DE VEEAGUA A LA JAMAÏQUE
Si poignantes que fussent, derrière leur blokhaus improvisé, les appréhensions de l'Adelantado et de ses compagnons, elles n'égalaient pas l'anxiété de l'amiral, à bord de ses caravelles. Les jours se succédaient, depuis le 6, sans qu'il vît revenir Diego Tristan et la chaloupe, sans qu'il reçût le moindre indice de ce qui se passait sur la côte. En vain, essaya-t-il plusieurs fois d'envoyer un canot s'enquérir du sort de son frère et de son chef de pavillon ; chaque fois, pendant dix jours, l'embarcation fut refoulée par la violence du ressac.
Un tragique malheur vint ajouter encore à ces perplexités. Les cinquante Indiens, amis, enfants, femmes de Quibio, qu'on gardait comme otages, étaient logés sur le Saint- Jacques de Palos; on les enfermait, la nuit, dans l'entre-pont de l'avant. Une chaîne cadenassée assujettissait sur l'écoutille le panneau qui la fermait; plusieurs matelots, en outre, dormaient couchés sur ce.
panneau. Les Indiens s'aperçurent, un soir, qu'on oubliait de poser la chaîne. Ils mirent à profit cet oubli. Au milieu de la nuit, d'un coup, brusque et concerté adroitement, de leurs robustes épaules, ils firent sauter le panneau. Les matelots qui dormaient dessus roulèrent jusqu'aux murailles. Avant qu'ils se fussent relevés, la plupart des Indiens s'étaient précipités à la mer. On réintégra dans l'entre-pont ceux qui, moins agiles, n'avaient pas fui. Chose horrible! le lendemain, lorsque, à l'heure habituelle, on ouvrit, pour leur donner de l'air et leurs rations du matin, on constata avec stupeur qu'ils étaient tous morts, tous étranglés ou pendus.
Une telle fuite, un tel suicide dénotaient de la part de ces sauvages une féroce énergie. Colomb ne put douter que les fugitifs, une fois rentrés dans leurs tribus, n'excitassent leurs compatriotes aux plus terribles représailles contre Barthélémy et ses compagnons. Dévoré par une fièvre ardente, sans nouvelles de l'Adelantado, sans moyen de lui faire parvenir un avis ou un signal, qu'on juge de sa reconnaissance lorsque, avec une héroïque simplicité, un matelot de la Bîscaïenne^ nommé Pedro Ledesma, de Séville, vint lui faire cette proposition : " Puisque des sauvages, dit-il à l'amiral, n'ont pas craint, pour recouvrer leur liberté, d'afî'ronter à la nage les périls de la côte qui est devant nous, je puis bien courir les mêmes risques, pour sauver la vie de tant de compatriotes. „ Il offrit, si l'amiral voulait le faire accompagner par la chaloupe jusqu'aux approches du ressac, de se jeter à la nage à travers les brisants, et s'il atteignait la terre, de pénétrer jusqu'à i'Adelantado et de revenir à bord exactement renseigné.
Pedro Ledesma accomplit en peu d'heures cet ef-
frayant exploit. L'amiral connut l'étendue des désastres de Barthélémy et de Diego Tristan. Les étatsmajors et les équipages connurent, comme lui, les sanglants hauts faits de Quibio. Ce fut, sur toutes les caravelles, un profond désespoir. On ne pouvait plus partir, et les navires, mouillés, par un tel temps, sur une telle côte, étaient en perdition. Colomb ne pouvait pas davantage porter secours à son frère, et il le savait blessé, bloqué, bientôt sans vivres, non moins exposé peut-être à quelque attentat de ses soldats exaspérés par tant de maux, qu'aux flèches et aux embûches d'un féroce ennemi. Ce qui se passa alors dans l'âme déchirée de l'amiral, lui seul a pu le décrire.
