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LA DÉCHÉANCE

La ruine des d'Angremont était désormais consommée; leurs capitaux avaient disparu, leurs terres allaient

demeurer en friche. Le chef de la maison était proscrit, et il ne restait plus à sa femme d'autre parti que d'aller le rejoindre. Son cœur l'y invitait depuis longtemps ; m.ais elle avait voulu tenir bon jusqu'au bout, afin de conserver à leur enfant les débris de la fortune héréditaire. Désormais il fallait y renoncer : la mesure était comble. L'état du pays et la fermentation que les événements y avaient produite ne permettaient plus à une femme de vivre dans une résidence exposée à tant d'insultes et de dangers. Après avoir pourvu aussi bien qu'il lui fut possible aux intérêts qu'elle laissait dans la colonie, et confié à un intendant la gérance de son habitation , madame d'Angremont s'embarqua sur un navire neutre pour la Trinité espagnole, où elle devait désormais résider. Au milieu de tous leurs malheurs, les deux époux eurent au moins une joie, celle de se voir réunis et de veiller ensemble sur l'éducation de leur enfant.

Les sentiments du planteur créole ne lui permettaient pas de revoir la Guadeloupe, tant qu'il resterait debout une institution révolutionnaire. Il n'y pouvait rentrer qu'après le triomphe absolu de ses opinions. A ses yeux, c'étaient là des principes sur lesquels il était impossible de transiger; et les insurrections nègres ne se séparaient pas, à ses yeux, des concessions faites aux hommes de couleur; les unes étaient la conséquence des autres. Avec un esprit aussi exclusif, aussi inflexible, le retour dans la patrie lui fut interdit pour longtemps. Même quand rien n'y fit obstacle, il persista dans un exil volontaire. Ni la vigueur déployée par Victor Hugues contre les déprédations des noirs, ni les mesures réparatrices

du général Desfourneaux ne suffirent pour vaincre ses répugnances. Un séquestre avait été mis sur ses biens; en vain lui offrait-on de le lever ; il repoussa toutes les faveurs et se refusa à toutes les capitulations de conscience. Le mulâtre Pelage était pour lui sur la même ligne que le noir Delgrès ; il ne pardonnait pas plus à l'un d'avoir défendu la colonie qu'à l'autre de l'avoir saccagée. Tel avait été l'homme, tel il était : le sort pouvait le frapper, mais non le modifier.

Il passa donc près de dix années de sa vie dans une colonie étrangère, y épuisant ses dernières ressources et y contractant des emprunts sans savoir s'il pourrait jamais les rembourser. Elevé dans lefasle, il ne pouvait se résoudre aux privations inséparables d'un autre état de fortune, et conservait, en dépit de ses revers, cette générosité créole qui s'exerce sans calculer. D'ailleurs, ce qu'il eût admis pour lui, il ne l'admettait pas pour sa famille; il voulait que sa femme ne se refusât rien et que sa fille fût élevée en princesse du sang. On devine où pouvait le conduire un pareil système et de quels embarras nouveaux il chargea sa situation. Encore quelques années d'une pareille existence, et le dernier des d'Angremont en aurait été réduit à tendre la main et à faire des dettes criardes.

Heureusement les motifs de son exil venaient de di.sparaître. Douze ans de troubles et de décadence avaient appris ce qu'un pays gagne aux nouveautés; on les effaçait en remettant les choses sur l'ancien pied. L'esclavage était rétabli tel qu'il avait existé avant 1789. Lorsque d'Angremont apprit cette nouvelle, un cri de joie s'é-

chappa de sa poitrine, et il fut près d'entonner un chaul d'actions de grâces comme le vieillard du cantique. C'était pour lui une justification et une réparation : il rentra à la Guadeloupe le front haut, en homme réhabilité et qui a eu raison contre tout le monde. Tous les séquestres étaient levés; il put rentrer dans ses biens et faire valoir ses droits pour les arrérages.

Hélas! tant d'atteintes et des atteintes si profondes n'étaient pas de celles dont on guérit. Ce que les troubles civils, la guerre maritime et les déprédations locales avaient commencé, l'absence venait de l'achever. Le chapitre des dettes s'était accru, celui des ressources avait diminué, et l'équilibre s'était ainsi détruit. Pour le rétablir, il fallut procéder à une liquidation générale ; le résultat en fut désastreux. A grands rabais, on vendit les plus belles terres afin de pourvoir aux remboursements, et, quand tout fut payé, il ne resta aux d'Angremont que le château paternel et quelques champs qui y confinaient. Ce n'était plus la demeure d'un planteur, mais une de ces habitations vivrières comme en exploite la classe des petits blancs, du nom qu'on leur donnait alors. La déchéance était complète.

D'Angremont n'en prit pas son parti aussi bravement qu'il aurait dû le faire; son humeur s'altéra, sa santé aussi. Tout, dans celte résidence, lui rappelait des souvenirs accablants pour sa situation actuelle ; il n'y pouvait songer sans regret ni dépit. Ce qui l'affligeait surtout, c'était de penser que sa fille ne serait pas le plus riche parti de l'ile, et n'éclipserait pas les femmes dont la colonie s'occupait^alors. Plus résigné, plus sage, il au-

rait vu que ce que Mézélie perdait du côté de la dot, elle le gagnait en attraits : à quatorze ans, c'était déjà une beauté accomplie et si douée qu'on ne savait qu'admirer le plus des charmes de sa personne ou des grâces de son esprit. La nature se montrait ainsi moins cruelle envers cette maison que ne l'avait été la fortune, et lui envoyait, à point nommé, de miséricordieuses compensations.

