‹ La vie de Christophe ColombChapitre 38 sur 47 · NOUVEAUX CRIMES DES EÉVOLTÉS DE LA JAMAÏQUE. — DÉLIVEANCE DE COLOMB · texte numérisé non relu

NOUVEAUX CRIMES DES EÉVOLTÉS DE LA JAMAÏQUE. — DÉLIVEANCE DE COLOMB

Durant la scène de désordre que nous venons de raconter, les hommes alités, du fond de la triste cabane dont on avait fait un hôpital, entendirent le tumulte et, se traînant sur le pont, virent la fuite des canots. Ils

crurent à un départ général et s'imaginèrent qu'on les abandonnait de parti pris. Leur désolation est facile à concevoir. L'amiral entendit, à son tour, leur gémissements. Toujours prêt à sacrifier sa vie à la charité, il se fit porter, quelque souffrant qu'il fût, au milieu de ces pauvres gens, afin qu'ils le vissent de leurs yeux, et que cette vue les rassurât complètement sur leur délaissement prétendu. Il les exhorta à mettre leur confiance en Dieu, qui les délivrerait, et il promit qu'à son retour en Espagne, il se jetterait aux pieds de la reine, ferait valoir leur fidélité et leur constance, et obtiendrait pour eux des récompenses qui les dédommageraient amplement de tous les maux qu'ils auraient souffert.

Colomb, depuis, continua de se faire porter chaque jour, au milieu de ses malades. Interrogeant, consolant, parlant de Dieu, promettant en son nom, guérison et délivrance, s'intéressant aux plus répugnants détails du service des infirmiers; maintes fois, de ses mains contractées par la goutte, il fit lui-même les pansements. Sa charité fut bénie et récompensée : pas un de ces malades ne mourut, leur guérison même fut très prompte. Mais, comme toujours, cette grandeur d'âme de l'amiral et ses heureux résultats fournirent contre lui un nouveau prétexte à la haine. Autant les matelots guéris et leurs camarades lui furent reconnaissants, autant le médecin entre les mains duquel ils avaient langui jusque-là, se piqua d'aigreur. Probablement les visites de Colomb avaient amené la constatation de négligences et autres fautes dans le service de santé ; elles avaient, en tout cas, exigé un redoublement de zèle de la part du médecin ; celui-ci s'en irrita.

Sur l'île, les Porras et leur bande prirent, avec leurs canots, le long de la côte, dans la direction de l'est, la

route précédemment suivie par les pirogues de Mendez et de Fieschi. Partout oii ils s'arrêtèrent ils commirent des violences contre les Indiens. Ils les pillèrent, et ils aggravèrent odieusement ce crime, en affirmant qu'ils agissaient ainsi par la volonté et les ordres de l'amiral. Ce serait à lui, dirent-ils, de payer tout ce qu'ils prenaient ; c'était à lui que les Indiens devaient réclamer : ils allèrent même jusqu'à dire aux naturels de tuer l'amiral, s'il refusait de faire droit à leurs réclamations. Et pour que ces excitations produisissent plus sûrement leur effet, ils dépeignirent Colomb comme l'implacable ennemi de la race indienne ; ils dirent qu'il s'était emparé déjà de plusieurs îles, qu'il en avait exterminé la population, et n'attendait qu'un moment favorable pour faire subir le même sort à la Jamaïque.

Arrivés à l'extrémité orientale de l'île, ils se procurèrent des rameurs indiens. Lorsque la mer fut parfaitement calme, ils prirent le large. Ils avaient fait quatre lieues à peine que le vent s'éleva ; il était contraire et violent; les lames se creusèrent, les pirogues durent rebrousser chemin. Elles avaient été imprudemment surchargées ; on sait la mobilité de ces sortes d'embarcations, arrondies par dessous et sans quille : elles chavirent au moindre déplacement de leur charge. Porras et leurs complices prirent peur et jetèrent à l'eau presque tout ce qu'ils avaient embarqué. Bientôt ce premier sacrifice ne parut pas suffisant. Ils forcèrent les Indiens à se jeter à la mer, ne gardant que ceux qui étaient indispensables pour manœuvrer les canots. Ces malheureux hésitaient-ils à obéir? ils les piquaient de la pointe de leurs épées jusqu'à ce qu'ils ro fussent procipit 's. Quelque excellents nageurs que fussent les Indiens, la terre était trop éloignée pour qu'il leur fût

possible de l'atteindre. Ils restèrent autour des canots^ s'y accrochant parfois pour reprendre haleine; mais leur poids dérangeait l'équilibre, et les Espagnols leur abattaient les mains à coups de sabre. Les uns furent tués et les autres se noyèrent.

