‹ La vie de Christophe ColombChapitre 8 sur 47 · CHAPITRE Vl · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vl

PORTEAIT DE FEEDINAND ET D ISABELLE. — PEEMIEEE AUDIENCE. — CONFÉEENCES DE SALAMANQUE.

Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille, souverains indépendants quoique étroitement unis , préparaient de concert, depuis 1474, la grandeur de la monarchie espagnole. On les appela, on les appelle encore les eois, par une anomalie grammaticale toute à l'honneur d'Isabelle. Sous cette commune appellation, le mariage tenait rapprochées les deux personnalités les plus disparates. Aux séductions de la beauté, aux grâces de l'esprit, aux délicatesses du cœur, qui sont le charme propre de la femme, s'ajoutaient, en Isabelle, toutes les viriles qualités qui peuvent convenir à la reine d'un grand peuple : jamais plus ferme et plus séduisant génie ne présida aux prospérités d'une nation. " De tels êtres, dit Washington Irwing, réalisent l'idée d'anges gardiens commis par le ciel pour veiller sur les destinées des empires. „ Ferdinand, au contraire, rappetissa, par les vices qu'on dirait les plus inhérents à l'infériorité féminine, ses meilleures qualités d'homme et de prince. Son amour du travail et de la gloire égalèrent son bonheur et son ambition : apte à la guerre, il j paya largement de sa personne. Aucune fatigue ne rebuta son corps , aucune application ne lassa son intelligence. Mais la jalousie du mérite d'autrui, la ran-

cune et l'emploi constant des procédés qui se nomment l'intrigue, ont jeté plus que des ombres sur les beaux côtés de son règne. Il fut le Louis XI de l'Espagne.

Isabelle était enthousiaste et bonne; Ferdinand, dur et calculateur : Isabelle, agissante et sincère; Ferdinand, temporisateur et faux. Elle croyait à la vertu, elle donnait sa confiance avec son affection : il ne soupçonnait que le mal, ne songeait qu'à preridre ses sûretés , n'aimait qu'avec réserve , s'il aimait. Elle n'attribuait à l'or d'autre valeur que de pouvoir utilement et noblement s'employer : il était avare et cupide. Elle fit de la piété l'essence vraie, le mobile vivant, le couronnement radieux de tous ses actes : il n'eut de soi-disant religieux qu'une dévotion compatible avec l'absence d'honnêteté. Les imperfections d'Isabelle furent un tribut payé à la faiblesse humaine; on ne peut imputer qu'aux influences de son temps et de son pays , ses erreurs ou ses fautes politiques. A toutes les époques, dans tous les milieux, ce qu'il fut, Ferdinand l'eût été, sauf des nuances. L'équitable et judicieuse histoire a consacré pour Isabelle ce surnom : la Catholique; elle inflige à Ferdinand l'épithète de JPerfide.

Lorsque Colomb parut pour la première fois à l'audience d'Isabelle et de Ferdinand, il ne pouvait ignorer cette dissemblance profonde de leurs caractères : il ne pouvait méconnaître que si les avantages religieux qu'il se promettait de son entreprise étaient de nature à faire sur Isabelle une vive et favorable impression, Ferdinand, en revanche, examinerait les choses par leur côté financier : la comparaison des risques certains et des profits aléatoires serait, à ses yeux, la considération décisive. Néanmoins, au pied du trône, Colomb

exprima ses pensées intimes avec la simplicité la plus manifestement exempte de calcul et de précautions habiles. " Il se rendit, en qualité, dit-il, d'ambassadeur " du Très Haut, en la présence royale, comme devant " les princes les plus puissants de la chrétienté, qui " s'exerçaient tant dans la foi et faisaient tant pour sa " propagation. „ Il se considéra " comme un instru- " ment choisi par le ciel pour accomplir ses grands " desseins, „ comme investi d'une mission divine pour exposer l'immense avantage " qui résulterait pour le " service de Notre- Seigneur de faire connaître son " saint nom à tant de peuples , parmi lesquels on ré- " pandrait la foi. „

Isabelle fut émerveillée des magnificences d'une pareille entreprise, exposée dans un noble et pieux langage. Elle voua, sur-le-champ, à cet étranger, si extraordinaire par ses conceptions, si chrétien par ses sentiments, un intérêt affectueux qui, depuis, ne se démentit jamais. Ferdinand , au contraire, ne vit dans ce projet grandiose, que les chimères d'une imagination exaltée. Il voulut bien, à la vérité, paraître s'occuper à fond de cet étrange problème ; mais, en consentant à la réunion d'une junte ou commission savante, il ne fit réellement qu'une de ces concessions peu loyales que sa timidité vis-à-vis d'Isabelle lui arracha souvent, avec l'arrière -pensée de les rendre vaines, par une habile série de secrets manèges.