" Tout espoir de salut, dit-il, était évanoui ; je ga- " gnai, dans cet état et avec effort, le point le plus " élevé (la hune), appelant d'une voix lamentable les " quatre vents à mon secours ; mais ce fut vainement ; " je voyais autour de moi pleurer à chaudes larmes " tous les capitaines de Vos Altesses. Accablé de fa- " tigue, je m'endormis en poussant des gémissements, " et j'entendis une voix compatissante qui disait : " 0 " insensé, lent à croire et à servir ton Dieu, le Dieu " de tous les hommes ; que fit-il de plus pour Moïse et " pour David ses serviteurs? Depuis ta naissance, il a " toujours eu le plus grand soin de toi; lorsqu'il te vit " parvenu à l'âge qu'il avait arrêté dans ses desseins, " il fit retentir ton nom dans toute la terre. Il te donna " les Indes qui sont une si riche partie du monde ; tu " les distribuas à qui il te plut, et il te donna pouvoir " pour cela; tu reçus de lui les clefs des barrières de " Tocéan, fermées jusque-là de chaînes si fortes ; on " obéit à tes ordres dans d'immenses contrées, et tu as " acquis une gloire immortelle parmi les chrétiens. Que
" fit-il de plus pour le peuple d'Israël, lorsqu'il le tira " d'Egypte ? et pour David même qu'il éleva du rang " de simple pasteur au trône de Judée? Reviens à ton " Dieu ; reconnais enfin ton erreur ; sa miséricorde est " infinie ; ta vieillesse ne l'empêchera pas de faire de " grandes choses ; il tient dans ses mains les plus bril- " lants héritages. Abraham n'avait-il pas plus de cent " ans, lorsqu'il engendra Isaac, et Sara elle-même " était-elle jeune ? Tu réclames un secours incertain : " réponds, qui t'a tant et si souvent affligé? Est-ce Dieu " ou le monde? Dieu maintient toujours les privilèges " qu'il a accordés, et ne viole jamais les promesses qu'il " a faites ; le service une fois rendu, il ne dit point que " l'on n'a pas suivi son intention, et qu'il l'entendait " d'une autre manière ; il ne fait pas souffrir le mar- " tyre pour faire sentir sa force; il agit strictement " comme il parle ; tout ce qu'il promet, il le tient, et " même au delà; n'est-ce pas là son usage? Voilà ce que " ton Créateur a fait pour toi, et ce qu'il fait pour tous. " Montre maintenant la récompense des fatigues et des " périls que tu as essuyés en servant les autres. „ J'étais " comme à demi mort en entendant tout cela ; je ne pus " trouver aucune réponse à des paroles si vraies; je ne " pus que pleurer mes erreurs. Celui qui me parlait, " quel qu'il fût, termina en disant : " Ne crains pas, " prends confiance ; toutes ces tiibulations sont écrites " sur le marbre, et ce n'est pas sans raison (1). „
(1) Ce pathétique récit a été l'Qbjet, de la part des historiens de Colomb, d'appréciations divergentes et de commentaires contradictoires. Les uns ont voulu y voir une fiction ingénieuse, adroitement inventée pour donner à Ferdinand une leçon. ; .'ritée du reste. Mais Washington Irwing repousse cette ouf; geuse supposition. u Colomb, dit-il, avait une crainte trop salulaire de Dieu, un res-
Revenu de son accablement , Colomb se leva , dit-il , aussitôt que cela lui fut possible. Mais le temps pendant neuf jours ne se remettait pas. Enfin, la mer se calma. A terre , Diego Mendez , secondant FAdelantado , avec autant de dextérité que de vaillance, avait préparé peu à peu, pour la première éclaircie, l'embarquement de tout leur matériel. Comme l'impossibilité de faire sortir le Galicien était démontrée, il avait lié ensemble deux canots avec des espars et, de l'un à l'autre, étendu un tablier ou pont de planches. En deux jours, sur ces embarcations jumellées, moitié barque et moitié radeau, tout ce qui était transportable fut conduit aux caravelles, une chaloupe donnant la remorque. On ne saurait décrire les transports des Espagnols du campement et derescadrille,et leurs mutuelles félicitations, lorsque,