Revenus à la pointe orientale^ les misérables attendirent plus d'un mois que la mer se fît calme de nouveau. Ils recommencèrent alors leur tentative de voyage à Hispaniola. Le prompt soulèvement des flots les obligea, comme la première fois, à regagner le point de départ. Un troisième essai eut, quelque temps plus tard, exactement le même résultat. L'épreuve leur parut décisive : ils renoncèrent à toute espérance du côté de la mer, abandonnèrent leurs canots,, et retournèrent dans l'ouest. S'ils étaient venus alors implorer la clémence de l'amiral, il leur eût pardonné; ils aimèrent mieux rôder de village en village autour de Santa-Gloria, vivant sans frein ni loi, pillant et tuant, saccageant les champs et les habitations.

Ces sanguinaires dévastations eurent pour effet inévitable la rupture des bonnes relations entre les indigènes et le campement. Les arrivages de vivres furent d'abord plus rares et moins abondants , puis ils cessèrent tout à fait. Telles sont les circonstances dans lesquelles Colomb profita d'un phénomène astronomique, une éclipse de lune, pour reconquérir son ascendant sur l'esprit des Indiens. Trois jours d'avance, il les invita, aussi nombreux qu'il put, à un grand spectacle, pour le soir où l'éclipsé devait avoir lieu. Lorsqu'ils furent réunis , il leur dit qu'il savait leur dessein de le laisser mourir de faim, lui et ses compagnons. Cette violation des accords librem.ent conclus était, leur dit-il, un outrage à Dieu. Il leur rappela qu'en abordant dans leur

île, il s'était donné à eux comme leur hôte par la volonté de la Providence. La Providence le protégeait, ajouta- t-il , car elle avait permis à ses envoyés de partir pour Hispaniola, et avait soulevé les flots, au contraire, contre ses compagnons révoltés, lorsqu'ils avaient voulu prendre la même route. Dieu, son Seigneur, était le protecteur des bons et l'ennemi des perfides : leurs projets déloyaux et inhumains l'irritaient déjà. Leurs prêtres ne savaient pas, mais il leur annonçait, lui, que, le soir même, quand la lune se lèverait, ils la verraient, malgré la limpidité du ciel, rougir, s'obscurcir par degrés, et se voiler entièrement.

Le soir vint, la lune se leva et s'obscurcit peu à peu. Les Indiens, à cette vue, poussèrent des cris d'épouvante : ils supplièrent l'amiral d'apaiser son Dieu ; ils protestèrent que dorénavant ils rempliraient leurs engagements avec exactitude. L'amiral feignit de se rendre à leurs supplications. Se retirant dans sa cabine, il leur dit qu'il allait prier pour eux , et , sans doute , il pria , quoique dans une autre intention que celle qu'ils supposaient : il dut demander pour ces âmes ignorantes et chères à son zèle chrétien, les lumières de la foi, des sentiments conformes à la justice naturelle, des conquérants plus religieux, plus humains que les tyrans de l'île Espagnole. L'éclipsé terminée, ils s'en allèrent pleins d'admiration, saisis de crainte, et, depuis, furent fidèles observateurs du traité d'approvisionnement. Colomb avait profité de cette circonstance pour montrer aux indigènes et expliquer le crucifix : ils ne cessèrent, depuis, de vénérer le Dieu des chrétiens.

L'esprit d'insubordination était moins facile à éteindre parmi les Espagnols. Une seconde consinration se forma. Nous avons dit que le médecin du baraquement,

maître Bernai, autrefois apothicaire à Valence, avait conçu contre Colomb unelionteuse rancune, àjla suite des inspections de l'amiral dans son service. Il est soupçonné d'avoir, peu après, tué, par ses remèdes, deux hommes qui lui déplaisaient. Il profita d'un bruit désespérant que les Porras faisaient courir dans l'île, pour organiser, autour de Colomb, une nouvelle émeute. Les révoltés de terre affirmaient avoir vu, le long des côtes, les débris d'un navire récemment naufragé. Ce ne pouvait être , à leur avis , que le bâtiment envoyé d'Hispaniola au secours de l'amiral ; sa perte engloutissait les dernières espérances. Bernai s'empara de ce thème, se fit un parti parmi les matelots restés fidèles jusque-là, arrêta, de concert avec eux, qu'on s'emparerait de gré ou de force des canots qui restaient, et qu'on déserterait, en attendant une mer propice pour renouveler la tentative de voyage à Hispaniola.

