LES NOUVEAUX MAITRES
Madame d'Angremont venait d'échapper aux assassins, mais elle était à la merci de cet homme. En y songeant, elle était aux regrets que le sacrifice n'eût pas été consommé à l'in^tmt même; tout ce qu'elle avait lieu d'attendre était un raffinement de cruautés. Elle connaissait l'histoire du bandit entre les mains duquel elle était tombée: elle savait quelles haines couvaient dans son cœur, et, au besoin, elle en eût retrouvé l'expression empreinte sur son visage. Il n'avait écarté la mort de sa tête qu'afin de lui en ménager une plus douloureuse et de savourer sa vengeance à loisir. Telles
étaient ses impressions, et pourtant rien ne les trahissait : sa physionomie était la même, aussi sereine, aussi assurée que si elle eût été entourée d'esclaves soumis : son âme ne fléchissait pas. Au lieu d'attendre son arrêt en victime, elle alla au devant.
— Eh bien, Vulcain, dit-elle avec un accent fier et méprisant, qu'ordonnez-vous de moi?
Quoique le nègre de Guinée ne connût rien au delà des instincts et des passions delà brute, cet air lui imposa ; il eut comme un instant de confusion.
— Vous allez voir, madame, répondit-il en s'efforçant de se dominer.
En même temps il fit un signe à ses gens pour qu'on lui ouvrît de nouveau un chemin.
— Place, vous autres! dit-il.
Cette opération n'était pas facile ; la curiosité avait attiré la bande entière dans la chapelle ; l'enceinte en était remplie, les avenues en étaient obstruées. Après bien des efforts, un vide se forma enfin, et Vulcain s'inclina du côté de son ancienne maîtresse :
— Venez, madame, lui dit-il.
La jeune femme suivit son guide et traversa les rangs dô ces nègres avec une dignité si naturelle et un maintien si ferme qu'ils en étaient comme déconcertés. Pas un mot, pas un geste dans le sein de cette foule ; le respect et la compassion y dominaient. Ce fut ainsi qu'elle arriva à son appartement; Vulcain la précédait :
— Voici votre prison, madame, lui dit-il; personne que moi n'y entrera ; je vais mettre des hommes sûrs à la porte.
— C'est-à-dire que les rôles sont changés , dit la jeune femme ; c'est vous qui commandez à ce que je vois.
— Oui, madame, dit le nègre, relevant la tête à ce mot.
— Et chez moi? ajouta-t~elle.
— Chez nous, madame, chez nous ! s'écria-t-il avec un éclair dans les yeux et comme l'eût fait un Goth ou un Gépide prenant possession de Rome; chez nous!
— Ah, chez vous! dit la jeune femme; et de quel droit?
Le nègre porta la main sur son sabre, qui retentit sous la pression :
— De ce droit-ci, madame.
— Vraiment!
— Et vous allez voir comment en usent les nouveaux maîtres.
Il sortit à ces mots et donna ses ordres. Une garde fut placée aux issues de l'appartement, et deux noirs de confiance y eurent seuls accès : c'étaient mademoiselle Rodogune et M. Actéon. Quant à l'enfant, elle n'avait pas quitté sa mère et s'était montrée digne de son sang. Pas un cri, pas une plainte; elle avait assisté à ces tristes scènes avec plus d'étonnement que d'effroi. Un seul incident avait réussi à l'émouvoir. Pour lui faire traverser la foule, Vulcain avait voulu la prendre dans ses bras ; mais elle s'y était obstinément refusée et l'avait repoussé avec dégoût.
Quand le jour parut, les bandits étaient les maîtres, pour employer l'expression du chef, et comme prise de
possession ils jnettaient le château au pillage. Selon l'usage en pareil cas, le nombre des vainqueurs s'était beaucoup accru après la victoire; tous les nègres évadés que recelaient les mornes voisins, tous les esclaves maraudeurs, tous les sujets vicieux des habitations d'alentour, étaient venus se mettre de la partie et réclamer leur part de cette proie ; quelques-uns des serviteurs des d'Angremont n'étaient pas les moins ardents à la curée, et ils avaient sur les autres l'avantage de connaître les lieux et d'aller droit au meilleur butin. Vulcain ne repoussait personne, il n'était pas exclusif ; pourvu que la besogne se fit en conscience, peu lui importait par quelles mains :
— Allez, mes enfants! allez, disait-il en forme d'encouragement; prenez tout, pillez tout, saccagez tout. La maison est bonne ; il y a de quoi ; allez, fouillez.
Et quand il voyait l'œuvre de dévastation suivre son cours, son regard s'animait, ses lèvres frémissaient de joie:
— Enfin , disait-il, enfin ! Le beau spectacle! le beau moment ! Ai-je assez soupiré pour le voir ! Oh ! Massa, Massa, que n'êtes-vous là? Vous me manquez. Massa! Quel dommage qu'une si belle fête se passe sans vous ! Mais ça se retrouvera, Massa; nous ne sommes pas quittes. Je vous avais bien dit que vous vous en repentiriez.
