‹ La Vie de corsaireChapitre 11 sur 45 · LA SURPRISE · texte numérisé non relu

LA SURPRISE

Des résidences sur lesquelles la nouvelle bande pouvait diriger ses excursions, aucune n'était plus menacée que celle des d'Angremont, et c'était celle, pourtant, où l'on cherchait le moins à s'en garantir. Cela s'explique : il y manquait le bras et le cœur d'un homme; il n'y restait qu'une femme et une enfant, celle-ci en bas âge, celle-là inconsolable de l'absence de son mari. Pour obtenir d'elle un peu d'attention, c'était sur ce sujet qu'il fallait la ramener; aucun autre soin ne pouvait la toucher, aucune autre calamité ne lui semblait à craindre.

Un matin pourtant qu'elle était entre les mains de sa femme de chambre, celle-ci essaya de lui faire partager les craintes qu'elle avait conçues et qui lui étaient communes avec toute la domesticité. En pouvait-il être autrement? Dans tout le quartier on ne s'entretenait que du redoutable chef campé sur les mornes ; un jour on l'avait vu à la Pointe-Noire, un autre jour sur la Grande Rivière à Goyaves; il passait comme l'éclair et par des défilés connus de lui seul, de l'est à l'ouest de l'île, déjouait les poursuites, bravait les autorités, ne se montrait jamais là où il était attendu, et paraissait inopinément là où il ne l'était pas, égorgeant, pillant, sacca-

géant, enlevant les enfants à la mamelle sans qu'on pût savoir ce qu'il en faisait, se livrant enfin à tous les excès imaginables. Tel était le thème de mademoiselle Rodogune, et les développements n'y manquaient pas. Rodogune était le nom de celte femme de chambre, nom un peu tragique pour ses fonctions, qui consistaient à coiffer et à habiller sa maîtresse.

Il faut croire que madame d'Angremont était accoutumée à ces peintures. sombres tant elle paraissait peu s'en émouvoir; mais la jeune négresse s'était promis de porter ce jour-là un grand coup, et elle persista.

— Allez, madame, c'est bien vrai ce que je vous ai dit. Si vous entendiez parler monsieur Actéon !

Cet Actéon était un palefrenier noir attaché à l'écurie d'honneur, et mademoiselle Rodogune avait une grande déférence pour son opinion.

— Peureuse! lui dit madame d'Angremont en souriant.

— Peureuse! répliqua-t-elle , on le serait à moins. Tenez, madame, il faut que je vous raconte tout. Nous sommes en danger.

— Encore ! dit la jeune femme.

— En danger ! en danger ! répéta la négresse en se mutinant. Vous me croirez ou vous ne me croirez pas, madame, mais je l'ai vu, là, vu, comme je vous vois.

— Qui donc cela, folle?

— Qui? le chef nègre des mornes, celui qui viendra nous égorger demain ou après-demain; oui, là, madame, nous égorger. J'en sais long là-dessus.

— Alors explique-toi, dit madame d'Angrement d'un

air plus sérieux. Tu prétends avoir vu ce chef : comment cela?

— C'est toute une histoire : je la dirai bien à madame, pourvu qu'elle ne me gronde pas ; je suis sortie hier à la nuit, ajouta-t-elle avec un peu de confusion.

— Petite désobéissante, dit madame d'Angremont en la frappant légèrement de son éventail. Allons, va.

— Eh bien, madame, reprit la négresse se voyant pardonnée, c'est donc hier, à la nuit, que je l'ai vu; lui ou un autre ; mais ce doit être lui.

— Quel barbouillage me faites-vous là, Rodogune?

— Voici , madame , excusez-moi ; j'en suis encore toute troublée. Hier donc, je revenais des ateliers; la nuit était noire, bien noire; on n'y voyait rien à quatre pas devant soi. J'avais une peur, une peur... je marchais d'un vite... le cœur me battait, mes jambes tremblaient; j'aurais donné beaucoup pour être rentrée. On avait tant parlé du chef des marrons dans la soirée, que j'en avais le tête pleine , c'est alors que je l'ai aperçu ; jugez de mon état.

— Un vision, petite!

— Non, madame, c'était bien lui : qui voulez-vous que ce fût? Il était appuyé sur une statue du parterre et ne bougeait pas plus qu'elle. Allez, j'en suis bien sûre, c'est lui. A ces heures, jugez donc, et dans cette pose! Il n'y a que lui. C'est connu qu'il vient voir de près une habitation avant de l'attaquer. Monsieur Actéon le disait encore l'autre jour.

