‹ La Vie de corsaireChapitre 9 sur 45 · VULCAIN · texte numérisé non relu

VULCAIN

Pendant que ces faits se passaient au dehors de l'habitation, des faits non moins graves, quoique plus circonscrits, avaient lieu au dedans. Les événements d'Europe n'étaient pas i-estés sans influence sur les ateliers d'esclaves ; ^a discipline en avait souffert, les règles s'y étaient relâchées; on n'obéissait plus avec la même docilité qu'autrefois. Ce n'était point une révolte ouverte, ni rien qui y ressemblât, mais seulement de vagues élans d'émancipation, aggravés par un ralentissement du travail. Comment en aurait-il pu être différemment ? Comment les habitations seraient-elles rest ées seules à l'abri de l'effervescence qui régnait dans la colonie? Les nègres voyaient les hommes de la classe dominante se diviser entre eux, arborer des drapeaux divers, se disputer l'empire et se combattre. De tels spectacles étaient de nature à jeter du trouble dans leur esprit et à y affaiblir de vieilles habitudes de respect. Si l'on ajoute à ces circonstances une négligence inaccoutumée dans la police coloniale, on aura lieu de s'étonner

que rémolion des ateliers n'ait pas été plus vive, et que ■déplus grands malheurs ne s'en soient pas suivis.

Entre les habitations, s'il en était une qui dût se trouver à l'abri de ces influences, c'était celle de d'An- ^remont : dans aucune la règle n'était plus douce et ne pesait moins sur les noirs. Et pourtant la contagion y avait pénétré comme ailleurs, et si l'un des anciens maîtres était sorti de sa tombe, il n'eût pas reconnu son œu^Tedans cet établissement où l'esprit de désordre régnait déjà. Affectées par les troubles civils, les relations n'avaient plus l'étendue et n'offraient plus la sécurité t[u'elles avaient eues en des temps réguliers. Les débouchés s'étaient réduits, les affaires marchaient péniblement, le crédit semblait éteint. De là une mévente dans 'les produits, et par suite une diminution dans les cultures. Celait un premier motif pour que la discipline <les ateliers souffrit et s'altérât. Moins occupés, les noirs ^étaient devenus plus raisonneurs, et de jour en jour leur langage était plus hardi, moins mesuré, moins respectueux.

Cependant le mal n'eût pas été grand et eût cédé aux -premiers remèdes, s'il ne s'était trouvé, dans les ateliers, Mw de ces hommes qui ont le génie de la destruction et îie se plaisent qu'au milieu des ruines. C'était un noirde traite, acheté jeune, et qui avait grandi dans l'habitation sans y dépouiller ni les préjugés, ni les haines des peuplades d'Afrique. Il appartenait à cette classe de magiciens qui exercent une si grande influence sur l'esprit des nègres, et, au besoin, il réduisait par la force ceux que «es sortilèges ne fascinaient pas. Avec les épaules et le

corps d'un athlète, il avait dans la physionomie tous les caractères auxquels on reconnaît le naturel de la côte de Guinée, le front déprimé et fuyant, le nez épaté, les cheveux laineux, les lèvres charnues; son œil, injecté de sang, ne regardait jamais qu'à la dérobée et se détournait dès qu'on le rencontrait : mais, dans ces mouvements furtifs, il était impossible de ne pas distmguer des instincts de férocité qui rapprochaient cet homme de la brute. Aussi, pour le dompter, l'employait-on aux travaux les plus pénibles ; il était chargé des soins de la forge, et, à raison de ses fonctions , on l'avait appelé Vulcain.

Souvent réprimandé, souvent puni, Vulcain ne trouvait dans ces châtiments qu'un aliment de plus pour ses colères ; il les amassait en silence et avec une sorte de volupté ; il se sentait heureux de haïr chaque jour davantage et de charger sa mémoire de griefs nouveaux. Différée, la revanche n'en serait que plus terrible, et il ne fallait pas la compromettre en la précipitant. Ainsi pensait-il, et il attendait une occasion favorable; les événements se chargèrent de la lui fournir.

Aux premiers troubles qui agitèrent la colonie, Vulcain releva la tête en homme qui entend un signal longtemps désiré. Il jeta les yeux autour de lui; le maître était absent. S'il eût été là, peut-être se serait-il abstenu encore : la présence d'un d'Angremont suffisait pour contenir les esclaves et les préserver des mauvaises suggestions ; mais le champ était libre, et Vulcain en profita. D'atelier en atelier et de case en case, il parvint à former une vaste conjuration qui devait éclater à l'improviste

et surprendre les habitants du château. Pour entraîner ses compagnons, il savait à propos répandre un faux bruit, débiter une fausse nouvelle. A l'entendre, un vaste soulèvement se préparait, et la dernière heure des blancs avait sonné : déjà les noirs étaient maîtres d'une portion de l'île ; encore un effort, et elle leur appartiendrait en entier. Alors ils n'auraient plus qu'à se partager les dépouilles des maîtres, leurs maisons, leurs champs de cannes, leurs meubles, leurs vêtements, leurs bijoux et leur vaisselle plate. Il ajoutait, en forme de conclusion, que les fétiches lui avaient annoncé l'événement comme très-prochain, et il invoquait à l'appui le témoignage de son gri-gri, espèce d'amulette qu'il portait suspendue à son cou et qui inspirait aux autres esclaves une terreur susperstitieuse.