De l'humeur dont il était, d'Angremont n'avait goût à rien de ce qui intéresse le commun des hommes ; son seul plaisir était de courir les mornes, un fusil sur l'épaule et de pénétrer dans les plus secrets abris. Qui poursuivait-il? Il ne s'en ouvrait à personne; mais il est à croire qu'il cherchait à forcer dans son repaire l'homme qui avait été si fatal à lui et aux siens. Vulcain ne faisait plus alors autant parler de lui. Le temps était passé de ces bandes redoutables qui traversaient la Guadeloupe dans tous les sens, et y laissait des sillons de sang et de feu. Ces bandes s'étaient dissoutes en même temps que l'esprit révolutionnaire d'où elles étaient issues ; à peine en restait-il, comme débris, un petit nombre de nègres errants, isolés, cachés dans des grottes ou réfugiés sur des escarpements. Vulcain était du nombre, et parmi les maraudeurs l'un des plus habiles que l'on connût. On l'avait vu rôdant autour des bassescours et des étables et, quand on ne le voyait pas, on le reconnaissait à ses larcins.

Plus d'une fois, madame d'Angremont avait essayé de détourner son mari de ces excursions dangereuses : quelque empire qu'elle eût sur lui, elle n'y avait pas

réussi. Aussi sa tendresse en était-elle alarmée. Elle avait vu de près ce nègre odieux et n'ignorait pas de quoi il était capable; elle savait que, de toutes les habitations, c'était sur la leur, si pauvre qu'elle fût, qu'il exerçait le plus volontiers ses petits pillages; elle en concluait que, dans cette âme africaine, la haine survivait à la ruine, et la soif de la vengeance à l'action du temps ; elle craignait et cherchait à éloigner une catastrophe. Mais d'Angremont ne persistait pas moins dans ses expéditions : il partait dès la première aube et ne rentrait que fort avant dans la soirée, après avoir vécu de quelques provisions dont il garnissait son carnier. Souvent même il passait plusieurs jours dehors, dormant à l'abri d'un arbre ou sous la voûte d'un rocher. Que se passait-il dans son cœur? Peut-être une fermentation semblable à celle qui remplissait celui de son ennemi, le désir de purger la terre d'un être odieux, en un mot, haine pour haine.

Un jour qu'il était parti de fort bonne heure, madame d'Angremont eut un sombre pressentiment. Elle avait appris la veille qu'un milicien de la Pointe-Noire avait découvert la retraite de Vulcain, et donné à ce sujet des indications précises aux planteurs des environs. Elle ne doutait pas que son mari ne les eût recueillies comme un autre, et qu'il ne fût allé, dès le jour même, droit à l'ennemi. Cette circonstance l'inquiéta. A l'instant, elle dépêcha des esclaves vers les mornes, afin de rejoindre d'Angremont, et au besoin le secourir. Ces émissaires passèrent la journée à le chercher, et ne rentrèrent que fort tard sans l'avoir aperçu. Madame

(l'Angremont ne se coucha pas et l'altendit à sa croisée, dans une anxiété mortelle; il ne revint pas. La journée du lendemain se passa dans les mêmes recherches et les mêmes transes; celle du surlendemain aussi : c'était l'extrême limite de ses absences; en se prolongeant, celle-ci ouvrait la porte aux plus lugubres conjectures. Elle se prolongea encore pendant quatre jours : madame d'Angremont et sa fille étaient désespérées.

Ce qui les rassurait un peu, c'est qu'aucun bruit de meurtre ne s'était répandu dans le pays et qu'on n'avait signalé nulle part de vestiges d'un crime. Peut-être d'Angremont avait-il demandé l'hospitalité à quelques amis, ou bien s'était-il arrêté dans quelque ville ou bourgade du rivage. Ces pauvres femmes cherchaient ainsi à prolonger leurs illusions et à se tromper ellesmêmes.

Enfin, des chasseurs descendus des mornes vinrent dire qu'ils avaient aperçu des oiseaux de proie réunis en grand nombre et décrivant de nombreux circuits au-dessus d'une gorge du piton de Guionneau, et qu'à coup sûr il y avait un cadavre au fond de cet entonnoir presque inabordable. Des recherches furent dirigées de ce côté; on descendit dans la gorge à l'aide d'échelles de cordes : en effet, le cadavre d'un homme y était étendu ; c'était celui de d'Angremont. On l'examina : le cœur avait été arraché de la poitrine. L'acte trahissait la main ; Vulcain avait passé par là ; il couronnait ses crimes par un dernier attentat ; personne n'en put douter, madame d'Angremont moins qu'aucun autre. Elle fi-t enlever les restes de son mari et lui rendit les honneurs funèbres;

cette mort allait être pour elle l'objet d'une douleur sans trêve et d'un deuil éternel.

L'événement venait d'avoir lieu et occupait encore la rumeur publique, lorsque le capitaine Plouéven mouilla avec son brick dans le nord de la Guadeloupe, de manière à établir sa croisière entre les grandes et les petites Antilles, à la hauteur du canal de Bahama où passent tant de navires. Comment fit-il la rencontre des dames d'Angremont? Par quel hasard? Dans quelles circonstances? C'est ce que nos lecteurs sont peut-être curieux de connaître et ce qu'ils verront dans les chapitres suivants.

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