— Un poltron comme toi!

— Ce n'est rien encore ; que madame écoule la fin.

Je venais de passer près de cet homme, tremblante comme la feuille, lorsque je me suis entendu appeler : — Mademoiselle Rodogune! me dit-il. Comme vous pensez, madame, je ne répondis pas; seulement je me mis à courir, afin qu'il ne m'arrivât pas malheur. Il m'appela encore : — Mademoiselle Rodogune ! répétat-il, dites à Massa qu'il s'en repentira. J'arrivai à ce moment sur le perron et n'entendis plus rien. Quand j'entrai à l'office, j'étais pâle comme un linge. Tous les domestiques de la maison s'y trouvaient: je leur racontai la chose. M. Actéon voulait sortir : on le retint; ces gens des mornes sont si féroces !... Voilà, madame, ce qui m'est arrivé.

— C'est bien, Rodogune, dit madame d'Angremont, devenue pensive ; laissez-moi.

Restée seule, madame d'Angremont se mit à réfléchir sur ce que lui avait dit sa femme de chambre. Elle ne prêtait ordinairement qu'une attention médiocre à ces propos. Cette fois, néanmoins, plusieurs circonstances l'avaient frappée, et, entre autres cette menace adressée au maître de l'habitation. Il y avait là comme un écho d'une menace antérieure, présente au souvenir de la jeune femme. Dès ce moment, elle songea à prendre, à l'exemple des planteurs voisins, les précautions que lui conseillait la prudence. Les fenêtres et les portes de l'habitation furent garnies de défenses en fer, susceptibles de soutenir au besoin une espèce de siège. Cinquante noirs des plus fidèles, placées sous les ordres de commandeurs choisis, reçurent une organisation militaire, et on leur confia la garde de la maison de maître.

Tous les soirs, une douzaine d'entre eux veillaient dans une pièce située au rez-de-chaussée du château, et qui n'y avait pas de communication intérieure. Des vedettes placées au dehors et jusqu'à une certaine distance devaient donner l'alarme dans le cas où, durant la nuit, un mouvement hostile aurait lieu aux confins de la propriété. Ces mesures une fois prises, il n'y avait plus qu'à attendre la suite des événements.

Ce qui aidait singulièrement à la multiplication de ces bandes et aux prises d'armes des nègres fugitifs, c'était l'impunité qui semblait désormais acquise à leurs déprédations : on eût dit que la campagne leur appartenait. Sous les créoles de la vieille roche, jamais on n'avait rien vu de pareil; ils savaient se garder euxmêmes, faisaient leur propre police et ne s'en remettaient pas, pour défendre leurs foyers, aux troupes de la garnison. Tant qu'ils furent debout, les choses marchèrent ainsi. Le peu de nègres marrons que les mornes dérobaient à leurs poursuites y menaient la vie la plus chétive et la plus misérable que l'on pût voir. Dans les anfractuosités du roc, et sur des terrains qui ne semblaient pas susceptibles de culture, ils plantaient et récoltaient quelques vivres, du manioc, des ignames, en quantité à peine suffisante pour se soutenir. L'esprit d'indépendance leur donnait des forces dans cette lutte contre le besoin. Rien d'ailleurs ne les unissait, si ce n'est la communauté de condition. Ils marchaient isolés et point en corps; surtout ils ne formaient pas des ligues redoutables de nature à épouvanter et à ruiner la colonie.

L'une des conséquences de la défaite des créoles du vieux sang, fut de laisser sans répression immédiate les ravages des nègres évadés. Il ne resta plus dès lors pour s'y opposer que des milices partagées d'opinions et plus disposées à s'occuper de politique que de police ; ou bien des soldats envoyés d'Europe et peu propres à cette guerre de buissons, faite sous un ciel ardent. D'ailleurs, une portion de la force armée se composait de gens de couleur disposés, sous l'empire des passions du temps, à plaindre les nègres au lieu de les blâmer et à trouver, dans leurs soulèvements, un point d'appui contre la résurrection de l'esprit créole. Il y eut donc là une sorte d'interrègne où l'audace de ces esclaves réfractaires ne connut point de limites et que remplirent des massacres nombreux. Chaque jour on signalait quelque catastrophe de ce genre, tantôt sur l'habitation Vermont, tantôt sur l'habitation Godet; le quartier des Trois-Rivières était surtout infesté par ces bandes, et l'une d'elles, après un de ces exploits, poussa l'insolence jusqu'à entrer à la Basse-Terre, pour s'y expliquer devant le comité de sûreté qui y avait été institué.

