‹ La Vie de corsaireChapitre 15 sur 45 · U X E RELACHE · texte numérisé non relu

U X E RELACHE

Le séjour du Grégeois dans l'un des mouillages de la Guadeloupe n'était pas le résultat d'une aventure de mer ni le fait d'un caprice de son capitaine. Aucune station n'était alors plus fréquentée, aucune n'olfrait à nos croiseurs plus d'occasions de se signaler et de s'enrichir. Un état déposé aux archives de la marine constate que, dans le cours des hostilités, il n'entra pas moins de sept cents prises dans les divers ports de la colonie, avec des cargaisons d'une valeur de 50 millions

à peu près. Sur tous les points de la côte où l'ancre pouvait mordre avec quelque sûreté, on apercevait des corsaires qui venaient se ravitailler ou attendre un moment favorable pour regagner le large. La course maritime compta peu de théâtres aussi brillants et auxquels soient liés des récits plus curieux. C'est à la Pointe-à-Pître que se rattache une anecdote souvent cilée et qui prouve jusqu'où les matelots poussèrent les raffinements de leur prodigalité. A la suite d'une riche capture, vingt d'entre eux parcoururent la ville avec des sacs remplis de gourdes, entrèrent dans les maga- • sins, y achetèrent les objets les plus hétérogènes et en firent une espèce de bûcher auquel ils mirent le feu ; puis, ne sachant à quoi employer les pièces d'argent qui leur restaient, ils les passèrent dans une poêle à frire, les chauffèrent à blanc et les jetèrent, ainsi accommodées, aux nègres qui encombraient la place publique. Ces malheureux s'y brûlaient les doig[s , s'en emparaient, puis les laissaient retomber, revenaient dix fois à la charge et dix fois renonçaient, au milieu des plus singulières grimaces. De là des accès d'hilarité parmi les distributeurs et une sorte de dédommagement de leurs largesses.

Cette aftluence de valeurs ne fut pas, autant qu'on pourrait le croire, favorable aux intérêts de la colonie. Il en résulta, pour beaucoup d'articles, un avilissement qui porta un coup funeste au commerce et à l'agriculture. Les grandes habitations en souffrirent ; les petites moins. Celles-ci fournissaient des vivres aux croiseurs et en tiraient un revenu considérable. Les approvisionnements

se payaient au poids de l'or sur les points de l'île où ils abordaient. Rien n'était assez beau ni assez bon pour eux, et ils ne regardaient pos au prix.

Ce fut une circonstance aussi simple qui amena le capitaine Plouéven sur l'habilaiion d'Angremont. On a vu qu'à la suite d'une rencontre où le beau rôle ne lui était point échu, il avait été obligé de chercher un port de refuge afin de réparer ses avaries et de se remettre d'un petit échec. C'est vers la Guadeloupe qu'il s'était dirigé ; plus d'un motif l'y engageait, et le moindre n'était pas cette mystérieuse poursuite dont le dénouement lui avait été si fatal. Son attitude, ses airs, ses manœuvres le prouvaient. Il examinait toujours l'horizon avec la même vigilance et comme s'il eût cherché un but ignoré. Enfin, après quelques semaines de traversée, il avait mouillé devant l'île de Kahouanne, où nous avons retrouvé le Grégeois.

Durant la longue croisière qu'il venait d'achever, le brick avait épuisé ses vivres frais, et l'un des premiers soins du capitaine, en mettant pied à terre, avait été de s'informer des ressources qu'offraient les environs pour un ravitaillement complet. L'un des agents ordinaires de ces sortes d'opérations était la mulâtresse domiciliée sur la plage, maman Blanche, déjà connue des lecteurs de ce récit. Aux premières ouvertures que lui fit Plouéven, celle-ci répondit par une suite d'exclamations :

— Ah ! monsieur, dit-elle, il n'y a qu'un endroit où vous trouverez ce que vous cherchez. Tout en premier choix et de conscience.

— Et OÙ cela? dit le capitaine.

— Nulle part, nulle part vous ne serez traité comme à l'endroit que je vous dis. C'est si honnête cette maison ; on s'y ferait du scrupule de tromper les gens en quoi que ce soit,

— Mais où encore ?

