LA MARCHE DES EVENEMENTS
De toutes les personnes qui suivaient du rivage la destinée et les mouvements du brick, aucune n'éprouva plus d'étonnemenl que maman Blanche à l'aspect de son immobilité. Dès l'aube elle était debout, afin d'assister au départ ; elle s'attendait à lui voir déployer ses voiles et gagner la haute mer, comme l'avait annoncé le capitaine Plouéven. Elle comptait se donner ce spectacle comme un dernier dédommagement de l'activité qu'elle
avait déployée la veille et dont quarante piastres de gratification ne l'avaient pas, à son gré, suffisamment; indemnisée. Quoi de plus naturel 1 Cet appareillage à heure fixe était en partie son œuvre; elle désirait eiï jouir. Et le Grégeois semblait s'y refuser; il ne bougeai r> pas, il ne s'ébranlait pas; le pont était dégarni, les vergues étaient désertes : que signifiait ce caprice? Lct mulâtresse s'y perdait.
« Rien n'y manque pourtant, se disait-elle en accompagnant ces mots d'une récapitulation rapide. Rien n'y manque: tout a été embarqué avant minuit, comme ce terrible capitaine le voulait. Cent volailles, vingt-deux cochons, dix moutons et six quartiers de viande de boucherie; tout cela en bonne qualité, et à de bons prix. De même pour les légumes, de même pour les fruits; il y en a eu trente cabrouets de chargés. Au fond, il ne me déplairait pas, ce capitaine? De beaux yeux, des traits distingués, bien pris, un air noble. Et puis, s'il jure err païen, il paye en chrétien, »
En témoignage de ces derniers mots, la mulâtresse fit résonner les pièces d'argent dont sa poche était garnie.
« Oui, il paye en chrétien, de belles piastres, toutes neuves. Par exemple, dire ce qu'elles lui ont coûté, je ne m'en charge pas ; ni d'où elles viennent, non plus. Chacun ses affaires; tant pis pour qui ne les fait pas honnêtement, » ajouta-t-elle en forme de sentence.
Cependant, au milieu d'aussi judicieuses réflexions, le brick ne changeait pas d'allures; il restait immobile et. comme endormi ; il refusait à maman Blanche les satisfactions qu'elle était en droit d'en attendre.
« Mais voyez donc s'il donnera signe de vie? s'écriat-elle. Fi, le fainéant ! Et pourtant tout est en règle à bord ,*il n'y manque ni une patate ni un oignon. Ma foi, qu'il s'arrange ! Rentrons. »
Elle répéta ce dernier mot vingt fois avant d'en venir à une exécution sérieuse; elle espérait toujours n'en pas avoir le démenti. Enfin elle quitta la place et regagna son ajoupa afin d'y remettre un peu d'ordre. L'établissement en avait besoin ; il se ressentait des opérations de la veille ; l'équipage du Grégeois l'avait mis en état de siège, et rien n'y restait intact. Les dégâts avaient été largement payés, mais le vide n'y existait pas moins : c'était un fonds à renouveler et un local à nettoyer du haut en bas. Des débris partout, partout des tessons de bouteilles; sur quelques points, des vestiges d'incendie:
« C'est payé, disait la mulâtresse, et bien payé; je ne veux pas leur en faire de reproche; mais n'empêche qu'ils auraient pu ménager davantage ma pauvre maison. Du train dont ils y allaient, après avoir brûlé la case, ils auraient rôti la maîtresse. Bon voyage, et que je ne vous revoie plus. Assez comme cela : vous avez laissé vos piastres, c'est l'essentiel; que Satan prenne maintenant le reste, s'il le veut. Bon gibier pour lui; partez. »
Tout en exerçant ces récriminations, la mulâtresse travaillait de bon cœur à réparer les dommages les plus sensibles; elle débarrassait le plancher des débris qui l'obstruaient, secouait les nattes, jetait les bouteilles cassées et rangeait dans un coin celles qui avaient échappé à l'exécution générale. A mesure que, sous sa main, un peu d'ordre se rétablissait dansl'ajoupa, son
cœur en éprouvait du soulagement. Elle respirait avec plus d'aisance, reprenait possession d'elle-même, jetait sur cet intérieur des regards plus satisfaits et si, par moment, quelque ombre obscurcissait cette joie, si elle découvrait une dévastation nouvelle et inattendue, elle s'en prenait aux absents :
« Sauvages ! s'écriait-elle. Heureusement qu'on va vous voir les talons. »
Puis elle ajoutait, cédant à une inspiration pleine de prudence :
« Allons nous en assurer. »
Ce manège avait été recommencé à diverses reprises, lorsqu'un incident y mit fin. Dans un de ces mouvements, la mulâtresse se trouva face à face avec le capitaine Plouéven ; elle recula comme si c'eût été un fantôme, tant elle s'attendait peu à le voir.
— Vous ici, monsieur! dit-elle en faisant quelques efforts pour se remettre.
Le capitaine ne lui répondit pas ; sa figure n'avait pas son expression accoutumée; elle était plus triste que sombre, plus mélancolique que sévère. Il prit un escabeau qui se trouvait à sa portée et s'y assit; puis, relevant les yeux, il s'aperçut du désordre qui régnait dans l'établissement.
— Que signifient ces dégâts? dit-il avec un éclair dans les yeux. Qui vous les a faits?