u pect trop profond pour son prince, pour employer un pareil artiu fice. // Ce biographe, il est vrai, s'arrête à son tour, aune interprétation qui n'est pas plus logique. Il dit que l'amiral eut une hallucination. Deux choses sont ici très distinctes : la vision et son récit. Que Colomb ait pu avoir une heure de délire, rien de plus naturel] mais que trois mois après, il ait officiellement raconté, dans une lettre à ses Hois, de ce ton grave, convaincu, pénétré, les divagations de sa fièvre, c'eût été une faiblesse d'intelligence dont Christophe Colomb ne saurait être suspect. Personne, en tout cas, ne conteste la grandiose éloquence de cette page mystérieuse. « II n'y a rien de plus touchant et de plus pathétique, dit Humbolt, que l'expression 'de tristesse qui règne dans cette lettre... Je recommande surtout à ceux qui veulent étudier le caractère de cet homme extraordinaire, le récit de la vision dans laquelle, au milieu de la tempête, -une voix céleste rassure le vieillard... Ce morceau est plein d'élévation et de poésie. « L'opinion de M. Villemain est plus précise : " Il faut, dit-il, clore le quinzième siècle par cette vision sublime où rien ne manque : le génie, l'enthousiasme et le malheur d'un grand homme. «
après tant et de si cruelles péripéties, ils se trouvèrent réunis sur les vaisseaux. L'amiral embrassait Diego Mendez avec l'effusion d'un père : il le nomma son capitaine de pavillon, poste vacant par la mort de Diego Tristan.
Le dernier jour d'avril 1503, dans la nuit de Pâques, l'escadrille, composée des trois caravelles Capitane^ Biscaïenne et Saint- Jacques de Palos , s'éloigna de la côte de Bel en. L'amiral avait étudié, en marin consommé , la navigation de ces mers. Le délabrement de ses navires, l'affaiblissement de ses équipages, la faible quantité et le mauvais état de ses provisions ne lui permettaient pas d'affronter, d'une traite, la traversée immense qui le séparait d'Espagne. Il résolut de se rendre à Hispaniola , d'y radouber ses bâtiments et de s'y ravitailler : il mettrait ensuite le cap sur l'Europe. Mais il était convaincu aussi que s'il cinglait, en droiture , de Belen sur Saint-Domingue , les courants qui, dans ces parages, portent constamment à l'ouest et sont d'une grande rapidité, l'entraîneraient bien au large, sous le vent de sa destination. Il lui fallait, pour obvier à ce péril , s'élever, en partant , le plus possible dans Test. Aulieu donc de s'orienter, dès l'appareillage, dans la direction du nord, que les pilotes regardaient comme la vraie route de Saint-Domingue, il longea de nouveau vers Chagres, à Test, la côte déjà parcourue, quelques mois auparavant, lorsqu'on cherchait le détroit.
Les pilotes en conclurent qu'il prétendait les conduire immédiatement en Castille; ils murmurèrent. Chacun d'eux avait dressé, en venant, la carte de la route. Toutes ces cartes étaient fautives. Les officiers de Colomb, dans ces sortes de travaux, étaient, par rapport à lui, d'une infériorité que nous avons constatée maintes
fois. Un de ses détracteurs les plus injustes, Diego de Porras, dans sa relation de ce voyage, n'hésite pas à reconnaître que les erreurs de ce genre commises dès le commencement, " avaient grandement arrêté les découvertes. „ Nous savons aussi que les démonstrations les plus positives de l'amiral, lorsqu'il s'agissait de la position des navires, ne prévalaient jamais sur l'entêtement de ses pilotes. Il avait, d'ailleurs, une raison grave de ne discuter contre eux, de ne les éclairer sur ce point, que le moins possible : il tenait à rester seul maître de la route des Indes ; il y tenait d'autant plus , que la couronne accordait avec une faculté déplorable à des aventuriers l'autorisation d'explorer le Nouveau Monde : " Il " n'y a pas , dit-il , jusqu'aux tailleurs qui ne deman- " dent à faire des découvertes : il est à croire qu'ils " vont tout piller, et on acquiesce à leur demande , au " grand préjudice de mon honneur et de l'affaire en " elle-même. „ L'amiral s'abstint donc d'expliquer à ses officiers pour quels motifs il revenait dans la direction de l'est.
