CHAPITRE IV
DIEGO MENDEZ ET EIESCHI SE EENDENT EN PIKOGUES DE LA JAMAÏQUE A HISPANIOLA
En écrivant aux Rois, l'amiral avait cru pouvoir dire : " J'envoie cette lettre par la main des Indiens. „ Il avait a,jouté, il est vrai : " Ce sera un miracle si elle parvient. „ Toujours est-il qu'il se flattait alors de trouver parmi les indigènes une piroguf et des rameurs assez intrépides pour tenter la traversée de la Jamaïque à Hispaniola. Il ne tarda pas à perdre cette illusion. Il y avait quarante lieues à franchir. Les Indiens connaissaient à merveille les risques d'un pareil voyage en pirogue. L'amiral épuisa inutilement toutes ses offres de récompenses.
Mais Colomb, dès qu'il voyait s'évanouir une ressource, on imaginait aussitôt une nouvelle. Diego Mendez était arrivé, depuis dix jours, de l'intérieur, avec la pirogue à six rameurs, que le cacique Ameyro lui avait cédée. " Résolu, dit Pierre Martyr, d'expérimenter les décrets de Dieu à son égard, „ Pamir al prit à part, dans sa cabine, son brave clief de pavillon, et lui dit : " Diego Mendez, mon fils, aucun de ceux qui sont ici, excepté vous et moi, ne se doute du danger dans lequel nous sommes, par suite de notre petit nombre, et du g»and nombre des Indiens sauvages, dont le carac-
tère est inconstant et fantasque ; et lorsqu'il leur prendra fantaisie de venir nous brûler dans ces deux navires, dont nous avons fait des maisons de paille, ils pourront facilement y mettre le feu, et nous brûler tous. L'arrangement que vous avez fait avec eux pour qu'ils nous apportent des vivres, ce qu'ils font de si bonne grâce, peut bientôt ne plus leur convenir, et il ne serait pas surprenant que demain ils ne nous apportassent plus rien. Or, nous ne sommes pas en position de prendre ces vivres de vive force, et nous aurons à en passer par où ils voudront. J'ai pensé à un moyen pour nous tirer d'embarras, si vous le trouvez bon : ce serait que quelqu'un s'aventurât sur le canot que vous avez acheté, pour se rendre à l'île Espagnole et y acheter un navire avec lequel nous puissions sortir de la situation périlleuse ou nous nous trouvons. Dites-moi votre opinion. „
Diego Mendez répondit : " Seigneur, je vois parfaitement le danger qui nous menace, et il est plus grand qu'on ne saurait l'imaginer. Mais je considère le projet de passer de cette île dans l'île Espagnole avec un bâtiment aussi petit que ce canot, non seulement comme fort difficile, mais encore comme impossible, parce que je ne connais personne qui ose se hasarder à courir le risque si patent de traverser un chenal de quarante lieues, au milieu d'îles oii la mer est si impétueuse. „
L'amiral ne répliqua pas ; mais son attitude, son regard, son silence avaient une éloquence à laquelle ne résista pas l'intelligent et vaillant officier. Il comprit que l'amiral en l'appelant à délibérer, tête à tête, d'une pareille entreprise, requérait moins ses lumières qu'il ne sollicitait son dévoûment : " Seigneur, reprit-il, j'ai
hasardé plusieurs fois ma vie pour sauver la vôtre et celle de toutes les personnes qui sont avec vous, et Dieu m'a miraculeusement sauvé. Malgré ma conduite, il n'a pas manqué de médisants qui aient dit que vous me confiez toujours toutes les choses ou il y a de l'honneur à acquérir, lorsque d'autres les auraient exécutées aussi bien que moi. Par ce motif, il me paraît convenable que Votre Seigneurie les fasse appeler tous et leur propose cette entreprise, pour voir si parmi eux il se trouvera quelqu'un qui veuille s'en charger, ce dont je doute; et si tous refusent, je hasarderai ma vie pour votre service, ainsi que je l'ai déjà fait plusieurs fois. „
Le jour suivant, en effet, dans la matinée, tous les officiers furent convoqués en conseil. Assis en demicercle autour de l'amiral, il leur proposa l'entreprise dans les mêmes termes que, la veille, à Mendez. Tous , à cette ouverture, restèrent muets et confondus. Quelques-uns dirent ensuite qu'il était tout à fait oiseux de s'entretenir de pareille chose, vu l'impossibilité complète et manifeste de traverser, dans une si petite barque , vent de bout et contre courant , un canal de quarante lieues.
