‹ La Vie de corsaireChapitre 21 sur 45 · UNE CAPTURE · texte numérisé non relu

UNE CAPTURE

Le bois dans lequel les chiens avaient disparu était composé de catalpas et de fromagers de la plus belle végétation. Situés dans le voisinage de l'eau, ces arbres avaient le port le plus vigoureux que l'on pût voir, et répandaient à leurs pieds une ombre fraîche et épaisse. Des buissons y croissaient à l'envi et entouraient les troncs d'une armure épineuse. Pour s'engager dans ce labyrinthe touffu, il fallait toute l'ardeur de ces animaux et la présence d'une proie depuis longtemps convoitée.

Les chasseurs s'étaient rangés sur la lisière des arbres l'arme au bras et l'oreille aux écoutes ; ils sondaient de l'œil les profondeurs du taillis et en surveillaient les issues. Le Malouin occupait un de ces postes en compagnie d'Yvon et mettait le temps à profit pour donner une leçon à son élève : »

— Attention ! jeune homme , lui disait-il ; voici le grand jeu ; l'œil à dix pas devant vous, et gare aux surprises ! Entendez-vous les chiens ?

— Oui, m:itelot.

— Ils donnent de la voix; donc ils ont trouvé le gîte ; l'animal n'est pas loin. Attention !

En effet, des aboiements se faisaient entendre et devenaient de plus en plus distincts. Parfois même on voyait le corps des limiers se dessiner dans les éclaircies, franchir les buissons et s'y perdre de nouveau.

— La bête est dure à déloger, dit le Malouin. Quel mal ils se donnent !

Il achevait ces mots lorsque Tamerlan déboucha du fourré en poussant un cri plaintif, et vint, le museau en sang, se jeter au milieu des chasseurs.

— Que se passe- t-il donc là-dedans ? se dit Plouéven. A coup sûr, quelque chose d'extraordinaire. Enfant*, suivez-moi.

Et il s'ouvrit un chemin à travers les ronces et les arbustes ; sa troupe marcha sur ses traces. Tamerlan courut en avant, comme s'il eût voulu annoncer à Bajazet qu'il arrivait du renfort ; puis il reparut afin de guider le corps de réserve. Rien de plus intelligent que cet animal ; ses mouvements avaient une signification et ses yeux un langage ; il paraissait comprendre le but de l'expédition, s'y associer, savoir son rôle et le remplir en conscience. Il faisait quelques pas en avant avec l'instinct le plus sûr, et se retournait ensuite vers le gros des chasseurs. Y avait-il un passage ingrat, quelques fonds marécageux ou des rocTiers cachés sous des masses de verdure, il s'arrêtait et attendait son monde afin de signaler la difficulté qui se présentait. Entre Bazajet et lui s'étaient établis le concert le plus singulier et le plus curieux colloque. Il semblait que l'emploi de Bajazet

fût de garder la proie qu'ils avaient découverte en commun, tandis que celui de Tamerlan serait de guider la troupe. De temps en temps, l'un des deux faisait un appel auquel l'autre répondait ; ce n'était point un aboiement, c'était presque un entretien. Tamerlan le prenait toujours sur le même ton ; mais Bajazet y mettait des nuances. Sa voix était tantôt farouche, tantôt plaintive, suivant les incidents du petit drame qui se passait au fond du bois.

Cependant les chasseurs n'avançaient qu'avec la plus grande peine dans ce fourré qui déchirait les chairs et les vêtements. Ce n'était qu'en s'ensanglantant le visage et les mains qu'ils parvenaient à s'y frayer un passage. Tantôt il fallait ramper sur le sol afin de gagner un endroit découvert, tantôt le terrain manquait sous les pieds, et on s'y enfonçait jusqu'à mi-jambe; sur quelques points, la végétation était si serrée et offrait un tel lacis, qu'elle en devenait impénétrable ; il fallait alors chercher un point où l'obstacle fût moins grand. Des liommes moins bien trempés eussent renoncé à la poursuite : le capitaine n'y apportait que plus d'ardeur.

— Par ici, disait-il, par ici, les enfants; nous arrivons. Encore cet effort et le scélérat est à nous. Il est là à deux pas ; il ne peut plus nous échapper.

En même temps, il prêchait d'exemple, se jetait au plus épais du buisson, en bravait les dards et en brisait les tiges.

— A la bonne heure, disait le Malouin ; en voilà un qui ne s'épargne pas. Yvon, prenez exemple : quand

VOUS serez capitaine, voilà comment il faudra se comporter. J'ai connu beaucoup de chefs dans ma vie et des plus fendants; pas un comme celui-là. Il met le feu au ventre de ses gens. C'est égal, ajouta-l-il avec une pointe de révolte ; ce n'est pas un chemin semé de roses que celui où nous avons les pieds. Qu'en pensez-vous, Yvon?

— Eh! mais non, dit celui-ci en écho complaisant.

