LA HAINE
Depuis cette aventure, il y eut un sort jeté sur l'habitation des d'Angremont et sur ce qui en dépendait. On eût dit que le génie du mal s'y était abattu et la couvrait de ses ailes. Cette maison expia en quelques années le siècle de prospérité dont elle avait joui, et lentement élevée à la fortune par l'épargne et les efforts de plusieurs générations, elle en fut précipitée brusquement et par une suite de fatalités irrésistibles. Dès l'origine des troubles, des pertes nombreuses étaient venues la frapper. Elle avait, dans les ports d'Europe, des cargaisons qui ne se réalisèrent qu'avec de grandes difficultés et de fortes dépréciations. Parmi ses correspondants, il en est qui succombèrent aux embarras du moment et lui emportèrent des sommes considérables ; d'autres, que la tourmente révolutionnaire atteignit, et dont les biens, mis sous le séquestre, comprenaient une portion du sien. A la Guadeloupe même, elle eut des agents infidèles ou trop fortement engagés, des affaires qui tournèrent à
son détriment, des spéculations malheureuses. La main des événements pesait sur tout cela; elle était plus forte que la sagesse des hommes. Ce fut ainsi que disparut peu à peu la portion disponible de cette fortune qui, naguère, échappait au calcul ; ce qu'il en resta se composait des débris que la guerre maritime allait anéantir.
Il ne restait donc aux d'Angremont que leur opulence territoriale, et elle était grande encore; aucun de leurs beaux domaines n'avait été aliéné ; ils constituaient un capital important, liquide et en plein rapport. Nuls champs de cannes n'étaient plus productifs que les leurs; ils avaient fait au sol de larges avances, et celui-ci les leur rendait amplement ; on citait leurs caféiries comme les mieux soignées et les plus importantes des Antilles; pour les autres denrées, ils n'étaient inférieurs à aucun planteur des îles du Vent. C'étaient là de grandes richesses. Ils y en joignaient une autre non moins appréciée, celle des cultures alimentaires, dont une partie était consommée par leurs noirs sur les lieux mêmes, et dont l'excédant s'écoulait sur les marchés de la Pointe-à-Pître etdes bourgs avoisinants. Quelques pertes qu'ils eussent essuyées au dehors et si réduit que fût leur capital de circulation, il leur suffisait pour rester ce qu'ils avaient été, de maintenir intacte leur position territoriale. Rien n'eût changé pour eux, et, à la longue, la terre eût réparé les dommages que de fausses spéculations avaient causés.
La fatalité ne permit pas qu'il en fût ainsi; la ruine de cette maison devait être complète et irrémédiable ; pour la perdre tous les fléaux semblaient se conjurer. Le
premier qui les Irappa fut une mortalité épouvantable dans le bétail d'exploitation. Dès qu'elle sévissait dans une étable , il était rare qu'un bœuf y échappât ; ils mouraient par douzaine et sans qu'on pût dire de quel mal. La veille ils étaient revenus du labour bien portants ; le lendemain , ils gisaient mourants sur leur litière. En vain pressait-on de questions les noirs chargés de ce service ; en vain leur infligeait-on des châtiments; ils subissaiéut les châtiments en silence , et ne répondaient que d'une manière évasive aux questions qu'on leur adressait. Les commandeurs eux-mêmes demeuraient confondus devant cette destruction rapide, qu'aucune précaution ne pouvait arrêter ni prévenir. Quand on leur en demandait la cause, ils parlaient de maléfices et n'étaient pas moins sobres d'explications quêteurs subordonnés. Une influence occulte, mystérieuse, ténébreuse, semblait peser sur eux comme sur le reste des ateliers et se substituer peu à peu, sur celte malheureuse habitation, au gouvernement régulier des maîtres.
Quand le bétail y eut succombé presque en entier et qu'il resta à peine quelques bœufs dans les étables et quelques chevaux dans les écuries, un autre fléau se déclara. Tout à coup et comme par un concert, des incendies éclatèrent sur quatre points de cette vaste propriété : ici dans un champ de manioc, là dans un champ de cannes à sucre, l'un et l'autre en pleine maturité et à la veille de la récolte ; plus loin dans une plantation de cafés, la plus riche sans contredit de toute l'habitation. La cause de ces sinistres simultanés ne pouvait être douteuse : une main ennemie les avait allumés. Mais
quelle main? voilà où l'incertitude commençait. Était-ce parmi les esclaves de la maison qu'il fallait chercher des coupables, ou bien parmi ces nègres maraudeurs ou marrons, comme on les appelle dans les colonies, qui, échappés au joug de leurs maîtres, se réfugiaient dans les mornes comme les vautours dans leur aire et en descendaient de temps à autre pour infester la plaine et la couvrir de dévastations? Rien ne fournissait là-dessus des indications concluantes ; on ne savait que croire ni contre qui sévir.