Diego Mendez se leva alors, et s'adressant à l'amiral : " Seigneur, dit-il, je n'ai qu'une seule vie, et je veux la hasarder pour le service de Votre Seigneurie et pour le bien de tous ceux qui sont ici, parce que j'espère en Dieu Notre-Seigneur, qui, en voyant l'intention qui me dirige , me sauvera comme il l'a déjà fait tant de fois. „
L'amiral , à son tour , se leva , marcha vers Mendez , et l'embrassant : " Je savais bien , lui dit-il , qu'il n'y aurait que vous ici qui oseriez vous charger d'une pareille
entreprise; j'ai la ferme confiance que Dieu Notre- Seigneur vous fera surmonter les dangers qui vous menacent, comme il Ta fait dans d'autres circonstances. „
Dès le lendemain , l'aventureux officier prit la mer avec un autre Espagnol et six Indiens. Les destinées de Colomb et de ses quatre équipages tenaient au salut ou à la perte de cette frêle pirogue.
Diego Mendez se dirigea le long de la côte vers la pointe orientale de l'île ; il avait trente-quatre lieues à franchir pour l'atteindre. Il fut capturé en route par des pirates indiens; mais " le Seigneur, dit-il, le délivra miraculeusement. „ Arrivé à l'extrémité de l'île, il y attendait que le vent et la mer devinssent assez calmes pour se lancer en plein chenal d'Hispaniola. Un parti d'Indiens l'attaqua , le fit prisonnier et l'emmena dans l'intérieur à trois lieues de son canot. On ne sait ce que devinrent ses compagnons. Sa vie et ses dépouilles furent jouées par les sauvages à une partie de paume. A la faveur de leur entrain, sans doute, dans cette partie funèbre, il s'esquiva, regagna la côte et y retrouva son canot. Le vent et la mer étaient propices pour revenir à Santa-Gloria ; Diego Mendez déploya sa voile, et refit, sans accident, les trente-quatre lieues. Il se représenta devant l'amiral, quinze jours après l'avoir quitté.
Llamiral lui demanda s'il reprendrait son voyage. Mendez répondit affirmativement. Son intrépidité piqua d'émulation un autre officier, Barthélémy Fieschi. Il avait commandé la Biscaienne; il était Génois, marin de grand mérite et hautement apprécié de l'amiral ; il professait, de son côté, pour son glorieux compatriote, un affectueux attachement. Il sollicita de partager, dans un second canot, les risques de Diego Mejidez , et de
revenir, si Ton touchait terre à Hispaniola, porter à Santa-Gloria cette heureuse nouvelle.
Les deux embarcations partirent, commandées, Fune par Mendez, l'autre par Fieschi : chacune était montée par six Espagnols et dix Indiens. Le trajet, jusqu'à la pointe orientale, fut laborieux, mais s'effectua sans accident. On y demeura quatre jours. Lorsque le temps fut calme et sembla sûr, Mendez, Fieschi et leurs compagnons " se recommandèrent à Dieu et à Notre-Dame d'Antigua „ , puis se confièrent au vaste océan.
Le premier jour, une mer très calme favorisa d'autant plus leur marche qu'il ne soufflait pas la plus légère brise. Mais cette absence d'air, sous un ciel radieux et un soleil brûlant , réfléchis par une mer plate , ne tarda pas à devenir un supplice. La chaleur était intolérable ; les Indiens qui tenaient les rames mouraient de soif. Ils épuisèrent, à peu de chose près, dès le premier jour, Feau embarquée pour tout le voyage. Le soir, on perdit de vue la côte de la Jamaïque.
Pendant la nuit, à tour de rôle, les Indiens ramèrent ou dormirent. Le lendemain matin, à peine pouvaientils soutenir leurs pagayes. A mesure que le soleil s'éleva, comme ils n'avaient plus d'eau, ils endurèrent dans toute son intensité la torture de la soif. A midi, las de souffrk, et désespérant d'arriver, ils refusèrent de ramer davantage. Mendez et Fieschi retrouvèrent, ou plutôt feignirent de retrouver deux barils d'eau qu'on ' n'avait pas entamés. Ils la distribuèrent avec une parcimonie facile à comprendre : ils en accordaient de loin en loin quelques gorgées, et pour soutenir le moral des pauvres rameurs épuisés, ils leur promirent qu'on arriverait bientôt à la petite île de Navasa, où ils boiraient à leur soif et se reposeraient le temps nécessaire.