Cependant les nouveaux maîtres multipliaient les actes de propriété. Le plus terrible avait été exercé sur les basses-cours; pas une volaille n'y avait échappé; déjà elles étaient alignées sur des broches informes et
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exposées à des feux allumés en plein air, au milieu des parterres et des pièces de gazon. Il y avait plus de mille vainqueurs à nourrir, el le festin devait être à la hauteur de la circonstance. Les bœufs furent abattus et dépecés, les moutons aussi; il ne devait rien rester de vivant dans cette enceinte condamnée. Les celliers et les caves avaient livré leurs tafias, des liqueurs exquises, des vins et des eaux-de-vie de France, tout ce qu'il y avait de plus délicat et de plus recherché en fait de boissons. Les convives n'entendaient rien épargner et voulaient que la fête fût digne d'eux.
Au milieu de ce vertige, Vulcain eut une inspiration qui provenait d'une vengeance plus réfléchie. Dès qu'il était le maître chez les d'Angremont, il était naturel qu'il eût toutes les apparences et tous les attributs du rôle. Quelques minutes avant le repas , il monta dans la chambre du proscrit, força ses armoires, fouilla dans ses tiroirs, choisit dans sa garde-robe tout ce qu'il y trouva de plus élégant, de plus riche, surtout de plus ample, et s'en revêtit, non sans difficulté. La chemise à jabot de dentelles, l'épée, l'habit français, les culottes, les bas de soie, les boucles en diamants, le gilet en brocard, tout fut passé en revue, déployé, essayé. Tant bien que mal il parvint à se composer un assortiment passable et à y entrer en forçant les coutures au point de les faire éclater. Il n'y eut que les chaussures dont Une put venir à bout; mais cet inconvénient n'était pas de nature à arrêter un homme comme Vulcain ; il marcha hardiment sur ses bas de soie; il n'était pas à une paire de souliers près.
Quand il descendit dans cet accoutrement, ce fut une ivresse générale parmi les nègres qu'il commandait. Le chapeau sous le bras, la brette au côté, il les passa en revue, au milieu de leurs acclamations ; c'était du grotesque qui se mêlait au terrible. D'ailleurs Vulcain ne s'en faisait point un jeu , c'était une insulte nouvelle qu'il infligeait au nom des d'Angremont. On se mit à table : la troupe au milieu des jardins, les chefs dans la salle à manger du château et avec le service de table de la famille. Les cuisiniers avaient été contraints, sous peine de mort, à déployer tous leurs talents, et on devine s'ils s'étaient surpassés. Au dessert, la parodie et l'outrage furent poussés plus loin encore. On but à la santé des d'Angremont, à la prospérité de leur maison, et c'était Vulcain qui recevait ces hommages, d'un air modeste ou attendri et au miheu des éclats de rire de ces affreux suppôts.
Le génie de cet homme n'était pas à bout de scélératesses. Après le dessert, et quand les convives se furent suffisamment gorgés de viande et de rhum, il se leva :
— Allons prendre notre café, dit-il.
Et passant auprès d'un de ses agents mystérieux :
— Tout est-il prêt? ajouta-t-il.
— Tout, maître, répondit cet homme.
— C'est bien ; allez m'attendre au quartier.
Et, en assurant sa marche du mieux qu'il put, il monta chez madame d'Angremont.
Depuis six heures qu'elle était demeurée dans son appartement, celle-ci avait pu suivre ou deviner une partie des scènes qui se passaient au dehors. C'était pour elle
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un supplice lent, le plus cruel et le plus intolérable de tous. Aux fureurs qui éclataient, elle voyait bien quel sort lui était réservé, et qu'après avoir ainsi traité le chùleau on n'en épargnerait pas les maîtres. Mais quand? mais où? mais comment? Cette incertitude lui était plus pénible que la mort même. L'entrée de Vulcain lui porta un dernier coup ; les vêtements de son mari sur les épaules d'un esclave ! Il faut avoir le cœur d'une créole pour comprendre ce qu'elle en ressentit de douleur.
— Que me voulez-vous encore? dit-elle d'un ton îiaulain.
Et s'apercevant de l'état où il se trouvait :
— Ah ! mon Dieu, s'écria-t-elle, il est ivre ! ivre ! Cependant le nègre gardait un maintien de nature à la
jassurer; il s'observait et montrait du respect.
— Je viens vous prier, madame, dit-il en s'inclinant, <le nous faire une grâce. Nous allons prendre notre •café, veuillez y assister.
C'était peut-être un piège ; mais comment y échapper? N'élait-elle pas à la merci de ces brutes? Elle recommanda son âme à Dieu, et sortit avec lui, son enfant à la main.