— J'aimerais mieux, pour ma part, me retrouver sur les boulevards de Paris, la canne à la main. Et vous donc, jeune homme ?

Le Malouin était lancé dans les digressions et ne s'en fût pas tenu là, si son attention n'eût été brusquement dirigée ailleurs. Il venait de franchir, en compagnie de son élève, un bouquet de mimeuses dont il ne s'était tiré qu'au prix de nombreuses égratignures, lorsqu'il se heurta à un mur de rochers que tapissaient des lierres et des liserons. Il avait beau chercher à tâtons une ouverture, une issue, un chemin : rien ne se présentait ; la barrière semblait régner dans toute la longueur du bois.

— Eh bien, dit-il à son compagnon, voici du nouveau: des piquants par derrière, des pierres par devant. Jolie situation, jolie... Dites donc, Yvon ?

— De quoi, Malouin ?

— M'est avis que nous nous sommes cassé le nez. Si nous allumions nos pipes afin de passer le temps ?

— Cherchons encore, dit le jeune homme.

— Faites, répondit philosophiquement le Malouin; la persévérance est la mère de toutes les vertus. Faites.

Pendant qu'ils échangeaient ces mots, Tamerlan et Bajazet avaient opéré leur jonction et se trouvaient en

face de l'ennemi commun. A en juger par la violence des aboiements, le théâtre du combat devait être très-rapproché : les deux matelots n'en étaient séparés que par cette muraille qui s'élevait devant eux. Bientôt la troupe s'y trouva réunie.

— Capitaine, dit le Malouin allant au devant de Plouéven, voici le nid ; ça chauffe par derrière.

— Je le vois bien, dit le chef. Quelqu'un a-t-il essayé de tourner le rocher?

— Oui, capitaine, dit Yvon gui survint. C'est partout aussi escarpé.

— Recommençons, alors. Yvon et le Malouin par la gauche, les autres avec moi. En avant !

Les hurlements des limiers redoublaient, et Tamerlan se montra au sommet de l'escarpement; il venait donner un encouragement à son monde.

— Par où ce démon a-t-il passé? dit le Malouin à son compagnon. J'ai vu des chiens savants à Paris, mais pas un de cette force-là. Venez, Yvon; le capitaine a dit par la gauche : venez.

— Pas besoin d'aller plus loin, répondit le jeune homme en l'arrêtant; j'ai trouvé.

— Trouvé quoi? La pie au nid?

— Trouvé le passage, Malouin.

Il écarta les broussailles et montra à son compagnon une espèce de trou au delà duquel brillait un rayon delumière. Ce trou n'était pas large; mais, à l'aide de quelques efforts, le corps d'un homme pouvait y passer. Yvon s'y engagea le premier et tèle baissée, en Breton qu'il é(ait.

— Eh bien, eh bien, mon élève 1 Là, voyez comme il

part ! En plein dans la souricière ! Quelle vigueur, quel Jarret ! Décidément ce garçon-là me fera honneur.

En effet, Yvon s'aidait des inégalités du rocher, et parvenait ainsi jusqu'à l'ouverture qu'il avait aperçue : bientôt il l'eut franchie,

— Aux autres, maintenant, dit-il en paraissant sur le sommet.

— Bravo, mon élève ! s'écria le Malouin, encouragé par l'exemple. Vous venez d'acquérir un titre nouveau à mon estime. J'en écrirai deux mots à Paris; les autorités le sauront.

Il appela le reste de la troupe, et chacun s'engagea à son tour dans le soupirail qu'Yvon avait découvert. Là on fit une halte peur se reconnaître. La masse des rochers, dont le hasard avait livré l'accès, formait, au milieu du bois, une espèce d'îlot que recouvrait une végétation rampante, oîi dominaient les soldanelles et les lierres des forêts. Du sommet de cet îlot, baigné de verdure, on découvrait d'un côté la rivière à Goyaves jusqu'à son embouchure dans la mer, de l'autre la chaîne des mornes sourcilleux qui jetaient leurs grandes ombres dans la plaine. C'était comme un monde à part, une forteresse naturelle qui, de tout temps, avait servi d'avant-poste et de refuge aux nègres marrons : Actéon l'avait entendu citer plus d'une fois, et il ne doutait pas qu'on ne fût sur la voie d'une capture.

— Il n'y a que Vulcain au monde pour grimper si haut, disait-il; c'est un de ses nids.

— Vous l'entendez, enfants, dit le capitaine; mort ou vif, Dous l'aurons.

Une circonstance inquiétait poutant Plouéven ; les aboiements des chiens diminuaient de force, on eût dit qu'ils se décourageaient. Depuis qu'on s'était engagé dans les rochers, aucun d'eux n'avait reparu; ils tenaient têle évidemment et ne voulaient pas diviser leurs efforts. Qui le sait? peut-être le succès dépendait-il d'un secours donné à temps; aussi le capitaine ne prolongea-t-il pas cette halte :

— Vers les chiens, dit-il, el que chacun se guide sur ces blocs comme il l'entendra. Liberté de manœuvres.