Cependant rien n'avait justifié jusqu'alors les mesures de précaution dont madame d'Angremont avait cru devoir s'entourer. 11 semblait au contraire que les dangers, naguère objet de tous les entretiens, s'étaient éloignés de celte partie de l'île : le bruit qu'avaient fait les pillages du sud y avait attiré tout ce que la colonie renfermait d'éléments dangereux ou insubordonnés. Le nord respirait; jamais il n'avait joui d'une sécurité plus complète.

4 00 LA VIE DE CORSAI FiE.

On ne voyait plus ramper dans les taillis ni courir le long des escarpements ces nègres suspects qui répandaient l'épouvante sur leur passage : plus d'empoisonnements dans le bétail, plus d'incendies dans les cultures; les ateliers eux-mêmes, si longtemps remuants et accessibles aux influences du dehors, semblaient avoir repris des allures régulières ; l'obéissance y régnait comme aux plus beaux jours de la colonisation; enfin, point de symplùmes fâcheux, et, au contraire, une sorte de pacification dans les esprits, de trêve dans les mauvais desseins. C'est au point que madame d'Angremont en était aux regrets d'avoir montré une défiance inutile et renonçait peu à peu à l'appareil de guerre qu'elle avait d'abord déployé.

Elle en était là, dans cette disposition d'esprit, lorsque la catastrophe vint la surprendre.

Une nuit, par un temps d'orage, où aucune précaution n'avait été prise au dehors, il se fit autour de l'habitation un mouvement étrange. Des centaines d'hommes se glissèrent comme des reptiles dans les plantations et dans les jardins, et marchèrent vers le château. Arrivés devant le perron, ils poussèrent un cri furieux qui semblait répondre aux hurlements des chiens et aux grondements du tonnerre. Ce cri était de ceux au caractère desquels il est impossible de se méprendre : en un clin d'œil tout le monde fut sur pied, madame d'Angremont se trouva debout la première : l'heure du danger était arrivé ; elle avait des devoirs à remplir, et n'était pas femme à les déserter. Son sang-froid ne l'abandonna pas. Ouvrant une croisée du premier étage, elle regarda

son ennemi en face, et, à la lueur des éclairs, en reconnut le nombre et les dispositions. C'était une bande considérable, armée de torches et de fusils, qui s'attaquait aux portes de la maison, en gardait les issues ou en faisait le tour en poussant des clameurs féroces. Elle était assiégée et allait avoir un combat à essuyer.

l'attaque

Dans la position critique où elle se trouvait, madame d'Angremont n'avait pas le choix des partis : il ne lui en restait qu'un à prendre. Devant cette horde ivre de pillage et de sang, une capitulation n'était pas possible. Il fallait résister, soutenir le siège, le prolonger jusqu'au jour, avec l'espoir d'êlre secouru par les habitants des bourgs voisins ou les planteurs les plus rapprochés du théâtre de la catastrophe ; il fallait se défendre d'abord aux issues, puis d'appartement en appartement, de chambre en chambre, lassant l'ennemi et mettant le temps de son côté.

Quoiqu'elle eût réduit ses moyens de résistance, la jeune femme avait encore autour d'elle une quarantaine de serviteurs dévoués, avec des fusils à deux coups et des gibernes bien garnies : c'était plus qu'il n'en fallait pDur tenir en échec la bande la plus redoutable et dé-

jouer ses efforts. Il suffisait pour cela que la trempe des assiégés ne s'affaiblît pas, et que leur présence d'esprit restât la même au milieu des vociférations de cette horde. Les volets des croisées allaient servir de meurtrières d'où l'on pourrait ajuster les assaillants à coup sûr et porter le désordre dans leurs rangs. Les femmes mêmes devaient être utiles à la défense, verser de l'huile et de l'eau bouillante sur la tête des assiégeants, transformer en projectiles les meubles les plus maniables, opposer aux cris du dehors des cris non moins expressifs. Enfin il restait une dernière chance : c'est que le quartier des esclaves, au lieu de rester neutre dans le combat, s'armât pour ses maîtres, marchât à leur secours, et prît entre deux feux ces maraudeurs, plus tumultueux que redoutables. Une pareille diversion eût suffi pour faire échouer ce coup de main.