Sous l'influence de pareilles menées, cette habitation, naguère si paisible, devint le siège d'une agitation sourde et un foyer de mécontentements. Dans le jour, les nègres se parlaient à voix basse et échangeaient des coups d'œii mystérieux, la nuit, ils tenaient des conciliabules en plein air, et ne se séparaient que lorsque l'aube aurait pu les trahir; quelquefois, sur la crête d'un morne voisin, s'allumait un feu auquel d'autres feux semblaient répondre; enfin de toutes parts éclataient les signes d'un travail souterrain et d'une explosion imminente. Les commandeurs, chargés de la surveillance et de la conduite des ateliers, en avertirent le propriétaire, et de toute nécessité il fallut sévir.

On interrogea les noirs; le plus grand nombre se montra impénétrable, les uns par caractère, les autres

à cause de la frayeur que leur inspirait le nègre de Guinée; mais il y en eut qui, pressés de questions et sous la crainte d'un châtiment, firent des aveux complets. Sur quelques détails les aveux différaient, mais ils s'accordaient sur l'origine du complot et suj" l'homme qui en était le chef. Le nom de Vulcain était dans toutes les bouches, et déjà les commandeurs l'avaient signalé. On l'interrogea à son tour, et au lieu de s'humilier et de montrer du repentir, il se montra insultant, hautain, ne répondant aux questions qu'on lui adressait que par la menace et le défi. Sous peine de voir se rompre les derniers liens d'obéissance qui retenaient les nègres de l'habitation, il fallait un exemple sévère. Cet homme régnait déjà par l'audace; il était plus maîlre que le maître; un regard de lui en imposait à ses compagnons, un mot les eût entraînés à la révolte.

Pour cette fois, et afin. de mieux frapper les esprits, d'Angremont crut devoir recourir à un châtiment bien rarement infligé sur ses domaines. Ce fut moins en vue du coupable qu'il s'y décida qu'en vue des complices avoués ou cachés qu'il pouvait avoir et qu'il était nécessaire d'intimider. Vulcain était l'âme d'une association mystérieuse; à tout prix il fallait la dissoudre. Il fut donc condamné à la peine du fouet, et l'exécution eut lieu avec un certain appareil. Tous les noirs de l'habitation y assistaient ; d'Angremont lui-même, quelque répugnance qu'il en eût, voulut être présent, afin de donner plus de solennité à cet acte de justice. Il espérait que, dès les premières atteintes, Vulcain demanderait grâce

■Cl qu'il pourrait ainsi concilier ses sentiments d'humanité -avec les nécessités de la discipline.

Quand le jour fut venu, un poteau s'éleva au milieu •du camp, avec un anneau à chaque extrémité : à l'un devaient être liés les pieds, à l'autre les mains du patient, de manière à ce qu'il ne pût faire aucun mouvement ni opposer aucune résistance. Ces apprêts achevés, on amena Vulcain ; un commandeur l'accompagnait, armé de l'instrument de correction; il passa entre deux rangées d'esclaves qui baissaient les yeux devant lui et gardaient l'immobilité de statues. Jamais le nègre n'avait €u plus de fierté dans le regard, ni plus d'audace dans îa pose; ses lèvres respiraient on ne saurait dire quel •dédain du châtiment. On l'attacha au poteau, le visage tourné vers le bois, après quoi l'exécution commença. Le commandeur qui en était chargé releva vingt fois sa lanière et la fit retomber vingt fois sur les épaules du patient ; les coups se succédaient et retentissaient aux oreilles des nègres, témoins du supplice; il n'en était point qui n'en fût péniblement affecté ; les visages étaient mornes, un silence profond régnait dans leurs rangs. Seul, Vulcain paraissait insensible ; sans les sillons que le fouet traçait dans ses chairs, on l'eût cru de marbre; il ne poussa pas un cri, ne fit entendre aucune plainte; c'était comme un cadavre que frappait l'exécuteur.

Ce spectacle manquait son but; d'Angremont ne le prolongea pas; il donna l'ordre de détacher l'esclave €t de le conduire à l'infirmerie. Celui-ci se releva les épaules ensanglantées; mais son regard n'avait rien

perdu de sa fierté, et la même expression de mépris se retrouvait sur ses lèvres. La journée devenait de plus en plus mauvaise,, l'exemple plus fâcheux. Les nègres faisaient déjà de Vulcain un héros; les commandeurs agitaient la tête en gens qui n'augurent rien de bon. Les choses étaient loin de s'arranger. Et pourtant ce n'était rien encore auprès de l'incident qui allait survenir. Lorsque le patient fut arrivé en face de son maître et à portée d'en être entendu, son œil étincela, sa figure s'anima jusqu'à la rage, et brandissant le poing vers lui :

— Massa, vous vous en repentirez ! s'écria-t-il.