Non content de dédaigner leurs objections et d'imposer silence à leurs murmures, il exigea, sur l'heure, que chaque pilote lui remît sa carte : il coupait court, de la sorte, pour toute la suite de la traversée, à des contestations qui eussent aigri les états-majors et provoqué peut-être de graves désordres parmi les équipages. De là cette assurance qu'il donna, plus tard, aux souverains, non pour se vanter, comme on a feint de le croire, mais pour constater un fait essentiellement protecteur de ses droits, des droits de la couronne, et du Nouveau Monde lui-même : " Personne ne peut faire " connaître sous quelle partie du ciel nous nous trou- " viens . . . Les pilotes abordèrent quatre cents lieues plus
" au couchant qu'ils ne pensaient. Qu'ils fassent con- " naître, s'ils la savent, la situation de Veragua. Je " soutiens qu'ils ne peuvent donner d'autres renseigne- " ments ni d'autres explications que celles-ci : nous " sommes allés à certains pays oii il y a beaucoup d'or, " et cela, ils peuvent le certifier; mais ils ignorent la " route pour y retourner ; pour y aller, il serait néces- " saire de les découvrir comme la première fois. „
A l'ignorance nautique des compagnons de l'amiral s'ajoutèrent des préoccupations superstitieuses dont il nous a également conservé le souvenir. Ils furent frappés de la guerre continue que les éléments, depuis Saint- Domingue, ne cessèrent de leur livrer. " Comme ils sortaient d'un port, il semblait que les vents épiassent leur sortie pour se déchaîner contre leurs vaisseaux. „ Ils ne concevaient à ces convulsions de la nature aucune explication physique. " Plusieurs de mes compagnons, dit l'amiral, étaient tombés dans cette absurde idée " que nous étions ensorcelés, et ils le croient encore. „ Ils s'imaginaient que, pour les faire périr, les nombreux magiciens de la côte avaient associé les efforts de leurs conjurations diaboliques. Les Indiens, de leur côté, attribuaient à la présence de ces mystérieux vaisseaux sur leurs rivages, la furie insolite et la persistance inouïe des ouragans de cette année, " ils auraient donné " le monde, poursuit Colomb, pour que je ne m'arrê- " tasse pas là une heure. „
L'escadrille franchit, une troisième fois, les trente lieues qui séparent Belen et Veragua de Beau-Port. La JBiscaïenne faillit ne pouvoir pas arriver : disloquée, vermoulue, criblée de voies d'eau, elle menaçait à chaque instant de sombrer. Elle fut abandonnée à Beau-Port, et son équipage réparti sur la Captane et le Saint-
Jacques de Palos. Tout le personnel qui avait quitté Cadix sur quatre caravelles se trouva donc, de ce jour (moins les quelques hommes tués à Belen ou morts en mer), entassé sur deux navires seulement ; si tant est qu'on pût encore, dans l'état de délabrement où ils étaient, donner le nom de navires à la Capitane et au Saint- Jacques. Il fallait des efforts presque surhumains pour étancher l'eau qui les envahissait de toute part. Le travail des pompes était continuel; il exténuait les matelots, dont de chétives et malsaines rations entretenaient mal la vigueur : ils n'avaient plus ni force physique ni énergie morale. Colomb lui-même ne pouvait se défendre des plus sombres pressentiments : il s'effrayait de penser qu'avec de tels bâtiments, il devait " traverser deux mille lieues de mer ou mourir en route " avec son fils, son frère et tant de braves gens. „
De Beau-Port, les deux caravelles, naviguant toujours à l'est, passèrent devant le port du Kéduit, traversèrent les îles Barbes, doublèrent le cap Saint-Biaise, et se trouvèrent, le P^ mai, à l'entrée du golfe de Darien. Le désir de l'amiral était d'aller plus loin encore. Les frayeurs de ses compagnons l'en empêchèrent : le P^ mai, ses officiers se réunirent pour le supplier, avec un redoublement d'instances, de considérer le lamentable état des carènes, du gréement et des hommes ; ils le conjurèrent de remonter droit au jiord où, dans leur opinion, se trouvait Hispaniola. Ils se rendaient un compte si peu exact de leur situation qu'ils appréhendaient d'avoir été portés au midi des îles Caraïbes. L'amiral, au contraire, appréhendait avec vérité d'être resté, malgré tous ses efforts, à l'ouest de la pointe la plus occidentale de Saint-Domingue. Déférant néanmoins à leurs pressantes sollicitations , il
s'orienta au nord, serrant le vent d'est d'aussi près que possible.
