‹ La vie de Christophe ColombChapitre 7 sur 47 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

INTERVENTION DE LA COUR DE KOME EN PAVEUR DE COLOMB. — IL OBTIENT, PAR UN PRELAT ROMAIN, SA PREMIÈRE AUDIENCE DES ROIS d'eSPAGNE.

. Le souverain pontife alors régnant. Innocent VIII, était Génois. Quand et comment il connut les théories et les projets de Colomb, son compatriote, aucun indice certain ne le précise. Lui furent-ils communiqués par Toscanelli? Cette supposition est tout à fait vraisemblable. Cardinal Cibo, évoque de Melfe, il était sûrement à Rome vers l'époque où Toscanelli écrivait de Rome, à Colomb, en Portugal, les lettres dont nous avons parlé. Ne fut-il pas naturel au savant florentin d'instruire le cardinal génois, de théories et de desseins, admirables, à son avis, qui émanaient d'un enfant de Gênes?

Une autre hypothèse, qui ne détruit pas celle-là, nous semble encore plus rationnelle. Il résulte de plusieurs passages des écrits de Colomb que, dès le principe, il soumit au saint-siége ses grandes pensées. Pourquoi ne se serait-il pas adressé, de préférence, dans ce but, à un cardinal, son compatriote? S'il n'écrivit pas à Cibo , encore cardinal, peut-être lui écrivit-il, après qu'il eut ceint la tiare. L'exaltation d'Innocent VIII datait de moins d'un an, elle devait être la grande préoccupation et la fierté publique,

fO LA VIE DE CHRISTOPHE COLOMB.

à Gênes, lorsque Colomb, fuyant de Lisbonne, fit ses secondes offres au sénat génois, et ramena son père, de Savone dans sa ville natale. En quittant cette fois encore l'Italie, pourquoi n'eût-il pas informé directement le nouveau souverain pontife, enfant des mêmes murs que lui, qu'il allait chercher, et espérait trouver en Espagne, les moyens d'ouvrir à l'Evangile des royaumes inconnus ?

De quelque manière, au surplus, qu'Innocent VIII ait connu les aspirations pieuses et les apostoliques ambitions de Christophe Colomb, il les connut, cela est certain. Il leur fut sympathique : " La famille du pape Innocent VIII, dit M. le comte Roselly de Lorgue, savait l'intérêt que prenait l'illustre pontife au projet de Christophe Colomb ; c'est pourquoi elle fit inscrire sur son tombeau sa participation intime à la Découverte qu'il n'eut pas la joie de connaître ici-bas. „

Une circonstance très importante a été jusqu'à présent négligée d'une manière absolue par tous les biographes de Colomb. Jean Crebs ou Nicolas de Cusa, fils d'un pêcheur, naquit à Cusa, sur la Moselle, trentequatre ans avant Colomb. Il fut revêtu de la pourpre, en 1448, et mourut à Todi, en 1464. Toutes les études ordinaires du clergé, l'hébreu, le grec, la philosophie, la théologie et les lettres lui furent familières. Mais il cultiva les mathématiques, l'astronomie, la cosmographie avec prédilection. Il s'éleva, dans cette sphère spéciale, à la hauteur des conceptions qui ont créé la science exacte des temps modernes. Avant Colomb et Copernic il eut, sur la forme de la terre, sur sa position dans le système planétaire et sur son mouvement, des notions très arrêtées, si non complètes.

Sa qualité de membre du sacré collège eût suffi pour

porter ses opinions astronomiques à la connaissance de Toscanelli. Ils étaient du même âge. On sait quel actif échange d'idées avait lieu , par lettres , aux quinzième et seizième siècles, entre les savants. Toscanelli fut en mesure, lorsqu'il parla, à Rome, des idées de Colomb, de faire remarquer leurs analogies avec les opinions d'un prince de l'Église dont la mémoire était réceate.

Cusa , d'ailleurs , assista , comme archidiacre de Liège, au concile de Bâle; soli rôle y fut très remarqué. Trois souverains pontifes, Eugène IV, Nicolas V et Pie II, l'employèrent dans des légations importantes près de diverses cours. Il jouissait donc d'une grande notoriété à Rome. Ses amis du sacré collège, de la prékture, de la maison du pape, des ambassades, des académies ; ceux qu'il avait fréquentés à Bâle ou rencontrés dans ses légations ; tous ceux qui furent en relations plus ou moins suivies avec lui, eurent mille occasions de s'entretenir entre eux des problèmes agités par cet esprit chercheur. Qu'on n'acceptât pas ses solutions comme expression certaine ou même plausible de la vérité, peu importe. Leur opposition avec la conviction générale les gravait d'autant plus fortement dans les souvenirs. L'orthodoxie éprouvée de leur auteur, sa science théologi(]ue notoire et sans soupçon, empêchaient qu'on s'inquiétât de ces nouveautés. Les esprits étaient préparés , à Rome , aux hardiesses cosmographiques , lorsque les conceptions de Colomb y furent divulguées.

Inlérer de ces faits qu'un prélat romain, récemment arrivé de Rome à la cour d'Espagne, sans connaître encore Colomb, connaissait cependant ses idées et leur était favorable, nous le pouvons certainement en toute

vraisemblance. Antonio Geraldini avait rempli naguère près des Rois catholiques les fonctions de nonce du saint-siége, puis il était reparti pour la cour pontificale. L'un des humanistes brillants de l'époque, lauréat à vingt-deux ans des grands concours poétiques d'Italie, la reine Isabelle, qui voulait que l'infante sa fille s'appliquât à des études supérieures, le pria si instamment de prendre la haute, direction de cette éducation, qu'il revint, à cet effet, d'Italie en Espagne. Est-il impossible que , dans ses audiences de congé ou dans des lettres postérieures, Innocent VIII ait recommandé aux bons offices d'Antonio Geraldini, son compatriote Colomb, si, selon toutes les probabilités, ils se rencontraient à la cour des rois catholiques?

Ce qui détermine à croire qu'Antonio Geraldini apporta de Rome en Castille des opinions toutes faites sur Colomb et ses idées, c'est qu'il le rencontra à Cordoue, sans appuis , sans patronages , sans aboutissants près des Rois, et néanmoins se déclara tout aussitôt le partisan de ses théories , le protecteur , l'ami de sa personne. A la prière du prélat romain, une prompte et grande grâce fut accordée à Colomb : le personnage le plus important de la cour et du gouvernement après les souverains , celui que Pierre Martyr appelait le " troisième roi, „ Gonzalès de Mendoza, Grand Cardinal d'Espagne, archevêque de Tolède, grand chancelier de Castille, oncle et digne prédécesseur du grand Ximenès, admit en sa présence le Génois jusqu'alors rebuté. Convaincu , qu'après tout , on ne pouvait offenser Dieu ni blesser la foi en cherchant à s'éclairer sur l'état vrai du monde physique , les raisonnements de Colomb et ses desseins de pieux apostolat le gagnèrent. Il parla de lui sans retard aux souverains, de manière à piquer

leur curiosité. Ainsi fut obtenue à Colomb la première audience de Ferdinand et d'Isabelle>^-f-^ It^t-^^^^^^^n^

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