EN CHASSE
Il faut croire que le bâtiment objet de cette poursuite ne se méprit pas sur les intentions du croiseur et songea à se tirer de ses mains; du moins manœuvra-t-il en conséquence. A l'exemple du Grégeois, il se couvrit de voiles, et, au lieu de continuer son chemin, changea d'amures et se mit aussi à remonter dans le vent. Il semblait d'ailleurs avoir de bonnes qualités de marche et des conditions de solidité peu ordinaires dans un bâtiment de commerce.
Jusqu'alors la brise, quoiqu'elle eût augmenté de force, avait laissé aux deux navires une entière liberté d'évolutions; l'un manœuvrait pour amener une rencontre, l'autre pour l'éviter, et ils y apportaient une ardeur et une habileté égales. Mais d'autres soins se mêlèrent bientôt à celui-ci; il fallut compter avec le temps et la mer, qui, à chaque instant, devenaient moins maniables. Une tempête allait éclater, bien des signes l'attestaient; et un marin comme Plouéven ne pouvait s'y méprendre. Le ciel se chargeait de nuées sombres, que sillonnaient des éclairs, et qui, réfléchies par les eaux, y répandaient des teintes lugubres ; les vagues gagnaient en hauteur et en étendue et se couronnaient d'une crête
d'écume pareille à une frange d'argent; le tonnerre éclatait au loin, la pluie commençait à tomber, et, aux larges gouttes qui descendaient d'en haut se mêlait cette poussière salée qui s'élève des eaux fouettées par la tourmente.
Plus cet état de choses se prolongeait, moins il était facile au capitaine du Grégeois d'assurer sa marche. Souvent les nuages passaient à raser les mâts et enveloppaient le brick d'une brume épaisse; alors, il ne lui restait pour se guider que les relèvements du compas et quelques indices sensibles pour lui seul. Même lorsqu'il se faisait un peu de clarté, la turbulence des eaux ne permettait pas à Plouéven de donner à . sa poursuite la précision nécessaire pour en assurer le succès. Tantôt au sommet des vagues, tantôt dominé par elles, il voyait son horizon se rétrécir ou s'étendre à mesure qu'il changeait de point d'appui, et, dans un faux coup de gouvernail, perdait tous les avantages qu'il avait si péniblement acquis. La tempête empirant et les ténèbres devenant plus intenses, il était même à craindre que sa proie ne lui échappât.
Pour peu que l'on connût le capitaine Plouéven, il était facile de lire toutes ses impressions sur son visage. Debout à l'arrière du brick, près du timonier et le portevoix en main, il promenait sur le ciel et sur les floîs des regards impérieux et irrités, dignes d'un héros d'Homère. Les lames qui assiégeaient le pont le couvraient sans l'ébranler; les éclairs qui passaient sur son front ne lui faisaient point baisser les paupières ; mais on voyait qu'une pensée l'obsédait et que les rages de l'enfer étaient dans son cœur.
— Maudit temps! s'écria-l-il ; maudit temps ! Pas une embellie! pas une éclaircie! une mer à tout briser! un ciel noir comme un four ! Et dans quel moment, grand Dieu ! Quand il est là, quand je le tiens !
Le hasard voulut que le bâtiment poursuivi parût alors très-visiblement au faîte d'une lame.
— Décidément, s'écria-t-il, c'est bien lui!... Un troismàts, et gréé comme le porte le signalement!
Par prudence il avait fait, quelques minutes auparavant, serrer les hautes voiles. A cette vue, la passion l'emporta : il revint là-dessus.
— Enfants! s'écria-t-il, du monde en haut et larguez les perroquets !
Au milieu de ces éléments déchaînés et de cette tempête grandissante, c'était un ordre insensé. Aussi y eutil quelque hésitation dans l'équipage ; les marins craignaient d'avoir mal entendu, ils ne bougeaient pas.
— Eh bien, enfants! répéta le capitaine en donnant à sa voix un accent qui lui servait de commentaire, qu'attendez-vous donc? En haut, en deux doubles, et larguez les perroquets.
C'était sérieux; il fallait obéir. Mais parmi ces hommes il n'y eut qu'une opinion :
— Il va nous faire boire un coup à la grande tasse, disaient-ils.
Ce qui avait décidé le capitaine à risquer son dernier enjeu, c'est que le jour commençait à descendre et qu'il lui restait à peine quelques heures pour maintenir ses chances, et peut-être les augmenter. Si, à la nuit venue, la même distance l'eût séparé du navire qu'il chassait
ki LA VIE DE CORSAIRE.
a\cc tant d'acharnement, c'en était fait; une marche de nuit, un changement de direction auraient suffi pour le mettre à l'abri de ses atteintes. Le lendemain il n'eût plus rencontré devant lui qu'un horizon vide et une mer dépourvue. Adieu la proie! Adieu le butin! Adieu les dépouilles dont il paraissait être si jaloux! Pour ressaisir tout cela, il n'était point de témérité qui ne fût permise, il n'en était point que Plouéven jugeât trop périlleuse pour lui.
Cependant, l'audace du capitaine l'avait servi au gré de ses désirs; le Grégeois gagnait visiblement du chemin sur son adversaire. D'heure en heure, celui-ci devenaii plus distinct; on pouvait en reconnaître la forme, le port, la coupe et ces petits détails auxquels les hommes du métier ne se trompent pas. Personne n'y prêtait plus d'attention que Plouéven. Ni la tempête qui redoublait de violence, ni son brick qu'elle mettait en péril, ne l'occupaient au même degré; il s'en remettait à son étoile pour préserver l'un et conjurer l'autre. Le seul souci qu'il eût, c'était de garder ses avantages et d'empêcher qu'aucun faux mouvement ne les amoindrît; aussi surveillait-il le timonier et s'emparait-il du gouvernail quand il le voyait hésiter ou mollir dans sa tâche.
Une demi-heure avant le coucher du soleil, la distance qui séparait les deux bâtiments était tellement réduite que le capitaine appela son équipage sur le pont et ordonna le branle-bas du combat. Peut-être cette précaution scrail-elle vaine : le navire poursuivi ne semblait ni de taille, ni d'humeur à se défendre; n'importe, Plouéven voulait être prêt à tout événement; il fil
armer ses hommes, dégagea ses batteries, ouvrit ses sabords, prit ses dispositions comme pour un engagement sérieux; puis, dès qu'il se vit en position de brûler un peu de poudre, il appuya sa chasse d'un coup de canon.
C'était demander au trois-mâts, dans un langage péremptoire, de décliner ses qualités et d'arborer ses couleurs. Celui-ci ne parut pas s'en émouvoir, et, au lieu» de déférer à cette invitation, il continua tranquillement et silencieusement sa route. Il faut ajouter que le coup avait été tiré hors de toute portée ; le boulet se perdit sans résultat.