En suivant ce rumb, il découvrit, le 10 mai, deux îles si abondamment peuplées de tortues qu'il leur donna ce nom : ce sont aujourd'hui les Petits Caymans, au nord-ouest de la Jamaïque. Il était donc — triste justification de ses calculs ! — sous-venté par rapport à Hispaniola. Pendant vingt jours, depuis ce moment, les courants et les vents continuèrent d'autant plus à dévoyer ses navires, que les deux caravelles étaient moins en état de résister par de puissantes et prestes manœuvres aux entraînements combinés de la mer et du vent. Il arriva, le 20 mai, aux Jardins de la Reine. Il connaissait ce dangereux archipel; il avait tout fait pour l'éviter; l'impétuosité de la mer, dit-il, l'avait forcé de rentrer toutes ses voiles et de fuir au gré du temps. Il jeta l'ancre au milieu des Jardins de la Reine. Il ne restait plus à bord d'autres provisions qu'un peu de biscuit, d'huile, de vinaigre et d'ail. Les bâtiments faisaient tant d'eau, qu'ils coulaient bas, bien que trois pompes fonctionnassent nuit et jour.
Du reste, on eut à peine, à ce triste mouillage, quelques heures de répit. Dès la première nuit, une tempête éclata, soudaine et si violente, " qu'il semblait que le monde, suivant l'expression de Colomb, allait s'effondrer „. La Capitane perdit d'abord trois ancres. Le Saint- Jacques^ rompant ensuite son câble, fut lancé à pic, avec tant de force, contre la Capitane^ qu'il lui fracassa son arrière et démolit lui-même son avant. " C'est " une merveille, dit Colomb, que tous les deux ne se " soient pas mis en pièces ; après Notre-Seigneur, ce fut " à la seule ancre qui me restait que je dus mon salut. „ Et cette ancre, l'unique et dernier espoir, elle ne tenait
qu'à un fil; on découvrit, au point du jour, que le câble était coupé : Colomb faisait naufrage, si l'obscurité eût duré seulement une heure de plus.
Le même temps dura six jours. Quand la mer se calma, l'amiral reprit le chemin d'Hispaniola, le cap à l'est, contre vent et courant. " J'avais perdu, dit-il, " tous mes agrès ; mes navires étaient percés de trous " plus qu'un rayon d'abeilles, et les équipages complé- " tement découragés. „ Il atteignit ainsi à Cuba le cap qu'en 1494 il avait nommé cap Sainte-Croix. " Là, " continue-t-il, j'attendis que la fortune cessât de m'être " contraire.,, Cette relâche dura plusieurs jours, pendant lesquels les équipages purent se reposer et acheter aux naturels une certaine quantité de pain de cassave.