On décida que la junte se réunirait à Salamanque, où la cour devait passer l'hiver. Elle s'y réunit, en effet, au mois de novembre 1486.

Les souverains composèrent cette commission à peu près exclusivement d'ecclésiastiques. Ce fut une faute. La question, sans doute, offrait, vu l'état général des

croyances, un aspect religieux sur lequel il était bien de consulter la théologie, mais, au fond, il s'agissait d'un problème de l'ordre physique. Si les théologiens jugèrent mal à Salamanque, ils en sont moins repréhensibles que la cour, qui leur imposa d'office une tâche en dehors de leurs attributions. Ils eussent dû déclarer leur incompétence, et ne le firent pas; mais comment eussent-ils révoqué leur compétence en doute, lorsque tout le monde, avec la puissance publique, la leur certifiait?

Les rois catholiques ne commirent pas une moindre faute, en attribuant à leur confesseur, la présidence de la junte. Ils ne devaient pas ignorer avec quel dédain il avait tout d'abord traité Colomb. Ils devaient prévoir que pour justifier, aux yeux de ses maîtres et du public, son insouciance et sa raideur passées, il s'appliquerait à faire proscrire l'idée nouvelle ? Tout porte à croire qu'il dut précisément à cette considération, d'être préféré par Ferdinand. Il s'adjoignit, comme vice président, un docteur en droit, son parent, Rodrigo Maldonato de Talavera.

Entre les établissements d'enseignement supérieur qui, alors, illustraient l'université de Salamanque, aucun n'avait plus de prestige que le collège des hautes études de Saint-Étienne. Il était dirigé par les dominicains. Il fut assigné à la junte pour lieu de ses réunions. Il avait pour premier professeur de théologie Diego Deza, précepteur en même temps de l'héritier présomptif du trône. Les dominicains de Saint-Étienne offrirent spontanément à Colomb une large et cordiale hospitalité : ils le logèrent, le nourrirent, le défrayèrent même de ses dépenses de voyage. L'Ordre aujourd'hui enct)re, dit Muuoz, comprend à bon droit, dans ses

glorieux souvenirs, ce séjour de Christophe Colomb dans le couvent de Salamanque.

M. Roselli de Lorgue relève un détail, au sujet de l'honneur qu'eut le collège de Saint-É tienne, d'être choisi pour lieu des séances de la junte. Ce détail " singulier, quasi comique „ a son importance. " La confrérie des barbiers de Salamanque avait sa bannière, son tronc et sa chapelle au couvent de Saint-Étienne. Dans leur joie vaniteuse , tous les Figaros de l'université semblaient partager l'honneur rendu au couvent des dominicains. On juge si leur loquacité laissait quelque repos à leurs pratiques ; et s'il était permis à Salamanque d'ignorer la tenue du docte congrès. Les muletiers et les nourrices savaient au moins qu'un étranger prétendait prouver que la terre est ronde comme une orange, et qu'il y a des pays oii les hommes marchent la tête en bas ; de plus, qu'en continuant de naviguer tout droit au couchant on reviendrait par l'Orient. Le public s'étonnait sans doute qu'on traitât sérieusement une pareille facétie. „

Les propos moqueurs des gens du peuple durent exercer une influence réelle sur la Commission. Ses membres étaient d'autant plus accessibles à la crainte du ridicule, qu'ils partageaient complètement les grossières illusions cosmographiques de la multitude. Devant cette junte mal disposée, Colomb, de son côté, se présenta dans des dispositions préjudiciables à sa cause : il ne voulait pas qu'on pût profiter, en Espagne, comme à Lisbonne, de la netteté de ses explications, pour essayer de faire sans lui la Découverte ; il était fermement résolu à ne pas livrer aux débats d'une discussion publique, les termes précis de son secret. Cela le condamnait à définir imparfaitement sa thèse,

à supprimer ses meilleurs arguments, pour s'en tenir à des raisons vagues et secondaires.

