LES PIEGES
Avec les dames d'Angremont, ces ruses et ces finesses étaient du temps et de l'imagination dépensés en pure perte ; leur candeur et leur droiture suffisaient pour les déjouer. Plouéven n'aurait pas eu besoin d'autre titre pour se présenter à elles que celui qu'il avait déjà, et le prétexte le plus ingénieux ne pouvait rien changer ni à l'accueil qui l'attendait ni aux relations qui devaient s'ensuivre. Il y a dans le caractère et les habitudes créoles, on ne saurait dire quel abandon, quelle confiance dont nos mœurs européennes ne s'accommode-
raient pas, et qui jette sur la vie des colonies un charme
ra:liciilier et dont le souvenir ne s'efface jamais. Nulle part rhospitalité n'est plus douce ni plus affectueuse ; jin hôte y est réellement comme aux âges antiques, l'enfant du logis, et de tous le plus fêté. Sur son passage, il n'y a que des cœurs empressés et des visages souriants ; c'est à qui l'entourera de plus de soins et lui rendra plus doux le service de la maison. On veut qu'il s'y plaise pendant qu'il y est, et qu'il la regrette après l'avoir quittée.
Ainsi furent les dames d'Angremont pour Hector Plouéven, toutes les fois qu'il vint au château. C'étaient deux âmes si pures, si étrangères aux mauvaises passions, que le soupçon du mal n'y trouvait point d'accès. La jeune fille en était à cet âge où l'on s'ignore, et quant à la mère, elle avait mené une vie si retirée, si pleine de devoirs et de bonnes œuvres, qu'elle n'avait guère plus d'expérience que son enfant. Mais il y avait en elles cet instinct et ce sentiment du bien qui préservent les existences les plus exposées aux pièges du monde; c'était leur véritable bouclier et leur arme de combat au be- -soin; c'est de ce côté que devaient leur venir les plus -sùrs avertissements. Jusque-là, elles ne croyaient pas devoir prendre de précautions, ni se tenir sur leurs garnies; elles accueillaient Plouéven comme on doit accueillir un gentilhomme, comme elles accueillaient tout ce qui se présentait sous leur toit, avec une grâce remplie de dignité et une bonté si naturelle, qu'elle éclatait dès le premier abord.
Plouéven put donc multiplier ses visites sans que la
moindre défiance s'y attachât. Parfois même , lorsque l'heure avancée ou l'état du ciel ne lui permettait pas de regagner le Grégeois, l'hospitalité devenait plus complète et il passait la nuit sur l'habitation. Dans un point reculé du parc se trouvait un petit pavillon, qui servait autrefois de rendez-vous de chasse, et qui avait été transformé en logement d'ami. C'était un réduit charmant et discret, entouré d'ombre, et qu'un poëte eût volontiers célébré. Le capitaine de corsaire y trouvait un abri hospitalier et y cherchait le soir un peu de repos pour un cœur plus rempli de drames que d'idylles. Là souvent, ■ dans le silence de la nuit, seul avec ses impressions, seul avec sa conscience, Plouéven dut se poser de redoutables énigmes, et se demander le mot de celle qu'il poursuivait. L'âme n'est pas toujours de bronze, et il y a des moments où les plus perverties reçoivent de profonds ébranlements; mais, quand le matin il reparaissait au château, sa physionomie ne révélait rien de ces impressions : elle était calme et froide comme si sa conscience n'eût pas parlé dans le cours d'une longue insomnie.
Il était impossible qu'une intimité plus grande ne s'établît pas à la suite de rapports plus fréquents. Plouéven demeurait avec ces dames pendant une partie des veillées, et, en les interrogeant avec mesure, avec discrétion, il apprit de leur bouche une partie de leur histoire. C'était madame d'Angremont qui la racontait, et d'une voix si douce, si touchante, avec une sensibilité si vraie, et des élans si naturels, qu'une émotion réelle s'emparait de Plouéven. Un jour ce sentiment déborda.