Madame d'Angremont n'avait pas imaginé seule et de son chef cet ensemble de combinaisons mihtaires; elle était trop de son sexe pour cela. Mais le château avait parmi ses défenseurs l'un des hommes sur lesquels elle pouvait le plus compter, un ancien serviteur, fidèle, dévoué, né sur l'habitation et en connaissant les ressources. C'était ce même commandeur qui tenait le fouet dans l'exécution de Vulcain et auquel son maître avait confié de tout temps les tâches les plus délicates et les plus difficiles. Depuis que des précautions avaient été prises, c'était lui qui y avait présidé ; il était le capitaine de la petite troupe, formée pour la garde du château, et en avait choisi les hommes un à un et parmi les meilleurs : il était le bras de la défense ; madame d'Angre-

mont lui en abandonna le soin. Son rôle, à elle, était de se montrer plus forte que le danger, afin que, la voyant calme et résolue, tout le monde le devînt à son exemple.

Jusque-là il n'y avait eu des deux côtés rien de sérieux. Les assaillants espéraient toujours que la terreur, inspirée par leur présence, suffirait pour leur donner accès dans le château, et ils exécutaient, autour des murailles, une ronde accompagnée de cris discordants comme en doivent exécuter les enfants de l'abîme dans leurs royaumes souterrains. Sur des cœurs moins résolus, ce spectacle eût produit l'impression qu'ils en attendaient. Aux lueurs des éclairs, aux clartés des flambeaux, on les voyait se démener nus jusqu'à la ceinture, noirs et hideux, altérés de sang et de butin, jetant sur celte maison les regards de la bête de proie. Cependant il y en avait parmi eux qui ne se bornaient pas à ces démonstrations bruyantes et qui commençaient à employer des moyens plus efficaces pour réduire les assiégés. Ceux-ci déchargeaient leurs fusils contre les croisées ; ceux-là essayaient de pénétrer par les issues, ou tentaient l'escalade de la maison. De l'investissement ils passaient à un siège en règle.

Quand le commandeur vit cela, il alla prendre les derniers ordres de madame d'Angremont. Ouvrir le feu était un acte grave ; il en voulait au moins partager la responsabihlé.

— Madame, lui dit-il, c'est le moment, que voulezvous faire ?

— Nous défendre, dit-elle.

— Alors feu pour feu ?

— Feu pour feu, commandeur, el que Dieu combaUe avec nous ; il nous voit et nous juge.

— Feu! dit le nègre en donnant des ordres aux hommes qu'il avait apostés.

L'effet de cette mousqueterie fut d'autant plus grand qu'elle était moins attendue. Il n'était pas un homme, dans cette bande de forcenés, qui crût l\ une résistance sérieuse; tous ils avaient espéré enlever la place sans coup férir. Aussi, quand il virent tomber quelques-uns des leurs, furent-ils pris d'une épouvante contagieuse ; sauf un ou deux chefs, ils se débandèrent tous et fuirent dans différentes directions. Ce fut un sauve-qui-peut. Un instant on put croire dans le château que la partie était gagnée; la place était libre d'ennemis; le silence avait succédé aux clameurs. Mais il y avait là un homme qui n'abandonnait pas le terrain et faisait tous ses efforts pour y ramener ses compagnons. C'était un nègre aux épaules carrées et qui portait sur son chapeau de paille une plume comme attribut de commandement. Il se multipliait par le geste et la parole, allait des uns aux autres, gourmandait les peureux, châtiait les indociles, reformait sa troupe et l'entraînait de nouveau. Après une demi-heure d'hésitation, l'assaut recommença sur des proportions bien plus redoutables.