" Dieu remédia à ce péril, „ dit Herrera. Au jour fixé pour l'explosion du complot, peu d'heures avant son exécution projetée, le brigantin d'Escobar montra ses voiles au nord-est. Sa vue dissipa soudain toutes les noires pensées, et quand il fut reparti, quelque inexplicable et même irritante que parût sa visite , les dispositions des esprits étaient changées.

Les rebelles de Porras souffraient cruellement au lïdlieu de leur vagabondage. Bon nombre d'entre eux voyant que l'influence de Colomb sur les Indiens, au lieu de diminuer, avait grandi depuis Téclipse, commençaient à craindre qu'il ne finît par triompher, et ils redoutaient, dans ce cas, des châtiments proportionnés à leur crime : ils inclinaient à faire leur soumission. L'amiral leur dépêcha deux messagers qu'il savait leur inspirer confiance, leur envoya une partie de la moitié de porc

apportée par Escobar, et leur fit offrir l'oubli du passé, s'ils consentaient à rentrer dans le devoir. Malheureusement les Porras parvinrent à se placer entre leurs complices et les messagers de Colomb : par leurs insolentes prétentions vis-à-vis de l'amiral, et par leurs mensonges auprès de leurs complices, ils rendirent la soumission impossible. Une de leur plus audacieuses imaginations pour rendre l'amiral de plus en plus odieux, mérite d'être rapportée. La venue de la barque d'Escobar faisait, dans leur camp, une sérieuse impression : on ne pouvait s'empêcher d'y voir l'indice d'une prochaine délivrance ; les Porras osèrent affirmer qu'aucun réel brigantin n'était venu, mais que l'amiral, profond nécromancien, avait fait apparaître, par ses sortilèges, un fantôme de bâtiment. Pour preuve, ils imitaient l'heure : l'apparition avait eu lieu à la brune ; son rapide évanouissement : elle s'était dissipée aussitôt qu'aperçue; l'invraisemblance qu'Ovando eût envoyé dans ces conditions de mystérieuse célérité ; Fimpossibilité d'admettre que Colomb eût laissé repartir un navire véritable, sans s'y réfugier avec son fils et son frère.

Il n'en fallut pas davantage pour retremper la haine des rebelles. Sur les instigations de jour en jour plus irritantes de leurs chefs, ils résolurent d'attaquer le baraquement , d'y mettre tout au pillage et de faire l'amiral prisonnier. Informé de leur marche, Colomb dut se résoudre à les châtier par l'épée. Malade et ne quittant plus le lit, il envoya l'Adelautado à leur rencontre. La plupart des soldats de Barthélémy avaient plus de courage que de santé. Leur aspect valétudinaire persuada aux fauteurs des Porras qu'ils auraient aisément raison d'une si chétive troupe. L'Adelantado était,

à leurs yeux, le seul combattant redoutable; ils convinrent de concentrer contre lui tous leurs efforts : les six plus robustes formèrent, autour de François Porras, un groupe engagé par serment à faire périr l'Adelantado.

Mais rien n'égalait le courage, l'adresse et la vigueur herculéenne de Barthélémy Colamb. Ses deux premiers coups de lance tuèrent deux ennemis : quatre autres furent bientôt gisants à ses pieds. François Porras se présenta alors. D'un terrible coup d'épée il fendit le bouclier de l'Adelantado et le blessa à la main ; l'épée resta engagée dans le bouclier, et François Porras, découvert, eût été percé d'outre en outre par la lance de Barthélémy, si celui-ci n'eût dédaigné une facile victoire. Avec une chevaleresque générosité, l'Adelantado jetant de côté sa lance, se précipita sur Porras, le saisit à bras le corps, le lia en quelque sorte, de ses muscles de fer, et lui sauva la vie en le faisant prisonnier. De ce moment, la lutte ne fut plus qu'une déroute pour les rebelles. Barthélémy ne les poursuivit pas, jugeant la leçon suffisante, et plus de sang inutile. L'amiral rendit grâce à Dieu. Les rebelles, privés de leur chef, demandèrent à se soumettre, il leur pardonna.

