L HOSPITALITE
Le motif qui amenait le capitaine Plouéven sur l'habitation était des plus naturels et n'exigeait pas de longues explications; d'ailleurs, la présence de maman Blanche eût suffi pour annoncer à ces dames de quoi il s'agissait. A son débit de rafraîchissements et de liqueurs> [la mulâtresse joignait, au besoin, cette autre industrie de l'approvisionnement des navires. îllle rem-
plissait sur celte plage l'office que remplissent les kroumans, ces traitants nègres, sur les côtes de l'Afrique où abordent les Européens ; seulement il ne s'agissait point ici de bétail humain et le métier n'était pas de ceux qui répugnent à la conscience.
Après l'échange obligé des politesses, comme cela a lieu entre personnes qui savent vivre, on causa d'affaires et le marché fut conclu. La négociation alla de soi et maman Blanche n'eut pas à y déployer le beau talent que la nature lui avait départi. Tout fut agréé, accepté sans .débat : Plouéven prit ce qu'on lui proposa, et aux conditions qui lui furent faites ; il ne contesta ni sur les qualités, ni sur les quantités, ni sur les prix; jamais acheteur ne s'était montré plus accommodant. Quant à la livraison des objets, il s'en remit aux agents de madame d'Angremont, se refusa à voir par ses yeux et montra une confiance sans réserve. On laissa à la mulâtresse le soin et la responsabilité des détails : le seul point sur lequel le capitaine insista fut une prompte exécution; il tenait, disait-il, à remettre à la voile le jour suivant, et y revint à plusieurs reprises et avec un peu d'affectation.
Cependant, il ne pouvait prendre congé des dames du château sans être l'objet d'une hospitalité plus étendue. Les traditions de la maison l'exigeaient, et, sur ce point, rien n'était changé, malgré la décadence. Puis, du rivage à l'habitation, la distance était grande, et plusieurs heures devaient s'écouler avant que le capitaine fût de retour à son bord. De là une invitation dont il se défendit du mieux qu'il put et à laquelle il
céda pour ne point paraître impoli. En peu d'instants, les préparatifs furent faits, et Plouéven s'assit, à côté des dames de la maison, devant une table chargée de fruits du pays et de pièces froides. Ce n'était plus le luxe des grands jours, ni les magnificences de service auxquelles les anciens d'Angremont avaient accoutumé leurs convives; mais, dans sa simplicité même, ce petit repas ne manquait ni de charme, ni d'un certain raffinement. Les vins qui y figuraient étaient des meilleurs crus de France et d'Espagne, les pièces froides excellentes, les salaisons également, les fruits exquis et des plus recherchés, la sapotille, la mangue, l'ananas, les pommes de liane et d'acajou, l'abricot des Antilles, qui n'a de commun avec le nôtre que le nom, enfin ce que le verger colonial produit de meilleur. On reconnaissait dans tout cela la présence d'une main entendue et les habitudes d'une vie opulente.
A table, l'entretien s'anima, et la familiarité devint plus grande. Le mot de corsaire n'était pas de ceux qui portent en eux-mêmes leur réprobation, et, par l'efïet des circonstances, il était alors en honneur à la Guadeloupe. On citait, dans l'île, vingt fils de famille qui avaient embrassé cette carrière d'aventures, les uns par goût, les autres par désœuvrement, d'autres enfin pour servir le pays de la seule manière qu'ils eussent à leur disposition. Ces corsaires frappaient l'ennemi de terreur et osaient seuls arborer le pavillon national sur des mers qne la marine de l'Etat avait presque désertées. En mainte occasion, ils en prirent le rôle et en remplirent les devoirs : témoin cet audacieux coup de
main où dix goélettes, armées en course, essayèrent de s'emparer d'Antigoa, et ne reculèrent que devant le feu d'une frégate anglaise envoyée de la Dominique au secours de l'établissement menacé. L'île entière retentissait du bruit de leurs exploits, de leurs abordages héroïques et des riches captures qui en étaient le prix. On était fier de tels hommes ; on admirait la trempe de leurs caractères; on comptait sur eux au besoin pour défendre la Guadeloupe contre les agressions du dehors.