Avertis par un premier échec, les assiégeants conduisirent cette fois leurs opérations avec plus de prudence ; ils ne s'exposèrent plus au feu des croisées et concentrèrent leurs forces sur un point où ce feu n'arrivait pas. Au lieu de marcher au hasard, sans ordre ni

LA VIE DE COnSAIUE. 105

règle, ils obéirent désormais à une tactique; au lieu de s'épuiser en cris impuissants, ils gardèrent un silence profond. Les flambeaux qui pouvaient servir de points de mire s'éteignirent tous; les ténèbres régnèrent, et à peine distinguai t-on des ombres confuses au milieu des quinconces et des boulingrins. L'orage s'en mêlait aussi et ne faisait qu'accroître l'obscurité; des nuées basses et sombres chargeaient l'atmosphère et enveloppaient les objets; on ne voyait, on ne distinguait plus rien à la moindre distance. Les éclairs avaient cessé, le tonnerre ne grondait plus; mais un déluge semblait descendre du ciel et l'eau tombait par cataractes. Dans cette rigueur des éléments, les assiégés voyaient un appui pour eux; celte illusion ne fut pas longue.

Au moment où ils se croyaient délivrés de leur ennemi, un bruit violent se fit entendre, et une secousse étrange fut imprimée à tout l'édifice : on eût dit qu'il tremblait sur ses fondements. Que signifiait cet ébranlement inattendu? Quelle était celte machine de guerre imaginée par les assaillants? Le voici. Sur un des points de l'habitation, ils avaient trouvé un madrier énorme, et vingt hommes, le chargeant sur leurs épaules, l'avaient amené devant la porle principale du chàleau. Là, ils l'avaient mis en mouvement, s'en étaient servis comme d'un bélier, et venaient d'exercer une première et profonde pression sur les panneaux de la clôture. Quoique maintenus au dedans par une armature en fer, les ais avaient cédé, et le jeu du bois attestait déjà la force de cet. instrument formidable. Encore quelques coups et la

106 LA VIE DE CORSAIREo

porte allait voler en éclats et livrer passage à cette bande de forcenés.

Le commandeur fut le premier qui, dans la maison, comprit l'étendue de ce nouveau péril; il ne s'était pas m épris sur la nature de ce bruit et de cette secousse, et, malgré les ténèbres, il avait aperçu le terrible engin qui allait ouvrir aux bandits l'accès du château ; il accourut auprès de madame d'Angremont.

— Madame, madame, lui dit-il, nous allons être forcés.

— Forcés! dit-elle; où et comment?

Il lui rendit compte de ce qu'il avait vu et des inquiétudes que lui causait ce nouveau plan d'attaque; puis il ajouta :

— Que faut- il faire, madame? Ordonnez.

Cette scène avait lieu en présence de la maison entière, des gens de service et de la petite garnison de noirs chargée de la défense. Tous les visages étaient tournés du côté de la jeune femme, comme si le salut eût été attaché au mot qu'elle allait prononcer. La fermeté de madame d'Angremont ne se démentit pas; elle puisait, dans l'imminence du danger, une vigueur de plus ; ce n'était plus la créole nonchalante des jours heureux, c'était une héroïne qui songeait au soin de son honneur et au salut de son enfant. Elle répondit d'une voix résolue :

— Vous me demandez ce qu'il faut faire, commandeur? que feriez-vous si mon mari était ici?

— Nous tiendrions jusqu'au bout, répondit-il.

— Eh bien, faites comme s'il y était, ajouta-t-elle; tenez jusqu'au bout.

— Vous serez obéie madame, dit le commandeur ; puis, se retournant vers ses hommes : « Frères, ajoutat-il, vous l'avez entendu. Si la maison doit être emportée, que pas un de nous n'en sorte vivant. »

Animés par l'exemple de leur maîtresse et les paroles de leur chef, les noirs retournèrent à leur poste et firent, pour se maintenir, des efforts surnaturels. Un feu croisé éclata de toutes les ouvertures; à l'aide de meubles et de matelas, on soutint la porte ébranlée et on encombra les corridors de manière à les rendre inaccessibles. Le terrible bélier frappait toujours les ais et en brisait jusqu'aux derniers fragments; mais, après ces obstacles, il s'en présentait un autre, puis un autre; c'étaient vingt sièges dans un, et à l'intérieur le combat recommençait à chaque issue. La résistance gagnait ainsi du temps, et des chances, par conséquent ; et si les esclaves du quartier eussent imité la petite troupe des noirs fidèles, la bande eût été dispersée, après avoir laissé sur le carreau ses plus valeureux combattants. Mais les esclaves, au lieu de se porter au secours de leurs maîtres ou bien les abandonnèrent, ou bien passèrent à l'ennemi. La défection n'était pas l'œuvre du moment, ni le fruit d'un entraînement subit; elle avait été préparée de longue main.