Cependant, Diego Mendez ne s'était pas contenté, à Saint-Domingue, de voir partir pour Santa-Gloria le brigantin d'Escobar. Persuadé qu'Ovando ne s'occuperait pas, à l'avenir, avec plus de zèle que par le passé, de la délivrance des naufragés, il avait nolisé aux frais de Colomb, deux caravelles, l'une pour la Jamaïque, l'autre pour le conduire lui-même directement en Espagne, où il était de l'intérêt de Colomb que ses malheurs fussent promptement- connus. Il lui fallut quatre mois encore pour préparer ces deux navires. Au dernier moment, il ne trouvait pas un capitaine

dont il fût suffisamment sûr pour lui confier la caravelle destinée à Santa Gloria. Un ancien écuyer de l'amiral, le parfumeur Salcedo, qui, grâce aux anciennes bontés de Colomb, possédait l'unique et importante fabrique de parfumerie de l'île, sut l'embarras de Mendez et n'hésita pas à délaisser ses affaires pour le salut de son vieux maître. Salcedo avait acquis autrefois, à côté de Colomb, assez d'expérience pour conduire à peu près bien un navire : il se chargea de mener la caravelle à la Jamaïque.

Ovando, de son côté, ne pouvant plus empêcher la délivrance de Colomb, ne jugea pas prudent de s'exposer jusqu'au bout au reproche de n'avoir rien fait. Il arma une seconde caravelle et la fit partir avec Salcedo. Dans les derniers jours de juin 1504, un an révolu, depuis que Colomb s'était échoué à Santa-Gloria, les deux caravelles de Salcedo y arrivèrent. L'amiral, avec ceux qui lui avaient été fidèles jusqu'au bout , s'embarqua sur le bâtiment frété par Mendez ; les rebelles furent placés sur celui d'Ovando. On mit à la voile le 28 juin pour Hispaniola. Les Indiens, dit Oviedo, pleurèrent en voyant partir l'amiral. Le temps contraria à tel point sa traversée qu'il mit plusieurs semaines à se rendre à Saint-Domingue : il y arriva le 18 août. La population lui fit un respectueux et sympathique accueil ; le gouverneur se crut obligé de montrer des sentiments pareils : il alla, comme les principaux habitants, à la rencontre, sur le port, de ce vieillard couvert de gloire, plus vénérable encore par ses infortunes et ses vertus que par son génie; il exigea que Colomb descendît dans son palais, oii il affecta de l'environner de soins polis. Mais sous les plus respectueuses apparences, se cachaient les amers sentiments d'une impla-

cable animosité : elle ne put se contenir. Ovando mit en avant que toutes les îles du Nouveau Monde relevaient de sa juridiction ; il prétendit, en conséquence, évoquer par devant son tribunal l'information de tout ce qui s'était passé à la Jamaïque. Il relaxa tout d'abord les Porras ; il parla ensuite de punir les gens de l'amiral qui, en le défendant, avaient versé, disait-il, le sang espagnol : cela n'allait à rien moins qu'à traduire Barthélémy devant un conseil de guerre.

Un autre sujetde douleurpour Colomb, fut de trouver, à Saint-Domingue, ses affaires personnelles dans un désordre complet. La part des produits qui lui revenait et qui devait se monter alors à des sommes prodigieuses, n'était pas payée à Carvajal, son facteur. Colomb ne put obtenir d'Ovando,ni discussion ni règlement de comptes.

Mais les malheurs de l'île elle-même l'effrayèrent plus que tout le reste. La population indigène disparaissait, massacrée par Ovando ; les Européens vivaient, par sa faute et à son exemple, dans de monstrueux désordres. Il écrivit aux Rois, à ce sujet, une fois rentré en Espagne : " Les Indiens d'Hispaniola étaient et sont " encore la véritable richesse de l'île : car ce sont eux " qui cultivent la terre et apprêtent le pain pour les " chrétiens : ils creusent les mines d'or et supportent " toutes les fatigues, travaillant tout à la fois et comme " des hommes et comme des bêtes de somme. J'ai)prends " que depuis que j'ai quitté l'île (comme gouverneur), il " est mort les cinq sixièmes des naturels, tous par suite " de traitements barbares et d'une froide inhumanité ; " les uns par l'épée, d'autres sous les coups; la plus " grande partie ont péri dans les montagnes et les ca- " vernes où ils s'étaient enfuis, faute de pouvoir sup- " porter les travaux qui leur étaient imposés. „

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