Il est vrai que des nègres, étrangers à l'habitation, avaient été aperçus y rôdant à toute heure , et qu'il n'était pas rare de voir briller dans un buisson des yeux qui n'étaient pas ceux d'une bête fauve ; mais, d'un autre côté, les nègres do l'habitation étaient eux-mêmes dans une effervescence qui autorisait à s'en défier ; de sorte qu'on ne savait dire ce qui était le plus dangereux des ennemis du dehors ou de ceux du dedans, ni auxquels attribuer la plus grande part dans cette suite de catastrophes. De quel côté que vînt le mal, il n'en était pas moins visible et ne paraissait pas près de finir. A tout prix il fallait y opposer des obstacles. Les incendies allaient se multipliant et frappaient l'habitation dans ses richesses ou dans ses ressources. C'était toujours aux plantations les plus belles , aux champs les plus riches que l'on s'attaquait, et la main qui commettait ces ravages semblait guidée dans ses choix par une grande connaissance des localités.
D'Angremont avait épuisé les voies de la douceur, il essaya celles de la sévérité. Désormais les ateliers furent
assujettis à la discipline la plus rigoureuse ; les châtimenls corporels dont il s'était montré jusque-là si avare, il les multiplia, et forma, des esclaves les plus déterminés, le corps de partisans avec lequel il se mit en campagne. Ces moyens eurent de bons résultats ; il s'ensuivit une trêve momentanée. Quelques incendies attestaient bien, de temps en temps, l'action d'une haine persistante ; mais ce n'étaient plus que des cas isolés et non cette conflagration générale qui ressemblait à une campagne en règle contre la propriété.
Les choses durèrent ainsi jusqu'au moment où d'Angremont, vaincu et abandonné des siens, se vit obligé d'aller chercher à l'étranger un refuge contre la proscription. De la troupe qui l'avait suivi, les uns rentrèrent dans leurs cases et reprirent leurs travaux ; les autres, on ne les revit plus, et il était à croire qu'ayant des munitions et des armes, ils tenaient désormais la campagne pour leur propre compte, rançonnaient les maisons isolées ou attaquaient les passants, à la manière des reîtres du moyen âge quand ils étaient licenciés à l'issue des hostilités.
Un bruit, qui se répandit dans le nord de la colonie, vint bientôt confirmer celte conjecture. On disait que sur l'un des points les plus inaccessibles du morne de la Belle-Hôtesse, venait de se former une bande redoutable de nègres marrons, pourvue de fusils et commandée par un Africain de la côte de Guinée, qui avait des intelligences dans les habitations et exerçait sur les siens un empire sans bornes. On ajoutait que des actes d'un brigandage régulier avaient signalé le passage de
cette troupe sur certains points du littoral ; qu'elle n'avait pas craint de pénétrer de force dans les hameaux et d'y frapper une rançon à son profit sur les créoles les plus riches. On citait encore d'autres détails de nature à répandre une certaine terreur : par exemple, que cet homme avait des espions partout, même dans le sein des maisons, et que les serviteurs des blancs étaient presque tous ses complices ; qu'on lui ouvrait les portes, qu'on lui livrait les issues, toutes les fois qu'il en avait besoin, et qu'on pouvait regarder la race africaine comme associée à ses violences et à ses déprédations.
Au nombre des particularités qui accompagnaient ces récits, il en était une dénature à expliquer l'influence que cet homme exerçait sur ses gens. Son camp était une espèce de sanctuaire africain, peuplé de tous les fétiches qu'on adore depuis la Sénégambie jusqu'à la côte du Gabon; lui-même était l'interprète raffiné et le résumé vivant des superstitions nègres. Il avait le secret de toutes les amulettes et la recette de tous les talismans; il connaissait les moyens à l'aide desquels on agit sur ces imaginations crédules. Aussi entraînait-il à sa suite ou retenait-il dans les liens de sa redoutable affiliation tous les noirs de traite, et ceux qui, bien que d'origine créole, avaient conservé quelques souvenirs, même vagues, du pays d'où leurs pères étaient venus. Il n'était pas jusqu'à la musique et la danse dont il n'eût fait revivre dans son camp la tradition et l'imitation exactes. Jour et nuit, sur ces hauteurs escarpées, le tambour résonnait et les malheureux s'aiiî. 'T'^nt à ces sons comme à un écho de la patrie.