LA REVANCHE
Au milieu de ces saturnales où l'esprit nègre se donnait carrière, Vulcain n'avait pas oublié les représailles sanglantes qu'il rêvait depuis longtemps. Dès que sa victoire avait été assurée, il avait fait cerner le château et le quartier des esclaves et y avait procédé aune recherche de ses ennemis particuliers. Une fois pris et désignés, il les livrait à ses bandes qui les exécutaient sommairement : conduits sur les bords de la rivière, ils y étaient fusillés, et leurs cadavres, descendant vers la mer, y allaient porter la nouvelle et le témoignage de ce massacre.
Mais au nombre de ces vengeances, il en était une que Vulcain avait voulu se réserver et qu'il se serait bien gardé de confier à ses agents ordinaires ; c'était celle du commandeur qui lui avait infligé un châtiment corporel. A ce grief ancien, et dont ses épaules gardaient les cicatrices, venait de se joindre un grief nouveau et aussi peu digne de pardon : cet homme avait présidé à la défense du château et privé la bande de ses meilleurs soldats. La revanche personnelle s'aggravait ainsi d'une revanche de corps, et pour un cas pareil la mesure des rigueurs
devait être épuisée. Malheureusement, l'iiabitation était fort au dépourvu à cet égard ; elle manquait de ces ustensiles de torture qu'on avait imaginés et employés ailleurs, comme la roue, la cage de fer, et cet instrument perfectionné qui consistait à placer le criminel à cheval sur une lame d'acier. Faute d'un appareil aussi ingénieux, il fallait se rabattre sur les procédés ordinaires ; mais Vulcain pensait qu'avec un peu de soin et en y mettant la main lui-même, il en tirerait quelque parti.
C'était à un spectacle de ce genre qu'il avait invité madame d'Angremont et fait allusion en disant à ses convives :
« Allons prendre notre café. »
Pour être peu compliquée, la vengeance du nègre de Guinée n'en faisait pas moins d'honneur à son imagination. Il avait arrêté dans sa tète que le commandeur qui l'avait si rudement fustigé serait fustigé à son tour, seulement d'une manière un peu plus rude; il s'était promis qu'il serait attaché au même poteau et châtié avec le même fouet, avec cette différence qu'il ne devait plus s'en relever, et qu'on ne le tirerait de là que par lambeaux. Vulcain, en sa qualité d'exécuteur, se réservait d'y ajouter tous les raffinements que son esprit lui suggérerait et qu'il aurait à sa disposition. Voilà son programme.
Prévenue de cette exécution, toute la bande s'était rendue dans les quartiers des esclaves, afin d'y assister et d'en réjouir ses yeux. C'était le complément du triomphe et la dernière fête de la journée. Quand madame d'Angremont arriva sur les lieux, cette masse de spec-
tateurs était réunie, et, en apercevant au milieu de l'enceinte ce poteau debout et ces fers menaçants, elle crut y voir les préparatifs de son propre supplice. Celui, hélas I qu'on lui réservait, n'était pas moins douloureux pour son cœur. La victime était l'un de ses serviteurs les plus sûrs, qui venait, dans cette nuit fatale, de lui donner une nouvelle preuve de son dévouement et de sa fidélité. Quand la jeune femme n'en put douter, et qu'elle vit ce malheureux souffrant de sa blessure, traîné plutôt que conduit vers le poteau, son sang reflua vers son cœur, et elle se sentit prise d'une horreur profonde.
— Tirez-moi d'ici, s'écria-t-elle éperdue , tirez-moi d'ici; je ne puis pas supporter ce spectacle.
Personne ne lui répondit, et lorsqu'elle voulut fuir elle se trouva arrêtée par un rempart vivant et impénétrable. Tous ces noirs, serrés l'un contre l'autre, la poussaient insensiblement vers le lieu de l'exécution, de manière à ce qu'aucun détail ne lui échappât, et qu'elle pût entendre le retentissement des coups et les plaintes du patient. La nature vint heureusement à son secours : sa vue se voila, son ouïe s'altéra ; elle resta debout, mais insensible; la vie était comme suspendue chez elle, et ce qu'il en restait avait un caractère machinal.
Cependant l'exécution suivait son cours : le commandeur venait d'être lié au poteau; ses pieds et ses mains étaient fortement contenus, la victime était donc prête; l'exécuteur seul manquait. Vulcain y mettait un certain abandon, une négligence préméditée ; il n'entendait point passer pour un bourreau vulgaire, et voulait rendre sensible à chacun que c'était un acte de vengeance person-
celle qu'il accomplissait. Enfin il se décida. A dessein, il n'avait pas quitté son costume d'emprunt, et c'est en .bas de soie et l'épée au côté qu'il allait remplir son office. Personne, d'ailleurs, n'y était plus propre que lui : c'était un taureau pour la vigueur, et on put le voir -aux premiers coups qu'il porta : ils retentirent aux oreilles les plus éloignées. Puis , comme assaisonnement, il accablait d'injures l'infortuné commandeur.
— Tiens, disait-il en épuisant un vocabulaire qui ne •peut pas figurer ici, voilà ta paye! Tiens I tiens! encore celui-ci. Ah! tu m'as frotté les épaules, coquin que tu es ; eh bien, à ton tour : tiens ! liens ! D'abord les tiennes, et puis celles de Massa, si je peux. Alors je mourrai content et irai vers le Grand-Esprit. Tiens! tiens! liens! et puis encore, tiens! et puis toujours, tiens!