Une assistance nombreuse et brillante suivit les séances de la junte : le Grand Cardinal ; Antonio Geraldini et son frère Alexandre; Barthélémy Scandiano, nonce apostolique, et Paul Olivieri, secrétaire de la nonciature, y furent assidus; Diego Deza y joua un rôle prépondérant; des magistrats, des littérateurs, des dames de la cour, renommées quelques-unes pour leurs habitudes studieuses et leurs talents poétiques, sollicitèrent à Fenvi les admissions de faveur.

Les premières expositions de Colomb laissèrent l'assemblée indifférente. Les dominicains seuls les écoutèrent avec intérêt. Les membres de la Commission se retranchèrent de prime abord derrière cette fin de nonrecevoir banale : un homme est présomptueux, direntils, quand il s'imagine avoir vu ce que les autres n'ont pas su voir ; quand il se flatte d'être supérieur par l'esprit à tout le reste du genre humain. Si ces contrées où Colomb se faisait fort de parvenir existaient réellement, elles n'auraient pu, ajoutaient-ils, demeurer si longtemps inexplorées : les lumières, la sagacité, le courage des siècles précédents n'auraient pas laissé à un pilote obscur la gloire de les découvrir.

Les pins compétents des commissaires crurent faire merveille d'opposer à Colomb des objections comme celle-ci : En admettant, dirent-ils, que la terre fût ronde, le projet d'aller chercher des habitants aux antipodes n'en serait pas moins chimérique. La circonférence de la terre devait être si grande, que le voyage n'exigerait pas moins de trois années : comment emporter des vivres et de l'eau pour un si long temps? On périrait de faim et de soif en route. Et puis, la mer téné-

breuse, — un gouffre, un chaos, un horrilile composé de la nuit et desabimes, — couvrait certainement tout l'hémisplière austral. Enfin, si, par impossible, un navire naviguant dans la direction indiquée, parvenait aux Indes, jamais on n'aurait de ses nouvelles , parce que la prétendue rotondité de la terre opposerait à son retour, quelque favorables que fussent les vents, un obstacle insurmontable.

Au surplus , les adversaires de Colomb avaient leurs raisons pour changer le débat, le plus tôt possible, en une lutte exclusivement théologique. Ils étaient faibles, et lui fort, dans le champ clos de la cosmographie ; ils seraient forts et lui faible, espéraient-ils, sur le domaine des sciences sacrées : soit par la faute de sa thèse, soit par son inexpérience du langage ecclésiastique, il se laisserait vraisemblablement entraîner à quelque proposition qui, sentant l'hérésie, révolterait contre lui l'auditoire. On lui objecta donc l'Écriture et les Pères.

Colomb, loin de s'amoindrir, dans cette phase de la discussion, l'affronta, au contraire, avec une énergie renaissante, et y révéla tout ensemble, avec éclat, la vaste étendue de ses lectures, sa dialectique nerveuse et son sentiment des délicatesses de la langue théologique. Il répondit que les auteurs sacrés ne parlaient pas avec la précision technique des cosmographes; leur langage était un langage nécessairement accommodé aux idées, vraies ou fausses, du vulgaire. Il protesta de son profond et pieux respect pour les opinions des Pères; mais eux-mêmes, ajouta-t-il, n'avaient pas prétendu, en mêlant les considérations de l'ordre physique à leurs homélies, formuler des propositions scientifiques. Les dires des anciens philosophes l'embarrassèrent peu. Il démontra qu'ils tenaient, la plupart, les deux hémisphères pour

habitables ; leur seule erreur était de s'imaginer que la zone torride empêchât toute communication d'un hémisphère à l'autre; or, à cette diiSiculté, il pouvait opposer une réponse concluante , car il avait été en Guinée, presque sous la ligne équinoxiale ; il avait traversé en grande partie cette zone torride soi-disant inhabitable; il l'avait vue peuplée, salubre, riche en fruits, abondante en pâturages.

Puis, s'emparant, à son tour, du texte sacré, comme d'une arme offensive, il paraphrasa, avec une entraînante éloquence, plusieurs passages des prophètes : il s'était habitué, de longue date, à y voir des prédictions certaines et brillantes de la Découverte. L'enthousiasme le gagna. Il était orateur : sa parole naturellement facile, claire et noble devint émue et persuasive; ses traits s'illuminèrent; sa taille, toujours majestueuse, parut grandir encore ; son geste et le son de sa voix empruntèrent aux brûlantes ardeurs de son zèle pour la science et pour la foi, une autorité, un pathétique qui électrisèrent l'assemblée : elle tressaillit et s'exalta.

