CHAPITRE IV
DÉMARCHES INUTILES DE COLOMB PRES DE LA COUR DE LISBONNE. — IL REPART POUR l'iTALIE.
En 1479, le roi de Portugal Jean II, surnommé le Grand, succéda à son père Alphonse V. Il entrait dans ses vues d'imprimer à la marine portugaise une activité qui rappelât les temps du prince Henri, son grand oncle. Il accueillait les services de tout étranger qu'il estimait capable. Ce fut chose facile à Colomb d'être admis en sa présence.
Jean II se montra peu enclin, dans les premières audiences, à favoriser les projets de Colomb. Mais, par la suite, il comprit qu'il y avait dans les théories du Génois quelque chose de vraisemblable et de magnifique : il consentit à faire les frais d'une expédition. Cette expédition n'eut pas lieu, parce que la couronne de Portugal n'accepta pas les conditions exigées par Colomb.
Dès le principe , aux clartés encore confuses ou déjà très nettes de son inspiration et de ses calculs, Colomb s'était promis et juré devant Dieu de faire servir de deux manières, différentes mais corrélatives, à la diffusion de l'Évangile et à l'exaltation de la sainte Église , la découverte des riches contrées devinées par son génie aux limites occidentales de l'Océan. Il avait résolu que, sur ses pas, la chrétienté enverrait aux Indes ses missionnaires et sa foi; que les Indes, en retour, lui produiraient, à lui, des trésors capables d'affranchir la chrétienté des séculaires outrages de l'islamisme. Ce programme, on le voit, comprenait deux parties : elles ont inégalement frappé l'attention des historiens : l'une a été moins mal appréciée que l'autre.
Washington Irving a très bien décrit, sauf un mot disparate et faux, le côté, pour ainsi dire, apostolique de la mission dont Colomb se croyait investi. " Lorsque Colomb, dit-il, eut formé sa théorie, elle prit racine dans son esprit avec une force singulière. Il ne parlait jamais d'un air de doute ou d'hésitation, mais avec autant d'assurance et de certitude que si ses yeux avaient vu la terre promise. Un profond sentiment religieux se mêlait à ses méditations et leur donnait, par fois, une teinte de superstition^ mais d'une superstition qui n'avait rien que â^él&oé et de sublime. Il se regardait
en quelque sorte comme l'envoyé du ciel, choisi entre tous les hommes pour l'accomplissement de ses grands desseins; il croyait voir la découverte qu'il méditait prédite dans l'Ecriture sainte et indiquée à grands traits dans les révélations des prophètes. Les extrémités de la terre seraient rapprochées l'une de l'autre; et toutes les nations , toutes les langues unies sous la sainte bannière du Rédempteur. Tel devait être le glorieux résultat de son entreprise, mettant les régions éloignées et inconnues de la terre en rapport avec l'Europe chrétienne, portant le flambeau de la vraie foi dans les pays encore couverts des ténèbres du paganisme, et rassemblant leurs peuples innombrables sous la sainte domination de l'Église. L'enthousiasme dont il était animé se communiquait à ses -paroles, et jusqu'à son maintien, qui avait quelque chose de la noblesse et de l'élévation de ses idées „ (1).
Le même auteur parle en termes explicites, de ce qu'il appelle " le projet favori „ de Colomb. " La délivrance du Saint-Sépulcre, dit-il, fut l'un des grands objets de son ambition ; il la médita pendant tout le reste de sa vie ; elle fut l'objet d'une disposition expresse de son testament. Il la regardait comme une des grandes œuvres que ciel l'avait choisi pour effectuer, et il ne considéra "par la suite sa grande découverte que comme un moyen préparatoire , employé par la Providence pour en assurer l'accomplissement (2)... Dès le principe ^ il avait proposé la délivrance du Saint-Sépulcre comme le grand objet auquel devaient être appliqués les produits de ses découvertes (3). „
(1) Washington- Irwing, Hv. i, ch. v.-— (2) Liv. ii, ch. vin.— (3) Liv. XIV, ch. IV,
Washington Irwing s'est tlrompé sur deux points. Lorsqu'il dit que Colomb avait conçu, dès le principe^ son désir de délivrer la Terre-Sainte, il entend par là, l'époque des négociations avec la cour d'Espagne ; sa pensée ne remonte pas plus haut. C'est une inexactitude. Il l'aggrave, lorsqu'il ajoute que Colomb considéra 'par la suite sa grande découverte comme un moyen préparatoire. Il se méprend encore, lorsqu'il affirme, dans un autre endroit, que Colomb se rappela son vœu avec une nouvelle for ce ^ comme si, pendant un certain nombre d'années, il l'eût à peu près perdu de vue.