La marche était en effet des plus pénibles; à chaque instant il fallait descendre et gravir d'énormes quartiers de basaltes vitreux et glissants, jetés çà et là, dans un désordre affreux, à la suite d'une éruption volcanique. Des ponces, des obsidiennes indiquaient cette origine et donnaient l'explication de ce bouleversement. Chaque marin s'en tirait de son mieux et prenait des points d'appui sur les tiges des plantes enlacées autour de la pierre. Yvon marchait en avant, comme le plus jeune et le plus alerte; il servait d'éclaireur et se dirigeait autant que possible du côté où les chiens donnaient de la voix. Il venait de gravir un dernier escarpement quand il s'arrêta court :

— Ici, les autres, dit-il.

En un clin d'œil tout le monde se trouva rendu à ses côtés et au fond d'un entonnoir, formé de masses de trachytes confusément amoncelées, on put voir un spectacle des plus étranges. Les chiens étaient là, l'œil en feu, le poil hérissé, la gueule remplie d'une écume sanguinolente; de temps à autre, ils s'élançaient d'un bond vers

une crevasse du rocher, assez large pour qu'un homme put y trouver un ahri ; puis, comme si un péril les y eût menacés, ils reculaient avec des hurlements de rage.

— Le nègre est là, dit Actéon.

— Qui en doute? répondit le capitaine ; mais comment le déloger?

— Je m'en charge, dit le Malouin, en abaissant sa carabine du côté de la caverne.

— Un instant, matelot, reprit le capitaine en détournant la direction de l'arme. Tâchons de l'avoir vivant.

Un nègre était là en effet et, du sommet du rocher, on voyait ses yeux luire dans l'ombre, comme ceux d'une bête fauve. Pour se défendre contre les attaques des chiens, il n'avait qu'un épieu durci au feu, mais il s'en servait si habilement que, si féroces et si affamés qu'ils fussent, il avait réussi jusque-là à les tenir en échec. Tamerlan, pour s'être hasardé un peu trop, avait reçu un coup vigoureux qui l'avait obligé à plus de circonspection, et Bajazet s'était bien gardé de déroger cette fois à ses habitudes de prudence. Pour dévorer leur ennemi, ils attendaient l'un et l'autre de pouvoir le faire plus à l'aise et à moins de frais.

— Comment le déloger de là? répéta le capitaine.

— Je m'en charge, dit Michel.

ïl se laissa glisser le long des rochers et se trouva bientôt devant la crevasse où se cachait le nègre marron. Excités par sa présence, les chiens se mirent à donner de la voix avec une violence croissante; c'était à en être assourdi. De son côté, Michfil pénétra résolument dans le repaire du bandit; l'ouverture en était si étroite qu'à

peine pouvait-il passer. [Il s'en fiait à sa force d'athlète et savait Lien qu'une fois entre ses mains c'était un homme perdu. Il comptait sans le terrible épieu; à peine avait-il fait quelques pas qu'il en reçut l'atteinte en pleine poitrine et fut renversé du choc. Le coup n'était pas grave; il suffit néanmoins pour que le capitaine renonçât à ce moyen d'attaque.

— Assez, Michel, dit-il, et vous, enfants, coupez des broussailles.

La troupe obéit, et quand les fagots furent prêts :

— Puisqu'il ne veut pas se rendre, ajouta le chef, enfumons-le.

On entassa les fagots devant l'excavation et on y mit le feu. Actéon tenait en laisse les limiers qui se seraient rôtis si on les eût laissés libres. La résistance exaltait ces bêtes et doublait leur appétit : Tamerlan était ivre de fureur; Bajazet lui-même sortait de son caractère. Quand la flamme s'éleva, ils poussèrent des hurlements qui durent être entendus à plusieurs lieues à la ronde.

Pour assistera cette opération, le capitaine et ses gens étaient descendus au fond de l'entonnoir; l'effet en fut prompt et décisif. A peine la fumée eut-elle pénétré dans l'intérieur, que le malheureux nègre en sortit éperdu, haletant, cherchant un peu d'air respirable pour ses poumons asphyxiés. Actéon avait bien delà peine à contenir les chiens ; Tamerlan réussit même à rompre sa laisse ; il allait se jeter sur le fugitif et le mettre en quartiers, quand le capitaine parvint à l'éloigner avec un violent coup de fouet.

— • Enlevez cet homme d'ici, dit-il à ses gens.

On emmena le nègre d'un côté, les chiens de l'autre ; mais, dans un premier coup d'œil, Actéon avait pu s'assurer que le gibier n'était pas celui sur lequel comptait le capitaine, et que la chasse était à recommencer.

— Ce n'est pas Vulcain, dit-il ; c'est Barrabas.

Page 1