On entraîna ce forcené, et il fallut songer à une correction plus efflcace. Un pareil acte était de ceux qui ne pouvaient rester impunis et que le code noir frappait des peines les plus sévères. C'était une rébellion ouverte, accomplie dans des circonstances qui en aggravaient le caractère et en augmentaient le péril. Quand les plaies de Vulcain furent cicatrisées, on le mit au cachot, et on l'y oublia pendant quelque temps. D'Angremont hésitait ; il n'eût pas voulu en venir à des actes de rigueur; il attendait un retour salutaire, un bon mouvement; volontiers il eût pardonné une offense qui lui était personnelle. Cette compassion devait lui coûter cher.

Ce que l'on nomme un cachot dans une habitation ne ressemble en rien à ce qui porte le même nom dans nos prisons d'Europe. Ce n'est point une cellule souterraine privée d'air et de jour, un espace étroit ménagé dans des catacombes. On appelle ainsi aux colonies une ou plusieurs cases à nègres, où Ton enferme ceux qui

ont mérité d'être châtiés. Cetle case n'a ni plus de solidité, ni plus de moyens de défense que les cases environnantes : seulement, pour les cas extraordinaires et afin d'empêcher une évasion, il existe dans un angle du cachot une chaîne scellée dans un bloc de pierre et terminée par un anneau qui se rive à la jambe du prisonnier. C'est dans une de ces cases que Vulcain avait été renfermé, et en raison de la gravité de sa faute il avait les fers aux pieds.

Or, une nuit le camp des noirs fut réveillé en sursaut par un événement qui resta sans explication. Chassés de leurs cases par une fumée épaisse, les esclaves virent avec effroi qu'une partie des constructions était en feu, et que, poussées par le vent, les flammes gagnaient successivement le reste. A l'instant tout le monde fut sur pied ; on fit jouer les pompes, et, après bien des efforts, on parvint à se rendre maître de l'incendie. Ce n'était pas sans dommage : tout un quartier avait brûlé, précisément celui qui renfermait les ateliers de discipline et les salles de correction. A cette vue un nom s'échappa de toutes les bouches : Qu'était devenu Vulcain? Enchaîné, ne pouvant fuir, il avait dû périr sur place, être consumé à petit feu, finir le plus misérablement du monde, au milieu de tortures affreuses et d'un supplice digne de l'enfer. On n'y pouvait songer sans pitié ni douleur; aussi, dès qu'on le put, essaya-t-on de pénétrer dans le cachot où il avait été renfermé : il n'y restait que des cendres brûlantes, tout avait été consumé ; la chaîne était rouge encore, l'anneau aussi, mais aucun débris humain n'y adhérait. On crut que le feu avait anéanti

jusqu'à ces vestiges. Ce fut l'opinion la plus communément répandue parmi les noirs; seulement quelquesuns d'entre eux disaient avec assurance qu'un sorcier comme Yulcain ne se laissait pas rôtir ainsi, et que son gri-gri l'avait sauvé.

Trois mois s'étaient écoulés depuis cet incident, et le souvenir s'en effaçait de plus en plus, lorsqu'un jour le propriétaire de l'habitation alla visiter, avec l'un des commandeurs qui dirigeaient cette culture, un plant de caféiers situé fort avant dans la montagne et au fond d'une gorge que dominaient des escarpements. Par précaution le maître et l'esclave avaient pris leurs armes. Ils venaient d'achever cet examen, et de s'assurer des travaux à faire, lorsque le commandeur aperçut au sommet du rocher et dans une échancrure, où elle était comme encadrée, la tête d'un nègre qu'il reconnut à l'instant.

— Vulcain I s'écria-t-il.

D'Angremont regarda à son tour et put constater cette identité : c'était bien le noir de Guinée, que l'on croyait mort et qui avait échappé à l'incendie. A défaut d'autres signes, le créole l'eût reconnu à la haine qui animait ses traits et au sourire affreux qui contractait ses lèvres. D'ailleurs, s'il eût conservé quelques doutes, l'esclave fugitif prit soin de les dissiper lui-même.

— Vous vous en repentirez. Massa, dit-il d'une voix qui retentit dans cet entonnoir et y trouva des échos.

C'était le défi et la menace que d'Angremont avait essuyés une fois, et quand il en pouvait tirer vengeance.

— Coquin ! dit le commandeur en le couchant en joue.

Mais à ce mouvement la tête du nègre disparut et trompa le feu de son agresseur; le coup partit dans le vide. La seule réponse à cet acte d'hostilité fut un ricanement lointain.

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