Du cap Sainte-Croix, il essaya encore, mais en vain, de remonter la route d'Hispaniola. Il perdait au vent sept fois autant qu'il gagnait. Ni le jeu continu des trois pompes, ni l'aide des cuves, baquets, chaudières, et tous autres ustensiles qu'on employait pour rejeter l'eau des navires, ne parvenaient à maintenir le niveau dans les cales. La tempête redoubla. Le Saint- Jacques^ " à moitié submergé, fut obligé de chercher un abri. „ Colomb, sur la Cajpitane^ s'obstina, dit-il, à tenir la mer, malgré la tourmente. Ce fut un prodige qu'elle ne l'engloutît pas. " Ils ne savaient à quel saint se vouer, dit Herrera; déjà l'eau montait jusque sur le tillac ; „ ou, comme parle Colomb, l'infortunée caravelle " était au " moment de couler bas, lorsque Notre-Seigneur la con- " duisit miraculeusement à terre. „ Au point du jour, le 13 juin, la Capiiane entra, sur la côte nord de la Jamaïque, dans un port bien abrité. Le Saint- Jacques ne tarda pas à l'y rejoindre. Ce havre était désert; il n'avait pas même d'eau douce. Les pi'ovisions du bord
étaient ^i complètement épuisées, que personne, ce jour-là, ne mangea ni ne but. Ils partirent, le lendemain, fête de saint Jean-Baptiste, mourant de faim et de soif, à la recherche, dans l'est, d'un refuge plus hospitalier. Ils gagnèrent, en effet, la baie magnifique appelée par Colomb, en 1594, Santa-Gloria, aujourd'hui la baie de Don Christophe. Ils furent immédiatement secourus par les naturels, qui leur apportèrent des vivres.
•CHAPITRE m
COLOMB ÉCHOUE SES NAVIKES A SANTA-GLOEIA
Le Saint-Jacques de Palos s'engloutissait, même dans le port ; l'amiral ordonna de l'échouer sur la grève , mais il maintint la Capitane à flot. Il nourrissait la pensée de la réparer le moins mal possible, et de la faire naviguer de nouveau. Ce ne fut qu'après un délai de plusieurs jours, que s'étant convaincu, sans doute, par un examen détaillé, de l'impossibilité radicale de tirer auaucun parti d'un bâtiment si usé, il donna l'ordre d'échouer Z« Capitane le long des flancs du Saint- Jacques. Les deux caravelles furent attachées l'une à l'autre par de forts madriers. On abattit les mâtures ; avec leurs débris et les cloisons intérieures qu'on démonta, des cabines ou baraques furent construites, à l'avant et à l'arrière ; on les couvrit de paille et de feuilles sèches ; on mit ces tristes logements dans le meilleur état possible de défense. Ainsi fortifié au milieu de la mer, Colomb était à l'abri de toute attaque soudaine de la part des naturels ; il empêchait en même temps ses ma-
telots de s'écarter et de s'abandonner sur la plage, à leurs excès ordinaires. Mais il restait, au vieil et malheureux amiral, d'assurer, sur cette grève sauvage, la subsistance de ses compagnons, et, séparé de tout secours humain, sans communications, sans moyens d'en établir , avec le monde civilisé, de pourvoir à leur rappatriement.
Trois rivières, aux rives ombragées, apportaient à la baie leurs eaux limpides et fraîches. Les fruits délicieux abondaient sur la côte. L'île entière était fertile; elle possédait une population relativement très nombreuse. Les naturels vinrent d'eux-mêmes offrir des provisions. Colomb régla, avec autant d'équité que de prudence, les transactions avec les indigènes et la répartition des denrées entre les Espagnols. Diego Mendez fut chargé de présider à la fois aux marchés et aux distributions.
Si l'approvisionnement se fût concentré dans une zone étroite autour de la baie, cette zone eût été promptement épuisée, car les Lidiens n'avaient pas pour habitude de cultiver et de recueillir au delà de leur propre consommation. Diego Mendez partit pour l'intérieur avec trois compagnons. " Il plût à Dieu, dit-il, que je trouvasse des habitants fort doux, qui ne me firent aucun mal, se divertirent avec moi, et me donnèrent à manger de leur plein gré. „ Au premier village, il conclut avec les habitants et le cacique cette convention : ils s'engagèrent à faire du pain de cassave, à chasser, à pêcher, à procurer ainsi, chaque jour, à l'amiral, une certaine quantité de vivres ; ils les porteraient aux navires ; un Espagnol viendrait se fixer au milieu d'eux et paierait au fur et à mesure, en colliers, peignes, couteaux, hameçons, miroirs et autres articles d'Europe, les livraisons faites. Diego Mendez arrêta des stipula-
r,54 LA VIE DE CHRISTOPHE COLOMB.