La lanière sifflait de plus belle, et c'était un lamentable tableau. Le patient se tordait sous le fouet, et ses convulsions faisaient mal à voir ; ses gémissements éveillaient la compassion dans les cœurs, même les plus insensibles. Enfin, vaincu par les souffrances, il s'évanouit -et s'affaissa, expirant enfin sous ces coups redoutables ^ui semblaient augmenter de violence à mesure que la vie s'en allait. Et telle était la fureur du bourreau, la rage dont il était animé, qu'il continua son office, même sur un cadavre.
Il y a dans les foules, si dépravées et si cruelles qu'elles soient, un instinct de pitié qui y sommeille et n'attend qu'une occasion pour éclater. Il en fut ainsi ce jour-là. Ces hommes étaient accourus à l'exécution comme à une fête ; ils s'en retirèrent avec quelque re-
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gret et quelque deuil dans le cœur. Ils n'avaient pas tous, comme Vulcain, le cerveau obscurci par l'ivresse de la vengeance. Un incident, qui marqua les derniers moment de l'exécution, vint fournir une preuve de ce retour imprévu à de bons sentiments. Parmi les esclaves de l'habitation, il y en avait beaucoup qui ne se trouvaient là qu'entraînés et poussés par l'exemple. Au fond, ce spectacle les révoltait, et ils étaient surtout blessés du rôle qu'on y faisait jouer à madame d'Angremont. De là un complot, ourdi à l'improvisle, et dont Vulcain, tout entier à ses fonctions et aveuglé par la haine, ne connut le résultat que lorsqu'il ne pouvait plus s'y opposer.
Par un de ces mouvements qui naissent dans le sein des foules, il s'était fait, autour de la jeune femme, un changement qu'elle ne put s'empêcher de remarquer. On l'avait dégagée des figures hostiles qui l'avaient accompagnée au quartier, et il ne restait plus près d'elle que des visages amis et compatissants : c'était l'élite de ses noirs; elle les reconnaissait presque tous; ils se concen Iraient par masses épaisses et la dérobaient de plus en plus aux noirs de la bande de Vulcain ; tout cela prudemment, insensiblement et avec une espèce de concert, de manière à en arriver à leurs fins sans éveiller le soupçon ni s'exposer à un échec.
Lorsque le commandeur eut expiré sous le fouet, la foule émue s'agita de nouveau, et, dans cette seconde oscillation, madame d'Angremont fut tout à coup enveloppée, soustraite aux regards et entraînée vers un point de l'enceinte d'où l'on pouvait gagner un bois voisin. Ce fut
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comme un coup de théâtre qui échappa aux chefs des nègres marrons et s'exécuta avec la rapidité de la pensée :
— Ne craignez rien, madame, disaient les noirs qui avaient imaginé et exécuté ce coup de main ; ne craignez rien. Vous bonne maîtresse à nous ! nous sauver vous !
En effet, tout était préparé pour assurer le succès de cette évasion. Au coin du bois étaient des chevaux sellés et bridés. La jeune femme en monta un, elle était excellente écuyère ; Actéon le palefrenier monta l'autre et prit l'enfant dans ses bras ; enfin le troisième était destiné à mademoiselle Rodogune qui n'avait pas voulu abandonner sa maîtresse et qui n'était point étrangère à l'art del'équitation. Cette caravane, à peine en selle, s'ébranla au grand trot, tandis que les noirs retournaient vers le gros des bandes afin de déjouer les poursuites et les empêcher au besoin.
Quand Vulcain s'aperçut que sa prisonnière lui manquait, il poussa un cri semblable à un rugissement. Ne sachant à qui s'en prendre, ni de quel côté la chercher, il courut comme un insensé dans toutes les directions, détacha vers tous les sentiers les hommes les plus agiles de sa troupe, avec l'ordre de ramener morte ou vive la proie qui lui avait échappé. Mais les fugitifs avaient trop d'avance pour que cette chasse eût du succès, et d'ailleurs, à mesure qu'ils s'éloignaient des mornes, les nègres marrons perdaient de leur audace et se sentaient moins sûrs de leur terrain. Madame d'Angremont arriva donc à Sainte-Rose sans avoir fait de rencontre
fâcheuse et put s'y remettre des émotions de la journée. Le lendemain elle partait pour la Pointe-à-Pître, et trouvait, chez des alliés de sa famille, une retraite plus sûre et des jours moins orageux.
Ne pouvant plus assouvir sa rage sur les maîtres, Vulcain ne s'en montra que plus implacable contre l'habitation : il la ravagea et la saccagea de fond en comble ; il ne laissa ni un meuble dans le château, ni un bœuf dans les étables; il réunit à sa bande les noirs les plus indisciplinés, dispersa et décima les autres ; ne respecta ni les récoltes ni les plantations ; brûla les unes, coupa les autres; brisa les instruments de travail, dissipa les approvisionnements et anéantit pour de longues années la valeur territoriale de l'habitation. Quand il battit en retraite devant les milices envoyées contre lui, il n'abandonnait que des ruines. Et pourtant il ne trouvait pas cette expiation suffisante, et gardait encore ses rancunes aussi vives, aussi profondes qu'au premier jour :
— Massa, Massa, disait-il en regagnant ses mornes, j'avais bien dit que vous vous en repentiriez.