‹ La vie de Christophe ColombChapitre 6 sur 47 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

AEEIVÉE DE COLOMB EN ESPAGNE. — SES PREMIERS RAPPORTS AVEC LE CLERGE ESPAGNOL.

Par les chaleurs de juillet, en 1485, à une demi-lieue de Palos, le père gardien, ou supérieur d'un couvent caché parmi les pins, sur un promontoire dominant la mer, vit, en passant près de la loge du portier, un

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voyageur qui, les pieds poudreux et le front ruisselant de sueur, demandait un peu d'eau et de pain pour son enfant exténué de fati<?ue. Le monastère, asile de Franciscains, s'appelait Suinte-Marie de la Eabida. Le père gardien, Juan Ferez de Marchena, avait, peu d'années auparavant, fait figure à la cour : il avait été le confesseur de la reine Isabelle. Il fut frappé de la distinction, du grand air de ce voyageur. Il lui demanda, sonnom, son pays, d'où il venait, où il allait? Le voyageur répondit, qu'il se nommait Christophe Colomb, qu'il venait d'Italie, qu'il se rendait à la cour, qu'il désirait voir les Rois et leur communiquer, un projet important. Il ajouta qu'il comptait passer par Huelva : la plus jeune des sœurs de sa femme y était mariée ; il lui laisserait son enfant en garde.

Le religieux pria l'étranger d'entrer dans le cloître pour s'y reposer. Colomb accepta dans l'intérêt de son enfant. A l'abri des silencieuses arcades, la conversation s'engage, une puissante amitié se noue. Le franciscain possédait, autant qu'homme de son temps, des connaissances astronomiques et cosmographiques; le savoir du Génois l'enchanta. Le moment n'est pas favorable, lui dit-il, et c'était la vérité, pour soumettre vos propositions à la cour. Attendez parmi nous une heure plus opportune. Colomb devint l'hôte des Franciscains. Il se plut à voir dans cette halte inopinée une occasion de fortifier son âme, à la veille d'une nouvelle lutte. Son expérience le forç?iit d'en prévoir les longueurs et les amertumes. Il s'adonna à la prière, aux méditations ascétiques , aux saintes lectures , à tous les exercices d'une retraite proprement dite. II embrassa, dans toute sa régularité , la vie cénobitique. Assidu compagnon des moines les plus parfaits , sa

mortification aux tables communes du réfectoire les édifia ; ils furent émerveillés de sa ferveur aux offices de la chaiDelle; il fit, dans l'intelligence et l'amour de la règle, des progrès qu'ils admirèrent. Le père Juan Ferez, que sa confiance intime appela à connaître, au tribunal de la pénitence, les secrets de son cœur, constata , ravi, dans cet étranger, une vertu d'autant plus sublime, qu'elle s'ignorait elle-même : le pénétrant directeur, dans ses longs rapports de prêtre avec les hommes du monde, n'avait encore rencontré aucun exemple pareil de mysticité virile et candide. Aussi, comme savant et comme ministre de la religion, s'intéressa-t-il, alors et pour toujours, aux destinées de Colomb et à son œuvre, avec toutes les énergies de l'admiration et du dévoûment.

Colomb séjourna au monastère de la Rabida, du mois de juillet 1485 au printemps de 1486. Ferdinand et Isabelle, qui se préparaient à une campagne contre les Maures de Grenade, arrivèrent à Cordoue. Ils avaient fixé là le point de rassemblement de leurs troupes. Le père gardien jugea le moment opportun ; il laissa partir Colomb pour Cordoue. Il lui procura une petite somme d'argent et lui remit, pour des personnages de l'entourage immédiat de la reine, des lettres pressantes de recommandation. Il voulut que Diego restât au couvent pendant l'absence de son père ; il promit de se charger lui-même des soins journaliers de son instruction. Jamais Colomb n'avait fait sous de si consolants auspices, les apprêts d'un voyage. Il arriva confiant à Cordoue. Ses recommandations l'adressaient surtout à Ferdinand de Talavera, prieur de Prado, le très puissant confesseur des deux souverains : il se promettait de grands avantages de cette circonstance.