Des noms 'dont s'honorait la course, aucun n'était placé dans un meilleur rang que celui du capitaine Plouéven. Il avait eu, dans les parages de l'équateur, deux ou trois affaires qui avaient assuré sa réputation et jeté sur lui un certain éclat. Pour les dames d'Angremont, ce n'était point un inconnu : quoique bien retirées et vivant dans la solitude, elles avaient entendu parler de cet aventurier de bonne maison, de ses croisières et de ses succès. A défaut d'autre moyen d'information, celui de leur entourage y eût suffi. M. Actéon, qui était demeuré l'oracle de la domesticité, se tenait à l'affût des nouvelles avec un soin particulier, et, quand il en avait recueilli d'assez importantes pour mériter cet honneur, mademoiselle Rodogune, toujours à ses ordres, se chargeait de les faire passer de l'office au salon. Or, les campagnes maritimes du capitaine avaient fait ce trajet, et non sans fracas, ni assaisonnement d'éloges.
Ces circonstances expliquent comment les dames d'Angremont et leur hôte furent sur le champ à l'aise et se traitèrent bientôt sur le pied d'anciennes connais-
sances. Cela se fit insensiblement et presque à leur insu. Ces dames n'ignoraient pas qu'elles avaient affaire à un gentilhomme et non à un vulgaire écumeur de mer. Plouéven, de son côté, se laissa gagner par une grâce si vraie et si naturelle; il s'adoucit, y mit du sien, rentra ses griffes de lion et dépouilla la rude écorce dont il s'enveloppait habituellement. Qui l'eût vu sur le pont du Grégeois n'aurait pu le reconnaître dans ce cavalier poli et de bonnes manières, s'exprimant dans un langage choisi et n'y mêlant rien qui y fit disparate. Il restait bien encore, sur sa physionomie, de certains reflets d'un caractère singulier; il y passait encore quelques éclairs comme pour indiquer- la persistance de tempêtes intérieures ; mais ce n'était là qu'un charme et une noblesse de plus, et qui ne nuisaient en aucune façon à l'effet qu'il pouvait produire.
Le repas se passa ainsi, au milieu d'un entretien à chaque instant plus familier, et qui se prolongea pendant plus d'une heure. Plouéven en savait assez sur cette maison pour ne point toucher aux points délicats et ménager des infortunes si noblement supportées. Il écarta les questions indiscrètes et accueillit, comme nouvelles pour lui, les petites confidences qui échappèrent aux maîtresses du logis. Il se montra là-dessus d'un tact achevé ; on voyait que pour la première fois il s'étudiait à plaire ; c'était le Sicambre qui courbait le front. Mais comme il faut toujours que la nature reprenne le dessus, de loin en loin il lui prenait des accès de révolte. Alors il parlait de la mer et des croisières prochaines qu'il avait en vue, il s'étendait sur les émotions du combat et
sur les charmes de cette vie d'aventurier; il en vantait les grandeurs, il en dépeignait les chances; puis, comme conclusion, il ajoutait qu'à tout prix il fallait hâter les choses, afin qu'il pût remettre à la voile dès le lendemain. C'était une sorte de protestation contre les sentiments qui l'assiégeaient et un engagement qu'il contractait avec lui-même.
Enfin, il prit congé et laissa sur l'habitation maman Blanche qui devait y veiller sur ses intérêts et soigner l'expédition des fournitures.
— Surtout, lui dit-il, hâtez votre envoi et que rien ne soit en retard. Avant minuit il faut que tout soit à bord.
— Bien, monsieur, bien, dit-elle.
— Vingt piastres pour vous, si les choses marchent comme je l'entends, ajouta-t-il.
Cette promesse fît sur maman Blanche l'effet d'un aiguillon :
— Vingt piastres, monsieur !
— Quarante, si vous êtes de parole.
— Quarante piastres ; ah ! Jésus Dieu ! Vous serez servi, monsieur, vous serez servi.
Plouéven n'entendit pas ces derniers mots ; il avait piqué son bidet et s'était engagé dans le sentier qui devait le conduire vers la plage. Le soleil commençait à s'abaisser à l'horizon, et couvrait les flots d'une poussière lumineuse. Le retour fut plus rapide que l'aller ne l'avait été ; le capitaine fatiguait son cheval de l'éperon et de la cravache, et semblait s'en prendre à sa monture des pensées intérieures qui l'obsédaient. Enfin, il arriva au moment où toutes ses embarcations venaient
\'ii LA VIE DE CORSAIRE.
de se réunir dans l'anse au Marigot, afin d'y charger les approvisionnements qu'on devait y apporter de l'intérieu r de l'île.
« Enfants, leur dit le capitaine quand il fut à porttv» de voix, un peu de nerf, et montrez-vous ce que voii& êtes. Que tout soit paré avant ce soir; nous partons demain. »
Cependant le lendemain, lorsque le soleil se leva, le Grégeois était encore sur ses ancres devant l'îlot de Kahouanne, et rien n'indiquait qu'il se disposât à quitter le mouillage où il se balançait si coquettement.