L EXPEDITION
A une petite distance de l'habitation, et quand on fut certain que les limiers ne se fourvoieraient pas, on les découpla et ils entrèrent en chasse. Tamerlan partit d'un trait, franchit un torrent et disparut : Bajazet y mit moins d'ardeur et plus de méthode. Il reconnut d'abord son monde, alla flairer un à un les matelots et leur chef, revint vers Actéon avec une sorte d'impétuosité, se jeta presque sur lui et ne s'arrêta qu'au son de sa voix : il avait senti l'odeur du nègre. Une fois ce manège achevé, il prit sa direction et courut vers la montagne. De temps en temps, on les voyait reparaître tous deux, bondissant au-dessus des taillis et cherchant à flçur de sol des ihdices qui pussent les mettre sur la voie. Dans ces mouvements rien n'était livré au hasard ; ces deux animaux avaient la conscience de leur rôle et obéissaient à des instincts aussi sûrs que s'ils eussent été sur les traces d'une pièce de gibier.
Rien de plus agreste que la région où s'engageait la troupe de Plouéven. A mesure qu'on gagnait du côté des mornes, les sentiers disparaissaient et il fallait se frayer péniblement un chemin à travers d'énormes blocs de ro-
chers et des réseaux de plantes sarmenteuses. Des ruisseaux roulant avec impétuosité ajoutaient aux difficultés de la marche, et on ne les traversait qu'avec de l'eau jusqu'à la ceinture ou sur des cailloux couverts de mousse et qui se dérobaient sous les pieds. Parfois aussi l'escarpement devenait trop considérable, et au lieu de le franchir on en "suivait la base jusqu'à ce que la pente s'adoucît et que l'accès en fût possible. C'est ainsi que s'écoulèrent les premières heures de l'expédition : des fatigues sans résultat. Pas une âme vivante, pas même de bruit, si ce n'est, de loin en loin, celui d'un agouti qui s'enfuyait effarouché et traçait comme un sillon dans les hautes herbes.
Enfin, après une traite pénible, la troupe arriva sur les bords de la rivière à Goyaves, et y fit une halte avant de pousser sa recherche plus loin. D'après les renseignements recueillis, c'était de ce côté seulement et en remontant la rivière soit par les berges, soit dans le lit même, là où la berge manquerait, qu'on pouvait espérer d'arriver au pied du piton de Guionneau et dans les gorges où se trouvait Vulcain. Cette partie du trajet offrait des difficultés encore plus grandes, et, avant de l'entreprendre, il était bon de s'y préparer et de réparer ses forces à tout événement. C'est ce qu'on fit. Sur un ordre du capitaine, Actéon rappela les limiers qui battaient les buissons au hasard, les lia à un arbre et sortit d'un carnier de chasse les provisions destinées à la table d'honneur. De leur côté, les marins en firent autant; ils avaient des vivres dans leurs gibecières. Un repas fut improvisé sur l'herbe, et ni les vins ni les pièces froides
n'y manquèrent; les dames du château y avaient abondamment pourvu. Aussi n'y eut-il qu'une voix en leur honneur; le Malouin surtout n'en finissait pas.
— Yvon, disait-il avec ces airs attendris auxquels le vin dispose ; mon bon Yvon, prenez modèle. Voilà comment on se comporte vis-à-vis des matelots. Des bombances! des fioles de choix, des pâtés de volailles et autres! Toutes les épices de l'Inde! La muscade, la cannelle, le girofle, ce qu'il y a de mieux! On voit que la maison a été cossue. C'est divinement préparé.
Au heu de répondre à l'allocution, le jeune Breton expédiait les morceaux avec une ardeur qui avait bien son éloquence ; les autres marins ne s'en acquittaient pas moins silencieusement; ce n'était pas le compte du Malouin.
— Eh bien! quoi? qu'est-ce? dit-il, après une nouvelle accolade donnéeà son flacon. C'est là votre manière d'animer un dialogue. Fi donc ! rnalelols, fi donc! Manger, c'est bien; mais il faut parler en même temps. L'esprit y gagne et l'estomac n'y perd rien. Allons, voyons, débridez, les enfants! en avant le mot pour rire! A vous, Michel, et mettez-vous en train, vieux sournois.