Maman Blanche vit que sa physionomie tournait à l'orage et qu'il y aurait un éclat à bord du Grégeois, si elle n'intervenait pas. Au fond, c'était pour elle une question de conscience ; elle avait été dédommagée, et
amplement: tout s'était arrangé en premier ressort; à quoi bon un appel? Aussi répondit-elle avec une indifférence parfaitement jouée :
— Personne, monsieur, personne; c'est mon absence qui a causé cela.
— Votre absence? reprit-il. Vous y mettez du désintéressement, maman Blanche. Ces pipes cassées, votre absence? ces verres en morceaux, ces commencements d'incendie, votre absence? Je m'y connais : le Grégeois a passé par là.
— Mais non, monsieur, mais non, dit la mulâtresse, voulant pousser les procédés jusqu'aux dernières limites.
— Assez, continua le capitaine Plouéven; je vois ce que je vois et n'ai pas besoin de vos aveux. Avant la fin de la journée, il en sera parlé à bord du brick. Non, ajouta-t-il en prévenant une nouvelle instance, non, maman Blanche, je ne puis rien souffrir de pareil. Il faut de la discipline à terre comme il en faut à bord, ni plus ni moins. Autrement, que sommes-nous? Des êtres à part, à demi sauvages, ne connaissant ni règle ni frein. Je ne veux pas de cela, maman Blanche, je n'en veux à aucun prix; je veux commander à des hommes, non à des brutes. Il y aura des exemples ce soir, et vigoureux, je vous en réponds.
En parlant ainsi, on voyait que le capitaine s'adressait moins à la mulâtresse qu'il ne répondait à des reproches secrets et à une fermentation intérieure. Un voile de mélancolie s'était répandu sur son front; une expression d'amertume régnait sur ses lèvres; le regret.
le remords peut-être, semblaient prêts à s'en exhaler.
— Les malheureux, dit-il en insistant, briser pour le plaisir de briser ! Et ont-ils au moins payé le dommage?
— Oh ! pour cela, oui, monsieur, dit maman Blanche, heureuse de trouver une circonstance atténuante et de la faire valoir; je suis satisfaite là-dessus, satisfaite complètement.
— Comme leur chef, je suis responsable aussi. Vous dites qu'ils ont payé pour eux, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, et très-généreusement.
— Eh bien, alors, voici pour moi, reprit le capitaine en mettant vingt doublons dans la main de la mulâtresse.
— Tout cet or, monsieur ! s'écria-t-elle émerveillée et effrayée à la fois ; tout cet or ! Et'il est à moi?
— Bien à vous, maman Blanche. Je veux qu'en quittant cette côte, le Grégeois n'y laisse que de bons souvenirs.
— Ah! monsieur, vous pouvez en être certain. Tout cet or !
Jamais la pauvre femme n'avait eu une pareille somme à sa disposition; elle en éprouvait une sorte d'extase. Les doublons restaient dans ses mains sans qu'elle osât faire un mouvement, tant elle craignait que ce ne fut un rêve, et qu'ils ne s'en échappassent. Plouéven suivait cette scène de l'œil, et quand il se fut assuré de l'effet qu'il voulait produire, il insista :
— Et ce n'est qu'un à-compte, dit-il.
La mulâtresse le regarda comme pour lui demander l'explication de ce mot.
— Un à-compte, répéta le capitaine.
— Un à-compte 1 dit-elle à son tour, et comment? Ainsi pressé, Plouéven alla au but sans hésitation :
— Ecoutez, dit-il à la mulâtresse, le Grégeois ne part pas aujourd'hui ; il ne partira pas demain non plus ; et d'ici au moment du départ, j'ai un service à vous demander.
— Tout ce que vous voudrez, s'écria-t-elle avec chaleur. Trop heureuse de vous obliger, monsieur ! Un homme généreux comme vous! De quoi s'agit-il?
— De quoi il s'agit? De peu de chose en vérité; il s'agit de maintenir nos relations avec l'habitation d'Angremont, voilà tout. Vous vous en chargez , n'est-ce pas?
— Assurément, monsieur , dit la mulâtresse, sans pressentir les intentions de Plouéven. Et quel obstacle y a-t-il à ce que les choses aillent ainsi? N'avons-nous pas fait un marché avec ces dames ? Ne vous étes-vous pas assis à leur table? Vous êtes presque de la maison.
— Vous arrangerez tout cela au mieux, maman Blanche, dit Plouéven en riant ! Peste 1 il n'y a qu'à vous indiquer les choses ; comme vous savez en tirer parti ! Je m'en fie donc à vous.
— Et à l'hospitalité créole , monsieur ; c'est franc et sincère comme nos cœurs.
— Allons, c'est bien, dit le capitaine en coupant court : agissez, c'est tout ce qu'on vous demande. Vous comprenez ce que je veux?
— Certainement, monsieur.
— Je veux retourner à l'habitation, et cela dès aujourd'hui. Trouvez un prétexte plausible.
— J'y tâcherai, monsieur.
— Et si je suis content de vous, 11 y aura une pluie de doublons. Y êtes-vous enfin ?
— Oui, monsieur, dit la mulâtresse, confuse cette fois et apercevant le piège où on voulait l'engager.
Peut-être y eut-il chez elle un peu de combat, quand elle vit plus clair dans les projets du capitaine ; mais elle ne se montra pas moins active à les servir. Y avaitil une arrière-pensée dans cette complicité? ou bien faut-il y voir l'influence de l'or, souveraine sur les petits comme sur les grands?