Colomb forma les résolutions de découvrir le Nouveau Monde, de l'évangéliser et de délivrer la Palestine, véritablement dès le principe^ c'est à dire aussitôt que le dessein de la Découverte elle-même fut arrêté dans son esprit. Et ces trois idées de Découverte, d'Apostolat, de Délivrance, comme elles naquirent ensemble dans son vaste et pieux génie, de même elles restèrent associées, sans interruption, sans oubli, ni défaillance, dans sa volonté et dans ses actes.
Réaliser ce rêve héroïque, Colomb ne le pouvait qu'en s'assurant, par ses conventions préalables avec les associés, quels qu'ils fussent, de son entreprise maritime, une autorité quasi royale et des droits immenses de propriété sur les pays à découvrir. Il fallait qu'il fût maître aux Indes, pour imprimer, sans entraves, aux développemants delà colonisation, une marche vraiment chrétienne. Il lui fallait une part assez considérable dans les produits de la colonisation, pour qu'il en retirât un trésor particulier pouvant subvenir aux dépenses de recrutement et d'entretien d'une armée contre le Turc. Il fallait enfin qu'en récompense de la Découverte, des titres honorifiques le posassent, en Europe, par le pres-
tige et les facultés d'initiative, en égal des princes. Des honneurs, des richesses, du pouvoir, ces trois choses lui étaient indispensables.
De là les conditions posées par lui au Portugal d'abord, et, plus tard, à l'Espagne: —il serait Vice-Koi, Gouverneur général des îles et continents découverts par lui et après lui dans l'Océan et Grand Amiral de l'Océan; — il aurait tous les honneurs, toutes les attributions de ces dignités et charges ; — il recevrait la dîme de toutes les richesses, perles, diamants, or, parfums, épices, fruits et productions recueillies et exportées dans les régions soumises à son autorité ; — ses dignités et charges et toutes les prérogatives y attachées seraient héréditaires, par droit d'aînesse, dans sa famille.
Le roi Jean II ne trouva pas, tout d'abord , ces demandes hors de proportion avec le service proposé ; il les renvoya à l'examen de sa commission permanente des découvertes maritimes. Cette commission se composait de trois membres : Diego Ortiz de Cazadilla, évèque de Ceuta et confesseur de Jean II, et les médecins juifs Josèphe et Koderigo. Ils conclurent, tous trois, au rejet des demandes de Colomb.
Jean II n'adhéra pas à cette conclusion négative. Si elle mettait à couvert sa responsabilité royale , elle ne satisfaisait pas son esprit. Il saisit exceptionnellement de lac[uestion un conseil supérieur composé tout exprès, sous sa présidence, aes personnages les plus considérables de la cour. Dans ce conseil, les considérations mesq^uines prévalurent encure. Le conlLSseur fut muins touche (comme il arrive trop souvent, nous le aisons à regret, dans ces charges périlleuses) des intcrets ae la religion que des visées ae i'egoisme. Il était, ou se croyait savant en cosmographie. A ce titre, plus sus-
ceptible que tout autre d'ombrage et de jalousie à Tendroit de Colomb , il se fit une question de fortune de soustraire à un rival l'occasion de gagner les bonnes grâces du maître. Par des affidés, son habileté cauteleuse organisa, dans le conseil, une majorité conforme à ses passions.
Un seul membre, le comte de Villaréal, parla fortement le langage de la raison et de l'honneur, de la religion et du patriotisme. Il représenta que Colomb avait pour principal objet la propagation de la foi catholique; que rejeter ses offres, ce serait refuser Dieu peut-être ; que ce serait au moins le tenter, que de négliger cette chance de faire retentir d'un pôle à l'autre la parole du saint Évangile ; que ce serait frustrer la nation d'un grand accroissement d'empire , et ses princes , de l'immortalité de leur nom. Il s'étonna qu'un tel projet eût pour adversaire un ministre de la religion. Il osa, comme s'il entendait cà l'instant même, dit-il, une voix et un esprit du ciel, présager au souverain assez hardi pour tenter l'entreprise , non seulement une heureuse réussite, mais encore, dans le présent et dans la postérité , une puissance et une gloire que n'obtinrent jamais les héros les plus célèbres et les plus fortunés monarques.
Ce discours, unanimement applaudi, n'empêcha pas l'avis du confesseur de triompher. Le conseil décida deux choses : qu'il convenait d'encourager, en général, les expéditions maritimes, et qu'il fallait se garder, en particulier, de l'expédition provoquée par Colomb.
Jean II pourtant ne se tint pas encore pour convaincu. Plus il approfondissait ses propres raisonnements, plus l'entreprise le séduisait. Il fit proposer à Colomb des tempéraments. Il lui offrit le gouvernement
perpétuel des contrées qu'il découvrirait, des titres honorifiques et des privilèges héréditaires. Colomb refusa.