Madame d'Angremont venait de raconter les sinistres exploits de Vulcain, l'attaque du château, les assauts qu'elle avait soutenus, et toutes ces scènes encore vivantes à sa mémoire. Pendant le cours de ce récit, le capitaine Hector avait vainement essayé de se contenir ; il s'animait, il s'échauffait à ces détails nouveaux pour lui ; on eût dit qu'il était mêlé à ces batailles, et ses impressions se trahissaient par des mots entrecoupés :
— Le coquin ! disait-il, le scélérat ! le monstre odieux ! Que n'étais-jelà?
Ainsi parlait-il, et à prepos de toutes les circonstances où le drame était le plus vif et où les scènes offraient le plus de couleur. Enfin, quand madame d'Angremont eut achevé, il prit un parti décisif :
— Madame, lui dit-il, avec une sorte d'impétuosité ; une grâce, accordez-moi une grâce ?
— Parlez, capitaine ; mon Dieu ! que vous semblez ému!
— C'est qu'il y a de quoi, madame ! Un nègre, un vil nègre, vous réduire là ! Et on n'a pas coupé ce reptile en morceaux !
— Comment faire? Il échappait aux poursuites.
— On ne l'a pas rôti à petit feu, comme un quartier de bison ! On ne l'a pas cloué à un poteau pour que les oiseaux de proie vinssent lui dévorer les yeux !
— Ces mornes sont si inaccessibles ! dit madame d'Angremont.
— Inaccessibles ou non, il n'y restera pas plus longtemps, s'écria Ploucven. Je vous ai demandé une grâce, madame; vous me l'accorderez, n'est-ce pas?
— Volontiers, capitaine, pourvu qu'elle soit de nature à être accordée.
— Je la demande sans condition.
— Vraiment! quel terrible homme vous faites! Eh bien, dites ce que c'est?
— Laissez-moi vous délivrer de cet homme; au nom du ciel, laissez-moi vous en délivrer.
— De quel homme?
— De ce fléau de votre maison, de celui qui a répandu tant de deuil sur vous.
— DeVulcain?
— Oui, de Vulcain, madame.
— Hélas! capitaine, il est bien tard aujourd'hui; tout le mal qu'il pouvait nous faire, il l'a fait.
— N'importe, livrez-le-moi, abandonnez-le-moi; j'ai là au cœur une rage contre lui. C'est une insulte qu'il vive encore ; il est temps d'en purger la terre, et je me charge de l'opération. Un mot de vous, et dès demain j'y vais.
Madame d'Angremont hésitait encore. Elle craignait de trop accorder à un sentiment de vengeance, et reculait surtout devant la pensée d'engager un étranger dans une entreprise si périlleuse. Tous les hommes de sa maison étaient morts ; il ne restait plus aux femmes qu'à les pleurer et à se résigner. Telles étaient les pensées qui l'empêchaient de donner àPlouévenune réponse précise. Celui-ci l'attendait pourtant avec une impatience qu'il déguisait mal ; ses yeux pétillaient de fureur, ses lèvres se contractaient avec une expression étrange. Il lui fallait ce nègre, à tout prix il le lui fallait.
^o6 LA VIE DE CORSAIRE.
— Eh bien ! madame, dit-il à madame d'Angremont <ivcc une insistance prononcée; eh bien !
— Vous êtes donc tout à fait décidé? lui dit-elle en le regardant avec bonté.
— Si décidé, madame, que, si vous n'y consentez pas, fagirai sans vous et malgré vous.
— Eh bien, capitaine, faites comme vous l'entendrez, <?t que Dieu vous assiste. Si la mort de cet homme est dans ses desseins, il sera avec vous. Nous y serons aussi, ma fille et moi.
— Cela me suflit, madame; voilà un mot qui me ren- <.lra bien fort. Dès demain, je me mettrai en campagne, «t, avant huit jours, vous aurez à vos pieds la tête de votre ennemi. Oui, vous l'aurez, foi de Plouéven.