Mais sous les dehors d'une régularité irréprochable, le confesseur cachait les défauts ordinaires aux esprits incapables et aux cœurs arides. Il ne comprenait que le devoir facile et la vertu profitable. Il se croyait à la cour pour y bien vivre en repos. Attentif à ses affaires, insouciant de celles d'autrui, sans la moindre vue de bien public, il eût pris volontiers pour devise, comme toutes les âmes au dessous du vulgaire : pax mea sufrema lex esto. Bon prêtre, au demeurant, si le goût des manèges souterrains, l'âpre ambition et la susceptibilité rancuneuse, étaient compatibles avec l'honneur sacerdotal.

Les historiens disent que le confesseur, lorsque Colomb lui remit sa lettre d'introduction, toisa de haut cet étranger à l'aspect fatigué, modestement vêtu, venu on ne savait comment en Espagne , s'introduisant à la cour sans autre appui que le patronage fortuit d'un moine depuis longtemps confiné lui-même au fond de la province. Il estima, sans hésiter, que le supérieur de la Rabida s'était laissé duper par un songe-creux ; il lui parut souverainement sage de condamner le protégé du père Marchena à se morfondre dans les escaliers, les vestibules, les salles d'attente : cela le guérirait de la manie de solliciter. Mais aucun historien n'a remarqué une circonstance éminemment faite pour rendre le prieur de Prado très hostile à Colomb . Le père Juan Ferez, qui le lui adressait, avait été confesseur d'Isabelle. Humaniste, cosmographe, d'une sainteté partout reconnue, homme de prière et d'étude, parfait religieux, il s'était soustrait, malgré la reine, en quelque sorte, aux responsabilités de ses délicates fonctions, pour se livrer tout entier, dans une lointaine solitude, aux rigueurs de sa règle et au charme de ses livres.

En s'aflSiigeant de cette retraite, Isabelle l'avait admirée. Elle se souvenait du digne prêtre avec un respect mêlé d'affection. Talavera ne l'ignorait pas. Les gens en charge à la cour ont pour principe d'écarter soigneusement de la pensée du maître, ceux dont ils tiennent la place, qu'on regrette, et qui pourraient revenir. En fallut-il davantage pour dissuader Talavera de produire aux Rois un solliciteur dont les grandes idées, si elles leur plaisaient, leur seraient une occasion de songer, une fois de plus, au mérite de Juan Ferez?

Le confesseur suscita donc à la présentation qu'un saint ami le priait de procurer, les mille entraves dont se peut aviser l'attentive malveillance d'un personnage de cour réputé bien auprès du maître. Cela dura longtemps. La ténacité de Colomb ne s'en rebuta pas, mais ses ressources s'épuisèrent. Il lui fallut, pour vivre, reprendre ses anciens labeurs de copiste et de dessinateur géographe. Ils eussent, à Cordoue, comme à Lisbonne, suffi sans doute à ses besoins. Dieu lui en épargna l'épreuve. Il contracta un second mariage. Il s'était logé dans le voisinage d'une femme de grande beauté. Elle se nommait Bciatrix Enriquez. Elle appartenait à une famille noble et de vieille race. Sa fortune, sans être en rapport avec sa naissance, lui assurait une existence indépendante. Elle connut le passé, les projets et les embarras de Colomb ; peut-être devina-t-elle son génie. Pour avoir le droit de partager avec lui son aisance, elle consentit à devenir sa seconde femme Ils se marièrent au mois de novembre 1486. Beatrix fut mère, l'année suivante, de Fernand Colomb (1).

(1) Nous prouverons, dans un chapitre spécial, la légitimité si inconsidérément contestée de ce second mariage de Colomb.

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Cependant Colomb désespérait d'être présenté aux Rois par le confesseur. Il prit le parti d'écrire à Ferdinand ; sa lettre resta sans réponse.

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