tions analogues avec trois autres tribus. Il poussa son excursion jusqu'à la partie orientale de l'île, où le cacique Ameyro lui céda une pirogue et lui prêta six rameurs. Chargeant la pirogue d'autant de provisions qu'elle en put contenir, il revint par une des rivières à Santa-Gloria. Lorsqu'il y reparut, les Espagnols mouraient de faim : " ils n'avaient plus, dit-il, un seul morceau de pain à manger. „ A partir de ce moment, les Indiens de l'intérieur arrivèrent, chaque jour, aux navires, apportant exactement les fournitures convenues.
Cette abondance momentanée n'empêchait pas la situation de l'amiral d'être cruellement précaire. Il savait Jes dispositions des Indiens essentiellement changeantes et capricieuses. Par deux fois, dans son premier voyage à la Jamaïque, il avait éprouvé les belliqueux instincts de ses habitants. Naufragé dans des conditions à part, par oii, à qui, comment faire savoir son malheur et demander secours ? Par où et par qui informer les Rois qu'il avait découvert à Veragua des mines d'or, et acquis la certitude de l'existence d'une mer inexplorée par delà le Nouveau Monde ? Il ne pouvait remettre à flot ses bâtiments; il ne pouvait en construire de nouveaux, ses maîtres charpentiers avaient péri avec Diego Tristan ; ses équipages, d'ailleurs exténués, malades, désespérés, se regardant comme voués sans retour à l'abandon et à la mort, n'eussent eu ni la volonté de rien entreprendre , ni l'énergie de rien exécuter.
Il écrivit aux Rois, s'en remettant à la Providence des moyens de faire parvenir sa lettre. Il leur fit un exposé succinct, mais émouvant, de tout son voyage ; il leur dit ses découvertes, ses souffrances à la mer et à Belen, les
richesses minières de Veragua, l'avenir immense de ces contrées incomparables, et l'affreux délaissement où ses compagnons et lui gémissaient sur la plage de la» Jamaïque.
Chose admirable! non seulement Colomb ne regrettait pas d'avoir usé ses forces et prodigué sa vie dans des travaux sans profit ; non seulement l'ingratitude et les persécutions ne lui rendaient pas sa mission moins chère, mais encore il s'offrait à recommencer pour la gloire de Dieu, l'exaltation de l'Église et le salut des âmes. Après avoir rappelé les anciennes requêtes de ce souverain de Indes sollicitant du saint-siége l'envoi de missionnaires : " Quel est celui, demande-t-il, qui s'offrira „ pour conduire aux Indes les prédicateurs qu'elles appellent? " Si le Seigneur me ramène en " Espagne , je m'oblige de les y transporter sains et " saufs, au nom de Dieu. „
Il continuait à ne pas séparer de ces apostoliques aspirations, les vœux ardents de son patriotisme et de sa piété pour la croisade. S'il ne se réjouissait plus dans l'espérance de mettre lui-même son or et son épée au service de cette grande œuvre, européenne et catholique, il n'en déplorait que plus amèrement l'indifférence des Rois ; et sa douleur lui inspirait ce pathétique langage : " L'autre affaire , la plus importante, reste " là, les bras ouverts, appelant ! On l'a tenue pour étran- " gère jusqu'à cette heure ! „
Une autre cause d'amers déboires pour l'amiral, c'était de savoir le Nouveau Monde en proie aux passions d'administrateurs incapables et d'indignes colons. " Je fais plus de cas, „ dit-il, au sujet de Veragua, " du " commerce de cette échelle et des mines de cette terre, " que de tout ce qui a été fait dans les Indes. Ce n'est