De ce moment, Diego Deza et tous les dominicains furent acquis sans réserve à la théorie de Colomb. Il vivait sous leur toit et sous leurs yeux; la régularité calme, l'austérité sans faste de sa vie, leur étaient de sûrs garants de la sincérité de sa religion. Ils ne parlèrent plus de lui, dans la salle des conférences, dans leurs classes et par la ville, que comme d'un homme inspiré de Dieu, chrétien plus éminent encore que savant hors ligne. Diego Deza, en particulier, se prononça en sa faveur avec une netteté qui entraîna dans le parti de Colomb les maîtres de FunivtTsité les plus considérables.

La junte sentit que sa victoire était compromise;

elle redoubla d'efforts. Les conférences durèrent plusieurs mois. Entre les séances, les menibres purent aviser entre eux, sous l'inspiration du confesseur, leur président, aux moyens de se débarrasser de cet étranger , de jour en jour plus incommode. Le meilleur parti leur parut toujours de rendre son orthodoxie suspecte. Ils le poussèrent si vivement, dans une discussion sur les auteurs ecclésiastiques, que ses réponses parurent entachées de témérité. Soufflée par ses adversaires, une vague rumeur d'hérésie se répandit. Le Saint-Office en prit ombrage. L'Inquisition, nouvellement établie en Espagne, ajoutait à la rigeur normale de ses procédures, le zèle un peu fiévreux de toute institution naissante. Les amis de Colomb s'effrayèrent de la gravité sinistre des éventualités ; ils se portèrent en hâte à son secours. Alexandre Géraldini alla trouver le Grand Cardinal ; il lui représenta que Nicolas de Lyra, excellent commentateur sans doute, et saint Augustin lui-même, d'une doctrine et d'une sainteté sublimes, à coup sûr, n'étaient pas pourtant des autorités, lorsqu'il- s'agissait de la cosmographie ; ils ne l'avaient pas étudiée. Cette observation du futur évêque de Saint- Domingue fut jugée pleinement satisfaisante par le grand cardinal. Aussitôt, de concert avec le nonce, les deux Giraldini et Diego Deza , il parla de telle sorte que les murmures du public contre les prétendues hérésies du Génois s'arrêtèrent subitement.

Faut-il attribuer à l'embarras du prieur du Prado, qui n'eût pas osé, dans de pareilles circonstances, proposer contre Colomb des conclusions assez sévères, à son gré, le parti que prit la junte de se séparer sans écrire son avis officiel? Elle ne pouvait s'attribuer la victoire, Ferdinand lui suggéra-t-il de différer au moins

Ta LA VIE DE CHRISTOPHE COLOMB.

ravoii de sa défaite? Toujours est-il que la junte se sépara, au commencement du printemps de 1487, sans rien écrire. Son rapport ne fut signé et présenté aux rois par le président, que cinq ans plus tard, après quelques réunions supplémentaires, tenues à des intervalles très éloignés (1). Dans l'hiver de 1491, la cour étant à Séville, la junte déclara le projet en question vain et impossible ; " elle ne croyait pas qu'il convînt à de si grands princes de s'engager dans une entreprise de ce genre, sur d'aussi faibles motifs que ceux qui avaient été produits. „

Washington Irwing, qui résume ainsi les conclusions du rapport, ne dit pas qu'il y ait été allégué un seul mot de blâme, au point de vue de la foi, contre la théorie de Colomb. Nous en faisons la remarque, parce que c'est une croyance universellement accréditée, quoique fausse, que Colomb fut condamné, à Salamanque, au nom et dans l'intéiêt de l'orthodoxie. Colomb n'eut pour antagonistes, dans les discussions " du vieux couvent „, ni l'Église ni le clergé, mais une coterie de palais.

(1) Il serait puéril d'attribuer, comme quelques uns l'ont fuit, ce délai de cinq années au i)eu de loisir laissé ,"i la cour par les campagnes contre les Maures. Bien qu'il suivît, les rois dans tous leurs canjpements, le confesseur n'était pas tellement impliqué dans les opéralions militaires, qu'il lui lût impossible d'écrire un rapport. Muis le dL-seuliment continuait entre Isabelle et Ferdinand, au sujet de Colomb, et le prudent ïalevera n'osait se prononcer en aucun seus.

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