi à faire sortir la caravelle de la rivière ; le manque d'eau sur la barre rendit vains tous leurs efforts. Ni cet insuccès, ni le retour au camp, dans la soirée, de la partie de la garnison qui était allée, le matin, voir^ une dernière fois, l'amiral à son mouillage, ne modifia leur résolution, en quelque sorte frénétique, de s'enfuir à tout prix. Il fallut que l'Adelantado se rangeât lui-même à ce parti. Le lendemain, la chaloupe du Galicien tenta de se rendre de nouveau vers l'amiral, pour l'informer de ce qui se passait à terre, réclamer son secours immédiat, et le conjurer de ramener tout son monde en Espagne. Mais il ventait un vent furieux , la mer brisait avec la dernière violence sur la barre, la chaloupe ne put sortir.

Or Quibio, et ses Indiens, enhardis, exaltés par le premier sang versé, faisaient retentir les bois, tout autour des Espagnols, de clameurs menaçantes, sinistres. Leur nombre toujours croissant, l'épaisseur de la végétation qui les cachait, leur connaissance parfaite des moindres accidents du terrain, leur donnaient, sur les soldats de l'Adelantado, un avantage que ne compensait pas, pour ceux-ci, la supériorité des armes. Barthélémy dût abandonner son premier poste au milieu des arbres, et, se rapprochant de la côte, élever, à dé-

couvert, avec des planches, des caisses, des barriques, et autres objets semblables, une sorte de redoute moins facile à surprendre. Il plaça au centre la chaloupe du Galicien^ ses vivres et ses munitions. Par deux embrasures, deux pièces d'artillerie protégèrent les abords les plus exposés. Il suffit de quelques décharges opportunes pour contenir les Indiens à l'abri de leurs forets. Mais les Espagnols, bloqués aussi derrière leurs fragiles remparts, épuisaient rapidement leurs munitions et leurs vivres.

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