— Laissez-moi tranquille, mille pipes, dit avec humeur le matelot interpellé.
— Bravo ; c'est drôlement le prendre, s'écria le Malouin. Vous le voyez, matelots, toujours le même, toujours l'air en dessous, toujours la mine à la bourrasque. Ma parole d'honneur, ajouta-t-il en lui posant la main sur l'épaule, on n'est pas plus ténébreux que ce garçon-là. Et pourtant j'en ai beaucoup vu de ténébreux
et de la plus belle espèce ; j'en ai vu un surtout qui était bien la fleur du genre, durant mon séjour à Paris, au mélodrame du boulevard. C'était à peindre, matelots : un grand sec, la physionomie à l'envers, toujours effarouché, et une voix, une voix ! une voix de l'autre monde. Il est vrai que c'était un profond scélérat, un homme pétri de vices et qui s'était plongé dans une série de forfaits. Cela s'explique qu'il eût mauvais visage; mais vous, Michel, pourquoi donneriez-vous dans ces airs? Auriez-vous commis un grand crime, mon garçon? Pendant que le Malouin suivait le fil de son discours, le matelot auquel il s'adressait faisait entendre un grognement sourd qui annonçait une tempête intérieure. Ces propos, ces rapprochements semblaient le piquer au vif, et il était facile de voir qu'il ne se contenait pas sans effort. Les derniers mots du Malouiu firent verser la mesure : à peine étaient-ils prononcés que le matelot fondit sur l'orateur et le saisit à la gorge.
— Un grand crime ! s'écria-t-il, qu'entendez-vous par- là ?
Surpris par cette étreinte, le Malouin eut toutes les peines du monde à s'en dégager et à recouvrer un peu de liberté de respiration.
— Ouf! s'écria-t-il. Mais veux-tu donc me lâcher, enragé ! Est-ce que tu ferais métier, par hasard, d'étrangler les gens ?
Il faut qu'il y eût dans ces mots un nouveau grief, car la fureur de Michel ne fit que s'en accroître ; il revint sur le Malouin l'œil enflammé, los poings en arrêt. Celui-ci, leste comme un écureuil, s'était levé et se tenait sur ses
gardes ; un combat en règle allait commencer, lorsque le capitaine intervint. Depuis quelques instants, il suivait cette scène de l'œil, et avait entendu les propos échangés; quand U vit que les choses se gâtaient, il s'approcha.
— Qu'est-ce? dit-il.
A cette voix, les deux champions s'arrêtèrent comme s'ils eussent été frappés d'immobilité : on eût dit deux statues. C'est que Plouéven avait les mains posées sur la poignée de ses pistolets, et qu'ils savaient l'un et l'autre ce que signifiait ce geste.
— Qu'est-ce donc? répéta le chef en homme qui attend une réponse et n'admet pas d'hésitation ; que signifie cette querelle ?
Ce fut le Malouin qui s'exécuta le premier ; Michel semblait vouloir pousser la révolte jusqu'au bout.
— Rien, mon capitaine; rien... Un simple quiproquo.
— Mais encore ? dit Plouéven en insistant.
— Eh bien ! c'est ce damné de Michel... Quel caractère ! quelle tête, bon Dieu !
— Qu'a-t-ilfait?
— Ce qu'il a fait ? ce qu'il fait toujours : rien comme tout le monde, capitaine.
— Le motif?
— Le sais-je ? un mot ! une plaisanterie ! Ce brulal-là tourne à l'aigre pour rien et étrangle les gens au premier caprice.
Plouéven se retourna alors vers l'autre champion afin de compléter l'interrogatoire..
LA VIE DE CORSAIRE. i 67
— Vous l'entendez, Michel. Qu'avez-vous à répondre à cela ?
Celui-ci ne parut pas s'émouvoir, et fit entendre seulement ce grognement sourd qui était son langage le plus habituel.
— Répondre ? Pourquoi lui répondre ? dit-il.
— Parce que je le veux, dit le chef avec un accent où la menace et l'impatience dominaient.
— Alors j'obéis, capitaine. J'ai maltraité le Malouin, parce qu'il m'accusait d'avoir commis un grand crime.
En prononçant ces mots, son regard semblait affronter celui dePlouéven : de la part d'un subordonné la hardiesse était grande.