Cette circonstance augmenta le nombre des agresseurs ; c'était comme un flot qui montait à vue d'œil : les avenues du château fourmillaient de têtes. Avec le nombre s'accroissaient aussi l'ardeur et l'impatience d'en finir. Les vociférations recommencèrent de plus belle et prirent un caractère plus sauvage et plus féroce

nos LA VIE DE CORSAIRE.

qu'auparavant; les cris n'avaient rien d'humain. Si la résistance était acharnée, l'attaque ne l'était pas moins ; les coups de feu s'échangeaient, les imprécations se confondaient; on en arrivait à se battre corps à corps. L'avantage passait d'un parti à l'autre, sans qu'on pût dire à qui il resterait définitivement, lorsqu'un incident changea tout à coup la face des choses. Le commandeur venait de recevoir une balle dans l'épaule; il était hors de combat. Inondé de sang, il eut la force de se traîner vers sa maîtresse :

« Madame, lui dit-il avec une douleur mêlée de consternation, sauvez-vous. Les voici! les voici! »

A l'appui de ces mots on entendit un frémissement sinistre et des cris de victoire poussés au dehors; le vestibule était envahi; quelques assaillants s'étaient fait jour à travers les obstacles accumulés. Madame d'Angremont comprit que le moment fatal était arrivé et qu'elle allait se trouver, elle et son enfant, à la merci de celte horde. Elle leva les yeux au ciel en qui était son dernier espoir, prit sa fille par la main afin a'être plus sûre qu'on ne l'en séparerait pas, et se tournant vers les femmes qui l'entouraient :

— Venez, leur dit-elle.

Elle marcha, et ses gens la suivirent; c'est dans la chapelle qu'elle se rendait; c'est là, avec Dieu pour témoin, qu'elle voulait attendre ses bourreaux. La chapelle était éclairée comme pour une solennité; la jeune femme gagna sa place ordinaire et s'agenouilla devant l'autel; tout le monde imita son exemple. Pendant ce temps le château s'emplissait; la foule des assaillants y

pénétrait par toutes les issues. Plus de résistance, plus de lutte; à peine entendait-on quelques coups de feu isolés et tirés à l'aventure. Des défenseurs du château, les uns avaient péri ; les autres avaient suivi leur maîtresse ; ils étaient prosternés sur les dalles de la chapello et préparés à tout. Les vainqueurs y entrèrent presque en même temps, les armes au poing, le cri de guerre à la bouche.

— Tue! tue! dirent-ils en se précipitant comme des furieux, et frappant à droite et à gauche.

— Tue ! tue ! répétèrent de nouvelles bandes en arrivant, avec des torches à la main .

L'épouvante était à son comble, et une mêlée affreuse commençait. Les femmes, les enfants, poussaient des clameurs déchirantes, ou bien couraient vers l'autel comme vers un lieu d'asile et le tenaient embrassé ; les derniers noirs de la garnison, les seuls qui eussent survécu, se relevaient et reprenaient l'offensive, bien résolus à mourir debout : madame d'Angremont avait la pose résignée et tranquille d'une martyre ; déjà le sang coulait et inondait les parvis; la profanation était flagrante,. lorsqu'un homme s'ouvrit, à coups de sabre, un passage au milieu de ces forcenés; c'était celui qui portait les insignes du commandement. A la clarté des llambcaux, les gens de l'habitation purent enfin voir à qui ils avaient affaire ; pas un d'entre eux qui ne reconnût cette figure hideuse, présente à tous les souvenirs :

— Vulcain! s'écrièrent-ils.

— Oui, Vulcain, reprit cet homme en promenant sur la foule des yeux sanglants.

Il marcha droit à son ancienne maîtresse, surînquelie ]e fer était levé, renversant les siens, écrasant ceux qui ne s'écarlaient pas assez promplement, la dégagea des bras qui la menaçaient, et d'une voix qui remplit les voûtes :

— Arrêtez ! s'écria-t-il, cette femme m'appartient.

La troupe obéit, le massacre cessa, l'ordre se rétablit peu à peu.

— Eh bien, madame, dit Vulcain en s' adressant à sa prisonnière, avais-je tort de dire que Massa s'en repentirait?

Page 1