— Pour la qualité, rien au-dessus; et pour le prix, à donation. C'est un marché d'or, monsieur. Bien sûr que vous m'en remercierez.

— Mais où donc cela? Exphquez-vous enfin.

— Où? ne vous l'ai-je point dit, monsieur?

— C'est la seule chose que vous ayez oubliée.

— Ah ! pardon ? ma pauvre tête s'en va, je le vois. Excusez, monsieur. Vous voulez savoir l'endroit où vous trouverez ce que vous cherchez ?

— Sans doute.

— En bonne, toute bonne qualité?

— Encore!

— Et à aussi bon compte que possible, n'est-ce pas !

— En aurez-YOus bientôt fini? s'écria Plouéven avec impatience.

— Ne vous fâchez pas, monsieur, ne vous fâchez pas. Eh bien , c'est à l'habitation d'Angremont. Vous iriez au bout du monde, oui, au bout du monde, ajoutât-elle avec volubilité, que vous ne trouveriez pas mieux. Premier choix, prix à rien et tout en abondance, volaille, moutons, manioc, légumes, tout enfin; vous n'avez qu'à faire la note, demain les vivres seront à bord. Honnêtes et exacts : j'en réponds comme de moi.

Maman Blanche aurait poussé beaucoup plus loin

cette intempérance de langage, si Plouéven ne l'eût arrêtée par un formidable juron. En l'entendant, elle tressaillit et se signa : la voix expira sur ses lèvres; c'était l'effet que le capitaine produisait sur ses gens, à plus forte raison sur une pauvre mulâtresse.

Il fut convenu qu'elle accompagnerait le capitaine à l'habitation et lui servirait d'intermédiaire dans ses achats. On se procura, dans un hameau du voisinage, deux montures pour le trajet, et, quoique le soleil fût déjà haut et la chaleur accablante, Plouéven se mit en roule avec la mulâtresse, lui en selle, elle assise sur un bât, tous deux armés d'un parasol. Us gravirent ainsi les premières rampes des mornes, à travers des sentiers bordés de raquettes. Chemin faisant, maman Blanche reprit confiance, et avec la confiance le babil revint. Elle avait un mot à dire sur toutes les maisons que l'on apercevait, soit le long des haies, soit à mi-coteau, soit dans le lointain et au pied des escarpements. Elle savait la chronique de chacune d'elles, le nom de leurs possesseurs actuels, leur état de fortune, leur origine, le fort et le faible de leur situation, et, une fois ces chapitres entamés, elle allait volontiers jusqu'au bout. Cependant son thème de préférence était celui qu'elle avait adopté au début ; elle y revenait à tout propos et sur le moindre prétexte. Traversait-on un champ de cannes à sucre :

C'était aux d'Angremont, disait-elle.

Plus loin, venait un bois de caféiers verts, d'un port et d'une essence superbes.

C'était aux d'Angremont, répétait la mulâtresse.

Puis se montrait une métairie pourvue d'un bétail

nombreux et qui semblait être le siège d'une riche exploitation.

C'était aux cVAngremont, ajoutait-elle.

D'abord Plouéven laissa passer, sans les relever, sans y prêter même une attention soutenue ces propos, ces récits, ces anecdotes dont maman Blanche semblait posséder un fonds inépuisable; il s'y résignait comme à un bruit qu'on ne peut éviter. Cependant, à force d'être répétés, ces mots : C'était aux d'Angremont, finirent par le frapper et lui arracher une observation :

— Aux d'Angremont? aux d'Angremont? Tout ce pays-ci a donc appartenu aux d'Angremont?

— A peu près, monsieur, à peu près. Depuis le morne que vous voyez là-haut, jusqu'à la plage que nous venons de quitter, tout était à eux : champs, fermes, bois, troupeaux ; ils possédaient ce canton en entier et d'autres encore.

— Et maintenant? dit le capitaine.

— Maintenant ils sont bien réduits, monsieur ; c'est le malheur des temps qui l'a voulu. Quel dommage ! de si bons maîtres !

— Réduits à quoi ? reprit Plouéven en précisant sa question et coupant court aux commentaires.

— A bien peu de chose, monsieur, à bien peu de chose. Au petit domaine que vous voyez là-haut ; quelques champs autour de l'habitation. Mais il ne faut pas être en peine pour cela, ajouta maman Blanche, préoccupée du but de la course; pour si petit qu'il soit, il y a de tout sur ce domaine j de tout en ahondance et à bon marché, comme je vous l'ai dit : vous n'aurez qu'àchoisir.