— Histoire de rire, dit le Malouin intervenant fort à propos. Ce diable d'homme ne sait rien prendre comme tout le monde. Histoire de rire, Michel.
— On ne rit pas de ces choses-là, mille pipes, répondit le matelot en grondant. Non, on n'en rit pas, n'est-ce pas, capitaine?
Le visage de Plouéven était demeuré impassible; seulement le pU du front semblait plus accusé que de coutume ; c'était le signe qui chez lui trahissait une violente émotion. Il fallait en finir, ou par un exemple, ou par un oubli ; ce fut ce dernier parti auquel il se décida.
— Rasseyez-vous tous deux, dit-il, et ne recommencez plus. Ne recommencez plus, reprit-il avec une colère concentrée, ou je brûle le premier qui bouge.
L'incident finit ainsi, et le déjeuner continua ; mais ce fut comme une ombre jetée sur la fête. Désormais le Malouin résolut de laisser à l'écart ce sombre camarade
qui prenait au sérieux un rapprochement avec les traîtres duboulevard ; il se rabattit surYvon,quiavaitle caractère mieux fait et sur lequel il avait les droits du maître sur son élève. Pourvu qu'il trouvât à employer sa langue, peu importait au Malouin que ce fût ici ou là, sur un sujet ou sur l'autre ; l'essentiel pour lui était que cet organe ne restât pas dans l'inactivité. Il poursuivit donc, tant que dura le repas, cet exercice qui paraissait favorable à sa digestion, parla vingt fois de Paris, cita les dîners succulents qu'il y avait pris à raison de dix-huit sous par tête, avec huit plats au choix, pain et vin à discrétion, invita le jeuneBreton à un régal de ce genre, et lui donna rendez-vous au Palais-Royal pour un jour indéterminé, régla d'avance sa carte et son menu, n'oublia pas les huîtres et le Sauterne qui devait les arroser, lui laissa le choix entre dix établissements qui, tous, d'après lui, étaient la fleur du genre, parla de ceux qui excellent dans la matelote et de ceux qui ont la renommée pour le haricot de mouton, se livra enfin à une revue générale des cuisines en vogue et des fourneaux les plus accrédités.
Il en était aux gibelottes de lapin et aux fritures de goujon, quand sa langue s'arrêta tout à coup comme si elle eût été frappée de paralysie.
— Yvon, dit le Malouin, silence!
— Quoi donc ? dit le jeune homme..
— Ne voyez-vous pas? "^
— Non, Malouin, je ne vois pas.
— Chut ! vous dis-je, Yvon. Et vous autres, matelots, point de bruit. Nous y sommes; la danse va commencer.
Tous les convives suspendirent leurs mouvements et se mirent aux écoutes.
— Mais qu'y a-t-il donc? demanda Yvon à mi-voix.
— Regardez les chiens.
— Les chiens?
— Leur air, leurs yeux, leurs mouvements. Pas moyen d'en douter ; ils ont flairé quelque chose.
— Vous croyez ? dit Yvon.
— Oui, mon petit, je le crois. Regardez donc ce Tamerlan ! Comme il se démène ! Il va rompre sa corde si on ne le détache ! Il a faim et soif, ce gaillard-là ! Je plains celui qui lui tombera sous la dent.
— En effet, dit Yvon.
— Et le Bajazet ! Oh ! plus sournois, plus en dessous; mais quand il tiendra son nègre, du diable s'il le lâchera. Décidément, matelots, c'est le moment. Que fait donc le piqueor? Il ne sait guère son métier, ce moricaud.
Actéon s'était éloigné pendant quelques instants ; quand il reparut et qu'il vit l'agitation des limiers, il en tira la même conclusion que le Malouin.
— Maître, dit-il, en s'adressant à Plouéven, il y "à du nègre marron par ici.
— Eh bien ! alors, reprenons la chasse. Enfants, ajouta-t-il, en s'adressant à ses marins, debout et regardez à l'amorce de vos fusils. Si le gibier passe à portée, tirez , et ayez soiri^d'ajuster ; ne perdons pas notre poudre.
Cependant les chiens venaient d'être détachés et ils s étaient élancés vers un petit b^'is avec une impétuosité
irrésistible; ils étaient sur la voie, rien de plus évident ; un nè.are marron s'abritait sous ces taillis.