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LES PREPARATIFS

Chez Plouéven le fait suivait de près la parole; dès le lendemain il prenait ses dispositions.

L'entreprise exigeait de l'adresse et du sang-froid. De tous les maraudeurs qu'abritaient les mornes, aucun ne savait mieux que Yulcain tromper et déjouer les poursuites; aucun ne préparait ses pièges avec plus d'art et n'y faisait tomber plus sûrement ceux qui

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s'acharnaient après lui. On citait dans le pays plusieurs campagnes de ce genre dont les honneurs lui étaient restés ; il avait lassé les chasseurs les plus hardis, les traqueurs les plus habiles; deux ou trois d'entre eux y avaient même péri. Tantôt il ménageait sous leurs pas des fondrières où ils s'engloutissaient; tantôt il les attendait au sommet d'un pic et faisait rouler sur eux des blocs énormes au moment où ils essayaient de l'escalader. Dans cette vie sauvage et sans cesse exposée, le nègre avait acquis cette finesse des sens qui distingue les animaux; l'ouïe, la vue étaient chez lui d'une subtilité incomparable : rien n'égalait la vigueur de ses membres ni la souplesse de ses mouvements ; il bondissait sur les rochers avec l'agilité du chamois, courait le long des escarpements d'un pied aussi sûr que le leur, franchissait les torrents à la nage, traversait les gouffres d'un rapide élan, s'enfonçait dans les taillis comme une bête fauve et s'y ménageait des abris impénétrables pour tout autre que lui. A la course, il défiait les chiens et les chevaux; le même jour on l'avait aperçu en des endroits divers et à de telles distances, qu'on ne savait comment expliquer cette présence simultanément. On le croyait dans les mornes qu'il était tapi derrière les haies de la plaine, à l'affût de quelque proie et au moment d'exécuter quelque larcin ; on le croyait encore dans la plaine que déjà il était dans les mornes, à l'abri de toute recherche et jouissant de ses pillages avec impunité. Ces déceptions, souvent renouvelées, avaient fini par amener une sorte de trêve entre lui et les planteurs; les agents de la force pubhque sem-

blaient eux-mêmes avoir renoncé à s'en emparer. Il passait pour insaisissable.

Tel était l'homme dont le capitaine Plouéven avait promis la tête à madame d'Angremont; l'engagement était plus facile à prendre qu'à tenir, et tout autre qu'un Breton et un chef de corsaires y eût échoué. Mais si Vulcain était opiniâtre, Plouéven ne l'était pas moins ; si Vulcain avait des ressources dans l'esprit et un arsenal d'expédients inépuisable, Plouéven n'avait pas des ressources moindres ni un arsenal moins bien pourvu. C'était une partie où l'audace ne manquait ni de l'une ni de l'autre part, et où allaient se déployer dans l'attaque et dans la défense toutes les combinaisons que peuvent suggérer le désir de réussir et l'instinct de la conservation.

La première condition du succès, c'était le mystère. Plus d'une fois Vulcain, pressé trop vivement, avait abandonné le nord de l'île pour les montagnes du sud, où les abris sont plus sûrs et les escarpements plus âpres ; il y avait même fait d'assez longs séjours et pratiqué de nombreuses intelligences : c'était son lieu d'asile dans les moments critiques et quand on le poussait à bout. Celte fois encore, à la première alerte, il aurait pu s'y réfugier et rendre la besogne de Plouéven beaucoup plus périlleuse et beaucoup plus ingrate. Tout conseillait donc le secret. Il fallait se préparer sans bruit, marcher àl'improviste, cerner le repaire du nègre et le surprendre. Ainsi fait-on quand on force un sanglier dans sa bauge et qu'on l'entoure d'un cercle d'épieux menaçants.

Les renseignements que le capitaine avait pu recueillir s'accordaient sur un point : ils fixaient la résidence liabituelle de Vulcain sur l'un des revers du piton de Guionneau et dans une gorge où prend naissance la rivière à Goyaves. Poursuivi, c'est toujours dans cette partie des mornes qu'il se dérobait aux regards, sans qu'on pût dire comment il gravissait ces rochers inaccessibles ni quel refuge il s'y était ménagé. Les uns prétendaient qu'à la base même du pic régnait une excavation connue de lui seul, et dont l'entrée était masquée par des buissons touffus et des fougères épineuses; d'autres assuraient que la caverne du bandit s'ouvrait dans la corniche même, à une telle élévation et placée de telle sorte qu'il n'avait d'autre visite à craindre que celle des oiseaux de proie, hôtes familiers de ces sommets. Les versions variaient donc quant au gîte, et c'était une difficulté de plus de cette expédition qui en offrait tant.