Ainsi s*écoula la fin du second jour. La nuit qui suivit fut horrible. D'après leurs calculs, ils avaient fait assez de chemin pour atteindre l'île de Navasa ; ne la voyant pas paraître, ils s'imaginèrent, comme elle était extrêmement petite et basse, avoir passé auprès sans l'apercevoir, à cause de l'obscurité. Un des Indiens tomba mort de chaleur, de fatigue et de soif. Plusieurs autres gisant au fond des canots, respiraient à peine. Ceux qui ramaient encore ramaient avec la douloureuse mollesse d'un bras sans force et sans confiance. La derdière goutte d'eau venait d'être donnée. Le découragement gagna Mendez et Fieschi eux-mêmes, lorsqu'ils virent la nuit très avancée, sans que l'île de Navasa parût. Mendez, d'un œil inquiet et triste, scrutait l'horizon. Le ciel, au nord, s'éclairait peu à peu de cette clarté blafarde qui précède le lever de la lune. La lune se leva. Sur son disque émergeant des flots, Mendez remarqua, comme une ombre portée, la silouette opaque et dentelée d'une masse inconnue. Une terre seule, interposée entre l'astre et les embarcations, pouvait produire ce bizare effet. " Terre! terre! „ cria Mendez. Ses compagnons, à ce cri, semblèrent recouvrer la vie. Ils reprirent leurs pagayes avec une vivacité fébrile, et débarquèrent, au point du jour, sur l'îlot de Navasa.
Navasa n'était qu'une roche d'une demi-lieue de circonférence, sans végétation ni sources. De cruels moments d'angoisse s'écoulèrent encore avant que les pauvres navigateurs eussent découvert, dans les cavités des rochers, des flaques d'eau non évaporée depuis les dernières pluies. Mendez s'efforça de modérer l'empressement frénétique avec lequel ses compagnons se jetèrent sur cette eau. Malheureusement les Indiens résistèrent à toutes ses remontrances ; ils burent avec une
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telle avidité que quelques-uns moururent en buvant encore.
De Navasa au cap Saint-Michel (aujourd'hui cap Tiburon), la pointe la plus occidentale d'Hispaniola, Diego Mendez et ses compagnons n'avaient plus qu'un bras de mer de huit lieues à traverser. Après qu'ils eurent étanché leur soif, ils firent sur la grève un repas de coquillages, qui leur parut délicieux, puis se reposèrent tout le jour à l'ombre des rochers, les regards attachés sur les montagnes d'Hispaniola, dont les sommets, doucement estompés, dentelaient l'horizon. Ils reprirent la mer à la fraîcheur du soir, et, le lendemain, dans la matinée, atterrirent près du cap Saint-Michel, à l'embouchure d'une rivière. Les naturels du voisinage s'empressèrent de leur apporter des vivres.
Fieschi voulait repartir pour la Jamaïque : il eût risqué sa vie une seconde fois pour annoncer à l'amiral que Mendez , heureusement débarqué à Hispaniola, se rendait à Saint-Domingue, et que, sous peu de jours, on verrait des navires envoyés par Ovando, le gouverneur. Ce noble dessein de Fieschi ne put se réaliser : telles avaient été, pour venir, les souffrances des Indiens et des Espagnols, que pas un seul ne consentit à recommencer.
Mendez avait cent trente lieues de côte à longer pour se rendre du cap Saint-Michel à Saint-Domingue. Il lui fallait, à la fois, vaincre le vent, refouler le courant, échapper du côté de la mer aux pirates Caraïbes, qui infestaient ces parages, et, du côté de la terre, se défendre contre les tribus indigènes, parce que cette partie de l'île n'était pas encore subjuguée. Il fit quatrevingts lieues à travers ces obstacles, et atteignit le port d'Azua. Il y apprit qu'Ovando n'était pas à Saint-Do-
mingue, mais dans l'intérieur de l'île à cinquante lieues d'Àzua. Abandonnant son canot, il partit pour l'intérieur. Seul, à pied, il affronta les embûches des tribus exaspérées contre le nom espagnol, gravit les montagnes, passa les rivières à la nage, s'ouvrit un chemin avec son épée à travers l'épaisseur des forêts. Soutenu par sa confiance en Dieu, le sentiment du devoir et le dévoûment à son amiral, il arriva près d'Ovando.