Elle allait se remettre en veine et recommencer ses énumérations, lorsque le juron de Plouéven retentit de nouveau. Maman Blanche vit qu'elle avait excédé lamesure; elle se tut brusquement. Ce n'était pas le compte du capitaine Hector. Sa curiosité avait été excitée ; il voulait savoir à quoi s'en tenir sur cette famille d'Angremont, dont les propriétés s'étendaient autrefois sur de si vastes espaces, et qui en était aujourd'hui réduite à un lot si chétif. Il mit la mulâtresse sur la voie, et celleci put impunément se donner carrière. Elle raconta à Plouéven, à sa manière et avec ses impressions, tout ce qu'elle savait de la douloureuse histoire que nos lecteurs connaissent déjà : l'origine de cette maison, sa splendeur d'autrefois expiée par une rapide décadence; l'acharnement du nègre qui avait couvert cette enceinte de sang et de deuil, et semblait survivre à tant de ruines; la mort du dernier des d'Angremont, et la position de ces deux femmes vouées à la privation, à l'isolement et aux regrets.

A mesure que la mulâtresse entrait dans ces détails, on voyait la physionomie de Plouéven réfléchir les sentiments dont il était assailli. A une curiosité de plus en plus vive succéda une émotion sincère, et comme un vague sentiment d'intérêt. Cette infortune frappait par sa grandeur et touchait par son dénoûment. Maman Blanche n'épargna rien pour aider à l'effet ; elle parla des dames d'Angremont avec l'effusion qui lui était habituelle :

— Des anges ! des anges ! disait-elle; il n'y a que ce mot pour rendre ce qu'elles sont ! Et bonnes! et compa-

tissantes ! Avec le peu qui leur reste, elles trouvent encore le moyen de faire tant de bien !

Malgré lui et presque à son insu, le corsaire se sentait pénétré par ces éloges naïfs. Qui expliquera les mystères et les contradictions de l'âme? Entre sa vie et celle dont il écoutait les détails, il y avait un abîme ; l'une était la condamnation la plus sévère que l'on pût faire de l'autre. Et pourtant il y prenait goût, et quand la mulâtresse eut achevé, involontairement une bonne pensée s'échappa de ses lèvres :

« Seules au monde ! s'étria-t-il. Pauvres femmes ! »

Cet entretien avait conduit les deux voyageurs sur la limite du petit domaine: déjà ils traversaient les champs qui en faisaient partie et touchaient à l'avenue de tamarins qui précédait le château. A cette hauteur, l'air était plus pur et plus tempéré; les arbres y ajoutaient la fraîcheur de leurs ombrages ; on eût dit un autre climat et un autre ciel. Les oiseaux, muets et engourdis dans la plaine, retrouvaient ici leurs voix et reprenaient leurs ébats; la tourterelle faisait entendre ses roucoulements, le merle son chant aigu ; çà et là quelques perruches effarouchées, quelques pies rayées de bleu et de blanc fuyaient vers les profondeurs du bois, tandis qu'on voyait voltiger de fleur en fleur le colibri qui ressemble à une pierrerie en mouvement plutôt qu'à un oiseau. A ce spectacle se mêlaient le bruit et le murmure de l'eau qui se brisait contre les roches ou descendait en nappes d'écume du haut des escarpements.

Les deux voyageurs arrivèrent ainsi devant le château où une autre surprise les attendait. Une jeune fille

y était assise sous un treillis qu'enveloppaient des jasmins d'Espagne; au milieu de ce cadre vert et embaumé, la tête penchée sur son ouvrage, avec ses flots de cheveux noirs, son front pur et transparent comme de la nacre, elle ressemblait à une apparition. C'était Mézélie d'Angremont. Au premier bruit, elle releva la tête, et, par un mouvement rapide comme la pensée, elle entr'ouvrit la porte du château:

« Ma mère, dit-elle, un étranger! »

A cet appel, madame d'Angremont parut sur la seuil, salua maman Blanche de la main comme une vieille connaissance et accueilUt avec une dignité affable l'hôte inconnu qui lui arrivait.

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