En revanche, Plouéven trouva des auxiliaires sur lesquels il n'avait pas compté. Dans l'un des chenils de l'habitation vivaient deux limiers, dressés à la chasse du nègre marron, et qui y apportaient les ressources d'un flair exercé et du plus mauvais caractère. On les nommait Tamerlan etBajazet; quoique de,la même espèce, ils différaient par la robe et par l'humeur. L'un était fauve jaspé de noir, l'autre gris tacheté de blanc. Tous deux avaient la dent prompte et le jarret sûr; mais Tamerlan avait parfois des accès de gaieté, tandis que Bajazet se renfermait dans une dignité sombre : l'un jouait aves sa proie, l'autre se contentait de l'expédier.

Quand ils en manquaient, ils s'amusaient à se dévorer l'un l'autre afin de se tenir en haleine et d'employer leurs moments perdus. Ils honoraient ainsi les noms qu'ils portaient et se traitaient en vieux ennemis. Comme dernier trait, Tamerlan, dans une chasse, avait été blessé à la jambe et Bajazet à l'œil. On ne pouvait mieux se conformer à l'histoire.

Ces deux animaux jouissaient, sur l'habitation, d'une réputation si bien élablie, qu'on les y tenait constamment à la chaîne, jour et nuit, sans leur laisser d'autre distraction que celle de leurs petits assauts fraternels. Ils vivaient ainsi dans un isolement qui n'était pas de nature à adoucir leurs mœurs ni à leur inspirer des goûts plus réguliers. Aussi quelle fête quand on les détachait et avec quelle ardeur ils couraient vers la montagne. Malheur au nègre dont ils trouvaient la piste et qui n'avait pas, pour se garantir, un abri sûr et à portée ! Ils le déchiraient à qui mieux mieux et n'en rapportaient que les lambeaux ; Tamerlan l'attaquait à la gorge, Bajazet aux jarrets, et leurs dents, une fois dans les chairs, ne les quittaient qu'avec la vie. Rarement parvenait-on à sauver la victime; ils étaient trop sensuels pour s'en dessaisir et avaient de trop longs jeûnes à réparer.

Tels étaient les auxiliaires que Plouéven avait sous la main ; il les fit mettre à la ration afin d'accroître leur zèle et de les encourager dans leurs bonnes dispositions; puis, de retour sur h Grégeois, il choisit cinq hommes déterminés, qu'il pourvut de carabines à longue portée et d'armes blanches pour le cas oîi ils auraient à engager

une lutte corps à corps. Dans cette troupe d'élite figuraient trois personnages que nous connaissons, le Malouin, dont l'esprit était fécond en ressources, Michel, dont l'humeur était plus sombre que jamais, enfin Yvon, l'un des marins les plus agiles de l'équipage et que le capitaine destinait à l'escalade des rochers. Avec de tels hommes et un tel chef, Vulcain courait de grands risques. Jamais il n'avait eu une aussi mauvaise affairesur les bras. Pour compléter ce personnel, on prit, en passant au château, M. Actéon, qui passa de l'emploi de palefrenier à celui de piqueur et fut chargé de conduire Tamerlan et Bajazet, avec lesquels il avait su maintenir des relations à peu près tolérables. Il était du petit nombre de gens de couleur que ces animaux consentaient à ne pas mettre en pièces à première vue.

Quand tout fut ainsi réglé et que chacun eut son poste assigné, Plouéven donna le signal du départ et la troupe se dirigea vers les mornes. Monsieur Actéon ouvrait la marche avec ses limiers ; le capitaine suivait avec ses gens.

— Où allons-nous? demanda naïvement Yvon.

— Chasser au lapin, mon élève, répondit le Malouin, et voici nos furets, ajouta-t-il en montrant les chiens.

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