" pas un fils à faire élever par une marâtre. Je ne pense " jamais sans verser des larmes à l'île Espagnole, à i' Paria, et aux autres terres... Quoiqu'elles ne meu- " rent point, elles sont agonisantes ; la maladie est in- " curable ou sera bien longue. Que celui qui les a mises " en cet état vienne maintenant avec le remède, s'il le " connaît ou s'il peut l'administrer ; mais chacun est " maître lorsqu'il s'agit de bouleverser. Ceux qui se " retirèrent des Indes, fuyant le travail et parlant mal " de ces pays et de moi, sont rentrés avec des emplois : " mauvais exemple, et sans utilité pour l'affaire elle- " même et pour la justice du monde. Cette crainte et " d'autres choses que je prévoyais me déterminèrent à " supplier Vos Altesses, avant de venir découvrir ces " îles et la terre ferme, de me les donner à gouverner " en leui" nom royal. „
Après ces intérêts généraux Colomb ne parla pas encore des siens. Ses hommes passaient avant lui dans ses sollicitudes. " Les hommes qui sont venus avec moi ont " éprouvé des fatigues et ont été exposés à des dangers " incroyables ; comme ils sont pauvres, je supplie Vos " Altesses de les faire payer bientôt et de leur accorder " des grâces, suivant les qualités de chacun, car, à mon " avis, je puis affirmer que personne n'a jamais apporté " en Espagne de meilleures nouvelles. „
A vrai dire, il eût voulu garder le silence sur s^ propre cause : sa raison révoltée, sa justice indignée ne le lui permirent pas : " Et maintenant, conclut-il, je " n'ai pas un seul cheveu sur ma tête qui ne soit blanc ; " je suis infirme, j'ai dépensé tout ce, qui me restait, et " l'on m'a pris ou vendu,, ainsi qu'à mes frères, tout, " jusqu'à la casaque, et cela à mon grand déshonneur " sans que j'aie été ni vu ni entendu. Il faut croire
que tout cela ne s'est pas fait par votre ordre royal. La restitution de mon honneur et de mes pertes, et le châtiment de ceux qui m'ont causé ce tort, feront retentir la royale noblesse de Vos Altesses ; pareil châtiment attend sans doute ceux qui m'ont volé les perles et quiconque a porté atteinte aux privilèges de mon amirauté. Si Vos Altesses agissent ainsi, elles montreront une très grande vertu, et laisseront à l'Espagne un grand exemple et une mémoire glorieuse comme princes justes et reconnaissants. Les bonnes intentions que j'ai toujours eues pour le service de Vos Altesses, et l'aifront qui m'a été fait n'ont pas permis à mon âme ulcérée de garder le silence commeje l'eusse voulu ; je supplie Vos Altesses ne me pardonner. Je suis aussi malheureux que je le dis ; j'ai pleuré jusqu'à présent sur les autres ; que le ciel maintenant me fasse miséricorde, et que la terre pleure sur moi ! Au temporel, je n'ai pas seulement une pièce de menue-monnaie pour l'offrande; au spirituel, j'en suis venu ici, dans les Indes, au point que l'ai exposé déjà. Isolé dans ma peine, infirme, attendant chaque jour la mort, entouré d'un million de sauvages pleins de cruauté, et nos ennemis, et si éloigné des saints Sacrements de la sainte Église, que mon âme en sera oubliée si elle se sépare ici du corps. Que celui qui a de la charité et qui aime la vérité et la justice, pleure pour moi. Je n'ai point fait le voyage pour obtenir des honneurs ou de la fortune ; cela est certain, puisque l'espérance à cet égard était déjà évanouie avant mon départ. Je suis venu vers Vos Altesses avec de bonnes intentions et un grand zèle, et certes je n'en impose pas ; je les supplie humblement, dans le cas où il plairait à Dieu de me, faire
" sortir d'ici, de trouver bon que j'aille à Rome, et que " j'entreprenne d'autres pèlerinages. Que la sainte " Trinité conserve leurs vies, leur donne un grand " nombre d'années, et augmente leur puissance. „