Le roi s'en montra peiné, affligé même. Le confesseur, alors, imagina, pour se faire valoir, un moyen que nous voudrions pouvoir taire : il conseilla au roi de munir secrètement des plans et des notes de Christophe Colomb, un pilote portugais, et de l'envoyer à la Découverte par la route indiquée. Un message royal invita Colomb à déposer sans retard le détail écrit de son projet, avec cartes à l'appui : il obéit. Aussitôt un des capitaines réputés les plus habiles de la marine portugaise fut dépêché sur une caravelle : sa mission apparente était de ravitailler les îles du cap Yert ; sa mission secrète et réelle, de cingler vers l'occident, selon les instructions volées à Colomb. Mais, après quelques jours de navigation dans la direction prescrite, le cœur faillit à l'équipage et au capitaine. On rentra aux îles du cap Yert, delà à Lisbonne. Peu à peu d'inévitables indiscrétions initièrent le public au secret de ce coupable voyage.
Colomb venait de voir mourir Felippa, sa femme. Le trait inique de la cour le frappa en plein cœur endolori. Il en reçut comme une inguérissable blessure. En vain le roi s'efforça-t-il, à plusieurs reprises, de l'engager dans de nouveaux pourparlers. Lisbonne, la cour, les hommes, le pays, tout, du Portugal, lui était devenu image importune, amers souvenirs. Il s'enfuit en secret, par mer, emmenant son jeune fils Diego.
Ce départ fut une fuite. La vie de Colomb n'était plus en sûreté à Lisbonne. Il savait le roi résolu, sous la pression journalière de criminels conseillers, à tenter l'impossible pour le lier à sa couronne par un de ces
engagements qui ne permettaient plus, quand une fois on était inscrit dans la marine portugaise, de naviguer sous un autre pavillon. Il savait ces mêmes conseillers déterminés à tout contre lui ; un assassinat ne les arrêterait pas (1). Il quitta Lisbonne en 1484. Son fils, avait huit ans. Barthélémy, naviguait-il alors, comme Las Casas l'affirme, ou les deux frères s'enfuirent-ils ensemble? Fût-ce à ce moment que Christophe envoya Barthélémy en Angleterre, pour intéresser Henri VII à la grande entreprise? Cette dernière opinion (ist la plus généralement adoptée.
Christophe Colomb arriva à Gênes. Il n'y fit qu'une courte apparition : ses propositions, qu'il réitéra au sénat de sa patrie, ne furent pas plus acceptées qu'autrefois.
Comme naguère , il alla pieusement revoir son vieux père à Savone. Sa mère n'était plus. Dominique, depuis la
(1) Ces cruelles appréhensions, Navarrete et d'autres historiens les ont transformées en une crainte moins noble, la crainte d'être emprisonné pour dettes. Mais, sans être riche, Colomb possédait encore plus qu'il ne devait, si tant est qu'il dût quelque chose : rien ne l'indique. Sans doute, il réalisa sans bruit l'héritage de sa femme, mais il suffit, pour expliquer cette liquidation clandestine, de la nécessité où il était de tenir cachés ses préparatifs de départ. Il est vrai encore que Jean II, lui écrivant, quatre ans après, pour l'inviter à revenir, lui donna expressément l'assurance de n'être inquiété au sujet d'aucunes poursuites, criminelles ou civiles, pouvant exister contre lui. Mais cette allusion s'applique à un commencement d'informations, au criminel, dirigées contre Colomb, après sa fuite, taxée de désertion par les conseillers de Jean II. Ils le persuadèrent aisément, malgré la vérité, des droits de son pavillon sur UQ étranger domicilié dans le pays depuis plus de quinze ans, et ayant navigué, dans l'intervalle, sur des navires portugais.
mort de Suzane, regardait Savone comme un exil ; il n'avait qu'un désir : vivre ses derniers jours et mourir au milieu des souvenirs de sa jeunesse, de son bonheur. Christophe Colomb, si peu riche qu'il fût lui-même, s'imposa, avec une teadresse empressée, les sacrifices nécessaires à l'accomplissement de cette volonté quasi suprême : il ramena son père à Gênes. Il n'en repartit lui-même, au bout de quelques mois, qu'après avoir pourvu pour le présent et pour l'avenir, à tous les be- ^j soins du vieillard.
Les regards de Christophe Colomb s'étaient tournés vers l'Espagne. Il espéra trouver, en Espagne, pour son œuvre scientifique, civilisatrice, chrétienne, des sympathies efficaces. La nation était zélée pour la foi; elle haïssait les Maures ; elle avait des traditions chevaleresques et une marine prospère. Le règne d'Isabelle de Castille et de Ferdinand d'Aragon s'annonçait avec éclat : on vantait au loin la sagesse, la vaillance et la religion d'Isabelle. Colomb s'embarqua donc, plein d'espoir. On ne sait pas au juste vers quel port espagnol il fit voile ; on ne sait pas non plus à quel endroit de la péninsule il prit terre. Quand l'histoire retrouve sa trace, il sollicite la charité, aux portes d'un couvent.